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Réjane Sénac et les dilemmes de l’égalité

mercredi 14 juin 2017, par Ziad Gebran

Réjane Sénac, L’Égalité sous conditions, Paris, Presses des sciences-Po, 215 pages, 25 €

Politique. S’attaquer de manière aussi frontale à l’une des composantes de la devise républicaine ne se fait jamais sans accroc. Dans L’Égalité sous conditions, Réjane Sénac, chargée de recherche CNRS au Cevipof, fait une lecture critique de l’interprétation contemporaine de cette valeur, sur ce qui doit permettre à notre nation de faire corps, et par la même occasion sur des débats de société qui sont désormais omniprésents dans l’actualité : la discrimination positive et l’intégration des Français issus de l’immigration, les lois sur la parité et l’émergence des femmes comme les égales parties prenantes des hommes en politique, la théorie du genre et ses passions déclenchées au printemps 2013… Bref, c’est la gestion de la différence qui intéresse l’auteur, qui réussit à rester dans sa position de chercheur, à savoir neutre et sans jugement. Une écriture plutôt compliquée et cette réserve légitime de Réjane Sénac rend cet essai parfois lassant, même si pourtant, on voit bien de manière subtile, au fil des pages, où elle souhaite nous emmener : l’ensemble des dispositifs d’inclusion au nom des spécificités de chacun d’entre nous ne serait qu’une façon de créer des conditions à remplir pour que soit garantie l’égalité entre citoyens… voire soumettre cette dernière une marchandisation néolibérale.

Sous prétexte de reconnaître les spécificités de certaines catégories de Français, on les incite à les surjouer, les installant ainsi dans un cercle vicieux qui n’aide pas à réduire les inégalités économiques et sociales.

L’objectif de ce livre est « d’éclairer les raisons pour lesquelles l’égalité demeure “introuvable” dans la République française du XXIe siècle  ». La thèse est audacieuse et bien argumentée. S’appuyant sur une analyse croisée de rapports, de discours, mais aussi d’enquêtes qualitatives, comme par exemple la nature des questions parlementaires posées au gouvernement par des députés de sexe féminin, Réjane Sénac permet de donner une lecture autre, grâce à des données fiables, des débats actuels sur le genre, la parité, la diversité. Elle le fait dans la continuité de ses travaux précédents - qu’elle cite parfois dans ses notes de bas de page ; c’est dire si cette vision est chez elle une conviction, qui lui tient à coeur.
Dès l’introduction, le ton est donné : « En transformant les facteurs d’exclusion puis de discrimination en facteurs d’inclusion, la promotion de la parité et de la diversité porte une égalité sous conditions de performance de la différence ». En d’autres termes, sous prétexte de reconnaître les spécificités de certaines catégories de Français, on les incite à les surjouer, les installant ainsi dans un cercle vicieux qui n’aide pas à réduire les inégalités économiques et sociales, principal problème de nos sociétés. On voit d’ailleurs dans ce dernier constat la marque de Thomas Piketty, et son désormais célèbre Le capital au XXIe siècle, cité à deux reprises dans son essai.

Là où on est parfois déçu, c’est qu’on ne retrouve pas forcément, tout au long de L’Égalité sous conditions, ce même souci d’affirmer de manière frontale une position directe et hors des sentiers battus. Après cette introduction où le ton est donné, s’ensuit une compilation de citations de références scientifiques, d’études menées pour les besoins du livre ou encore, d’extraits d’ouvrages. Evidemment, ces sources sont utiles et nécessaires pour la crédibilité de la démarche de la chercheuse. Mais, on ne peut s’empêcher d’attendre impatiemment l’aboutissement du raisonnement. Puis, on semble retrouver ce même esprit de clarté dans les dernières pages du livre, ainsi que dans la conclusion. On peut aussi regretter le peu de références explicites à l’actualité chargée, de ces dernières années et derniers mois, sur des sujets comme le genre, la parité ou la diversité. Certes, la loi sur l’obligation par les partis de présenter autant de femmes que d’hommes sur leurs listes électorales est cité, mais cet essai reste déconnecté de tout le flux médiatique ambiant sur ces sujets. Cela peut être vu comme une chose positive, tant ce genre de travaux universitaires, plus froid que chaud, manquent aujourd’hui dans le débat public, mais cela ne peut pas nous retirer cette frustration de ne pas voir relié, de manière automatique, ce qu’on lit avec ce que l’on voit par ailleurs.

L’un des défis politiques que la diversité pose à la République est le passage de la tolérance à la reconnaissance.

Au-delà de cette limite, on doit surtout retenir de ce livre la parfaite formalisation des « dilemmes de la pensée républicains de l’égalité », l’un des titres forts de l’essai. Ainsi, à quoi doit renoncer un étranger pour réussir son intégration ? Dès 2002, le Haut Conseil à l’Intégration affirmait qu’on ne pouvait pas leur demander de renoncer à leurs identité culturelle d’origine mais uniquement d’adhérer à l’identité politique française, c’est-à-dire d’adopter les principes définis par la Constitution, comme l’égalité de l’homme et de la femme, la laïcité… Mais, dès lors, comment articuler cette large diversité culturelle et un espace civique unique ? C’est en tous cas le défi que la France n’a pas réussi à relever, Réjane Sénac soulevant que les tenants de ce libéralisme politique a échoué face au « tournant différentialiste (…) mis dans le débat public par des intellectuels ». Pour l’auteur, il faut bien insister sur le fait que les revendications identitaires sont paradoxalement une volonté de traiter de manière égalitaire ce qu’elle appelle « les individus-citoyens » au-delà de leurs singularités. De la même manière, la parité comme politique ne peut être qualifiée d’égalité, car elle ne fait que conforter « un ordre social fondé sur des identifications hiérarchisantes  », en ramenant ainsi la femme à son unique condition… de femme.
Ainsi, l’un des défis politique que la diversité pose à la République est le passage de la tolérance à la reconnaissance, « l’un des maîtres mots des discours et revendications que l’on rattache à la problématique du multiculturalisme  ». Il ne suffirait plus aujourd’hui de tolérer les différences, mais de les reconnaitre pleinement et de les laisser s’épanouir dans un espace réservé.
Cet ordre social repose sur nos mythes républicains selon lesquels les différent(e)s seraient complémentaires, que ce soit la nature des femmes ou la couleur de peau. En effet, « la justification du sexisme et celle du racisme ont en effet pour point commun de légitimer une hiérarchisation sociale et politique au nom du respect de ce qui est présenté comme un ordre just car naturel » affirme Réjane Sénac. Ainsi, elle s’intéresse aux propositions formulées par les différents partis politiques durant la campagne présidentielle de 2012, rare incursion sur le terrain de la politique. Alors que la droite, y compris le centre, ne cherche pas à faire vivre aux femmes la même vie que les hommes, mais plutôt à supprimer le coût de la différence, la gauche, elle, dans son ensemble, cherche à «  déconstruire la socialisation sexiste ». Enfin, de son côté, Marine Le Pen n’hésite pas à se présenter comme une femme afin de rallier à elle celles qui vivraient les mêmes difficultés qu’elle. À la lumière de ce clivage sur l’échiquier politique, on comprend mieux la polémique qui a eu lieu sur la théorie du genre, enseignée par l’éducation nationale. La volonté prétendue de certains de faire abstraction des différences naturelles pour laisser le choix de son identité sexuelle à chacun va à l’encontre de cette volonté justement d’installer une égalité sous conditions de performance de son alterité.

« Au nom de quoi les différences de sexe et de couleur de peau sont-elles socialement plus déterminantes, voire discriminantes que par exemples les différences de “couleurs de cheveux” ou de forme de tête ? »

Dans ce contexte, la réflexion sur l’opportunité ou pas de disposer de statistiques ethniques n’est également pas loin. Alors que la communauté scientifique se déchire, de même que les organismes publics, sur la signification et la pertinence d’avoir des données triées selon les origines des Français, Réjane Sénac ne prend pas parti, et expose les arguments des uns et des autres, ne fait que rapporter l’enchaînement des controverses sur le sujet. Puis, arrive sa conclusion, tout en finesse, qui nous fait avancer d’un pas la compréhension de son raisonnement : «  Au nom de quoi les différences de sexe et de couleur de peau (…) sont-elles socialement plus déterminantes, voire discriminantes que par exemples les différences de “couleurs de cheveux” ou de forme de tête ?  » … tout en prenant soin de source ces deux derniers exemples, comme pour dire, ce que cela n’exprime pas une position personnelle. Pour l’auteur, la réponse à cette interrogation se situe dans « le script racial » de notre société, où l’ensemble de nos représentations sont construites sur les catégories raciales et sexuées. Cet exemple est illustratif de l’écriture de Réjane Sénac : une présentation des forces en présence, une interrogation et une réponse très subtile pour dessiner progressivement sa position finale, qui ne sera perceptible qu’en fin de lecture.

Ce sont ainsi autant d’exemples de traitement des sujets de préoccupation contemporains par l’auteure, une lecture originale et intelligente, qui permet d’aboutir (tardivement certes) à sa principale conclusion : la gestion de la différence est désormais soumis, comme n’importe quel bien de consommation, aux règles du marché néolibéral. Elle cite, à juste titre, l’ensemble des études parues pour démontrer le bénéfice économique de la diversité pour les entreprises, ou encore l’ensemble des initiatives faites pour ériger la diversité comme des principes-phares de recrutement et de gestion. Ainsi, la volonté par certains politiques d’avoir une stratégie pour la fonction publique prenant en compte l’âge, le sexe, le handicap et l’origine social des personnes, pour ne pas dire ethno-racial, témoignerait de cette volonté de définir la diversité républicaine comme « l’articulation entre l’attachement au principe d’égalité et la valorisation de l’apport des différences ? ».
Autre illustration de l’extension du néolibéralisme, le passage du RMI au RSA, comme si les personnes en précarité devait également faire preuve de rentabilité et d’efficacité économique et sociale, marquant ainsi la dépolitisation des actions sociales. Pour revenir à notre sujet, ces lois du marché ne peuvent faire qu’alimenter la concurrence entre les différences, et donc encourage chacun à mettre en avant sa spécificité, ne permettant pas de garantir une égalité absolue !

Le diagnostic que Réjane Sénac fait est «  l’incompatibilité entre l’application du principe républicain d’égalité et sa justification par son efficacité qu’elle soit politique, sociale et/ou économique ». Reprenant les thèses d’Hannah Arendt, elle prend le risque de relever un « défi d’utopie réaliste (…) celui de donner à tout.e.s et chacun.e la possibilité d’être reconnu.e et de vivre comme semblable sans que la pluralité humaine ne se décline en singularisations aliénantes ».


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