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Portrait sociologique de Naffisatou Diallo

mercredi 1er juin 2011, par Emmanuel Lemieux

La sociologue Laurence Roulleau-Berger a réalisé une étude sur ces migrantes qui représentent désormais la moitié des flux observés dans le monde.

Qui est Nafissatou Diallo ? Victime de la chambre 2806, femme de ménage au Sofitel de New York, âgée de 32 ans, originaire de Labé en Guinée, faisant partie de l’ethnie peule (40% d’une population de 10,5 millions d’habitants), de sensibilité musulmane, peu instruite, maîtrisant mal la langue du pays d’accueil, divorcée et mère monoparentale, et depuis l’affaire Dominique Strauss-Kahn, tenue au secret. Une étude sociologique de Laurence Roulleau-Berger portant sur l’immigration féminine, publiée en 2010, décrit cette mondialisation des destins.

100 millions de femmes

C’est que Nafissatou Diallo n’est pas une exception, loin de là. La Division de la population des Nations Unies indique ainsi que le nombre de migrants internationaux est passé sensiblement de 75 millions en 1965 à 165 millions en 1990, et 191 millions en 2005. Il serait deux cent vingt millions de migrants dans le monde à résider hors de leur pays d’origine. Or depuis 1970, on observe une féminisation croissante de l’immigration. En 2009, la spécialiste Catherine Withol de Wenden estimait à 100 millions ces femmes migrantes, soit la moitié des flux observés dans le monde.
_ « La question du genre dans les migrations internationales est longtemps resté un impensé  » observe la sociologue Laurence Roulleau-Berger dans son essai précurseur. La chercheuse a réalisé quelque 187 entretiens biographiques effectués en France avec des femmes de toutes origines et toute qualification.
On sait peu de chose sur cette réalité à l’œuvre. Caractéristique selon la chercheuse, un effet d’optique déformé : ces femmes sont notamment « largement invisibilisées au travail », les études sur les migrantes qualifiées s’avérant peu fournies, mais deviennent « particulièrement visibles dans le service domestique, les emplois du care (soins), la prostitution et la traite des femmes. »

Des vulnérabilités particulières

Une typologie de la nouvelle femme migrante se dessine selon Laurence Roulleau-Berger depuis les années 1990, celle d’une migration individuelle des femmes qui constitue le changement le plus important dans les mobilités internationales. Description : « Les femmes qui quittent seules leur pays pour des raisons économiques aspirent à trouver un travail pourvoyeur de ressources financières dont elles pourraient faire bénéficier les familles restées dans leur pays. Celles qui rejoignent leur mari parviennent difficilement à trouver un emploi dans les sociétés d’accueil. Les femmes réfugiées sont contraintes au travail invisible. Les femmes en migration apparaissent comme une catégorie très vulnérable face à la flexibilité de l’emploi, à la demande en matière de travail illégal, contraintes à s’engager dans l’économie informelle.  »

Dans l’immigration, précarisation et discrimination ethnique des femmes ont tendance à se conjuguer le plus souvent, et susciter des situations d’épreuve du chômage et de grande vulnérabilité. L’Enquête Emploi EEC Insee de 2007 fait ainsi ressortir un tiers des femmes immigrées en emploi occupant des postes d’employées non qualifiées, près de 22% travaillant dans les métiers des services directs aux particuliers, et des qualifiées de là-bas sont « largement déqualifiées statutairement pour un travail où les Françaises ne le sont pas ». Observation de Laurence Roulleau-Berger : « Le taux de chômage des femmes immigrées est très supérieur à la moyenne, il est de 17,3%, celui des hommes de 13,5% . La nationalité française joue sur le degré de vulnérabilité au chômage ; les femmes en migration qui n’ont pas pris la nationalité française sont plus victimes du chômage  » souligne la directeur de recherches au CNRS. Et les vulnérabilités varieraient selon les pays d’origine : « Les femmes originaires de Turquie, d’Afrique subsaharienne, du Maroc et d’Algérie ont très difficilement accès à l’emploi » Les femmes migrantes des pays d’Asie du Sud-Est fermeraient la marche. Une migrante comme Naffissatou Diallo n’aurait peu être pas réussi le même parcours professionnel à Paris qu’à New York.

Démultiplication des statuts précaires

Mais qu’en est-il des femmes qualifiées, particulièrement invisibles sur le marché de l’emploi ? « Plus d’une femme chinoise sur deux travaille dans un emploi non déclaré, plus d’une femme sur deux d’Europe centrale et orientale est au chômage ». Et aucune des femmes cadres ou relevant des professions intellectuelles dans leur pays, rencontrées par la chercheuse, n’ a trouvé une position sociale équivalente en France. Reste pour elles une fenêtre d’opportunité : trouver un emploi dans une multinationale ou une position entrepreneuriale, liés aux échanges économiques entre la France et leur pays d’origine.

Reste que partout dans le monde, l’immigration féminine se trouve particulièrement confrontée « à une déstandardisation » des normes et une « démultiplication » de formes de travail sous-qualifié (travail précaire, travail saisonnier, travail intérimaire, travail au noir). Le continent des migrantes, instruit Laurence Roulleau-Berger, s’il est méconnu et sous-estimé attire à lui toutes les vulnérabilités de la mondialisation. Que ce soit sur le pas de la porte de la chambre 2806, ou derrière.


Repères :

A lire :
Migrer au féminin, de Laurence Roulleau-Berger, Puf, 2010.


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