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Restons intraitables

samedi 30 octobre 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Leadership et Leitkultur, un texte de Jürgen Habermas, hier, dans le New York Times, par le philosophe octogénaire de la “sphère publique”, de l’ « action communicative » et maintenant de « la société post-laïque » où, pour dire les choses simplement, la religion commence d’absorber le rôle dévolu à la raison, et à l’exercice de la raison dans les affaires publiques à l’époque des Lumières, dont Habermas a toujours fait le centre de sa réflexion [1].

Pour Habermas la « rhétorique » correspond à la construction d’un échange rationnel de vues entre citoyens, et entre citoyens et institutions, une action communicative qui exige que l’information publique le soit vraiment puisque sans elle le citoyen est incapable de faire un choix raisonné. Il s’agit de l’ Öffentlichkeit. Sans cette « publicité » (Öffentlichkeit) la vie politique passe du régime rhétorique de la délibération à celui, pathétique, des appels émotionnels ou à celui de la parole incantatoire, théâtrale, ce qu’au fond tout un chacun appelle « de la rhétorique », de la mise en scène, une représentation perpétuelle.

Plus précisément, après le non-événement des grèves, du posturing, et le pathétisme de gamins qui, au lieu de penser à la Vie pensent à leur retraite, il est apparent que nous vivons un retour archaïsant à ce que Habermas dénonçait, et contre quoi il a bâti son grand système du monde comme seule la philosophie allemande en sait produire, à savoir la réapparition en force d’une culture politique de la « représentation ». L’Ancien Régime était une culture de la représentation. En gros : le Roi représente Nation et État – voir Louis XIV et Napoléon, bref Un rend présent, par l’instrumentation des images, et de la religion souvent, le Tout. J’ai, dans L’Hyperpolitique [2], démonté cette machine rhétorique par quoi l’Un présidentiel veut s’approprier le Tout et en être la seule représentation. Mais les syndicats, lors des grèves, loin de favoriser une action communicative, s’en sont aussi tenus à des actes de représentation, par quoi ils ont voulu représenter le tout, « le peuple qui travaille ». Inaperçu est le fait que, durant ce show, la « démocratie participative » qui aurait dû être au premier plan et fournir des éléments rationnels d’action, est passé à la trappe, alors qu’elle aurait dû monter en ligne. Où était donc la démocratie participative ?

Le rhétoricien américain, Stanley Fish, faisait remarquer en avril dernier, après la parution d’un livre de Habermas, une conversation avec des Jésuites, que le philosophe allemand reproche désormais à la démocratie libérale, « fondée sur des procédures rationnelles » de faire preuve de « faiblesse dans ses motivations », à savoir qu’elle n’inspire plus à la « vertu », définie comme « des idéaux collectifs de solidarité » que la religion aurait préservés – « des images d’une morale solidaire » [3]. En France, où la religion, depuis la déchristianisation de 1793, et à la suite des abus sociaux qui en caractérisèrent l’exercice et furent une des causes de la Révolution, occupe une part bien moindre qu’outre-Rhin où elle est dominante de par l’alliance du vénérable patriarcat du Sud et de la hautaine église protestante du Nord (les ennemis déclarés des nazis, qui s’y connaissaient en contrôle des foules), l’argumentation de Habermas ne tient pas la route : ici ce sont des puissances séculières de l’image de la Solidarité qui en ont pris le masque, la Présidence et les Syndicats.

Il est temps, en France, de se rendre compte que les institutions qui exigent de représenter le peuple, la Présidence et les Syndicats (bref la Nation et le Peuple-Travail), sont des institutions liturgiques qui, l’une et les autres, parlent en notre nom selon un calendrier de propositions et d’ « actions » qui ne surprend plus personne et qui, sans jamais ajouter à la « raisonnabilité » de la politique, devient une somme de tractations. On a produit un effet de solidarité, on s’est mis en représentation, et ça suffit. Nous sommes loin, très loin, de 1793 et de ce que Jean-François Lyotard nommait l’ « intraitable » politique – le jeu liturgique entre Présidence et Syndicats était du traitable, dès le début ; tandis que le très pathétique parti de Mitterrand assistait au spectacle, un pied dedans, un pied dehors, comme des fidèles qui ne savent plus s’ils doivent communier ou pas. Monsieur Chérèque c’est Zazie dans le métro.

L’article de Habermas, un « op-ed » comme on dit en anglais, porte un faux titre, et je veux m’y arrêter : « Leadership and Leitkultur ». Leadership, en teuton, c’est Führung, autre mot, si je ne me trompe, pour dire management et gestion. Le terme n’a rien de sinistre, même si son aseptisation laisse songeur. Le leadership dont il s’agit ici est comment l’Allemagne peut décréter que sa culture est celle qui « guide » (leiten, en allemand) les populations immigrées qui se sont mal, ou pas du tout, assimilées (bref : les Turcs). Il est donc question de « management » des identités sous le guide ou – pour parler comme les commerciaux qui essaient de nous gouverner – « le pilotage » de l’État, représentant de l’ identité allemande. Le phénomène n’est pas différent de ce qui se passe en France, sauf que nous n’usons pas de cette rhétorique étrange de la « culture guide ». Nous, nous déblatérons sur « les valeurs de la République » en en obscurcissant ce qui ne sert pas au but du moment, par exemple la déchristianisation – Clemenceau disait : « La Révolution est un bloc »…c’est désormais un bloc de foie gras, le moins bon mis en boîte.

L’objet de la Leitkultur est de préserver une sorte de solidarité morale, celle que j’évoquais plus haut, faute de l’abandonner à la religion. La Leitkultur performe l’exigence morale de la démocratie. Mais est-ce une manip’ ? Pour Habermas, certainement, dans la mesure où cet effort par l’État de « représenter » le Tout s’accompagne de l’apparition sur la scène politique de « figures impolitiques » (unpolitical figures) – je dis « impolitiques » comme on dit « impolies », et pour Habermas, ces « figures » sont l’impolitesse de la démocratie.

Habermas prend trois exemples. D’abord celle de l’ancien candidat à la présidence de l’État allemand, le pasteur Joachim Gauck, qu’il accuse d’être « sans expérience et sans affiliation » (la stature nobélisable de Gauck est passée sous silence) ; puis celle du ministre des affaires étrangères, un aristocrate von und zu, qui « a de belles manières et de beaux habits » ; enfin le président de la Cour constitutionnelle qui est intervenu dans l’affaire des arbres de Stuttgart. Pour Habermas, dans chaque cas, la population se porte, irréfléchie (sans « action communicative »), vers celui (ou ceux comme les manifestants de Stuttgart) qui donne du leiten et paraît mieux pouvoir gérer, et donner de la Führung : Gauck était le favori des Allemands qui adorent aussi le ministre hobereau, et la réaction du juge (« Tout est en règle ! ») est aussi faible et irréfléchie que leurs adulations.

Le remède du leiten à la peur impolitique des immigrés, l’attractivité irréfléchie envers des « non-politiciens » et un mouvement de rue, non politique, sont trois expressions d’un mécontentement envers le vouloir-représenter de la classe politique au pouvoir, mais, plus justement, elles sont trois occasions de renforcer la rhétorique de l’État comme garant de la solidarité publique. Pour Habermas, la religion, en Allemagne, peut alors servir de contre-feu, « solidaire et réfléchi », à la gestion aliénante, rhétorique au sens représentationnel, du politique par les politiques.

En France, en raison de l’intense porosité entre la classe administrative et la classe politique, et le système de reproduction des normes du pouvoir par l’enseignement, une structure qui, si le pays n’était pas la cinquième puissance économique, ferait de lui un potentat d’opérette, le système de représentation fonctionne différemment. Mais l’omniprésence de l’idiome gestionnaire dans la rhétorique politique, conjointe à une obsession très française pour le machiavélisme du secret d’État – oui, il faut relire de Mazarin le Bréviaire des Politiciens ! – , fait que cette République, Présidence et Syndicats confondus, quand elle se considère en action, est plus fascinée par l’exercice rhétorique et ostentatoire de la victoire politique, toujours sur le coup, allant de coup en coup, que par le souci de l’ « intraitable » qui, à la fondation, l’instaura. Et qui l’abolira.


[2L’Hyperpolitique, une passion française, éditions Klincksieck, 2009.

[3Stanley Fish, Does Reason Know What It Is Missing ?, http://opinionator.blogs.nytimes.com/2010/04/12/does-reason-know-what-it-is-missing/


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