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Roman sur la montagne des parias et des morts

lundi 25 juin 2012, par Arnaud Vojinovic

Avec Ici comme ailleurs (Zulma), Lee Seung-u nous offre un beau roman introspectif de la Corée et du Sud et de sa perte de sens

Le dernier roman de Lee Seung-u, publié en France par les éditions Zulma, est une expérience en elle-même. il est bien écrit et se dévore. Pourtant arrivé à la fin, la première question est bien de se demander pourquoi l’avoir lu ? En effet la dernière ligne absorbée, le livre refermé, le titre souvent clef de la réponse, s’habille d’un sens encore plus énigmatique « Ici comme ailleurs ».

Tout commence d’une façon assez classique. Lee Seung-u amoureux de grands auteurs occidentaux tels que Camus, Romain Gary ou encore Willam Blake à qui il rend un hommage appuyé, nous plonge dans un univers purement kafkaïen. Un salaryman dont la vie de couple se délite et touche à sa fin, est sommé par sa direction de démissionner ou bien d’accepter un poste dans une ville de province lointaine. Sori est cette ville entourée d’un lac et gardée par une montagne qui était autrefois un lieu de bannissement. Une seule route permet de s’y rendre ou d’en partir. Yu presque par défi plus que par dépit décide d’accepter l’offre. Il n’est pas dupe du marché qui équivaut à un exil. C’est un homme rationnel, « il traite ses propres affaires comme il s’agissait de celles des autres. Avec le regard neutre d’un observateur extérieur. L’avantage qu’il en retire, c’est un meilleur équilibre du jugement, une plus grande prudence ; en prenant ses distances par rapport aux faits, il subit moins l’emprise de ses émotions. ».

" Suis-je heureux là où je suis ? La réponse allait de soi. La question avait même l’air d’une supercherie "

A peine arrivé, il découvre une région austère avec un climat rude et dont les habitants se font très discrets. Sur place, dans l’incapacité d’entrer en contact avec le manager qu’il doit remplacer, il prend une chambre d’hôtel. Dès la première nuit il se fait dérober son portefeuille par une prostituée. Perdant par la même sa propre identité, Yu se retrouve pris tel un fétu de paille dans une tornade d’événements. Il n’est plus maître de son destin. Battu, dépossédé de tout, il erre à travers ce pays si dur avec les étrangers. Et cette montagne omniprésente et mystérieuse, le Sosan-bong, ajoute sa part de mystère à cet étrange pays. Sa rationalité et son objectivité s’effrondent. Les seuls liens qui lui donnent encore une réalité n’est plus son travail mais trois femmes : sa mère dont un rêve prémonitoire lui avait annoncé un désastre s’il se rendait à Sori, sa femme qui par égoïsme pensant bien faire l’enfonce encore plus, cette prostituée qui est à la fois la raison de sa chute et de sa renaissance.

A force d’errance et de désespoir dans une région dont personne ne s’échappe, la planche de salut vient de la montagne. En effet il découvre dans une grotte, une petite communauté. Hommes ou femmes, on ne sait trop, dirigés par Noé, ils construisent patiemment des petites maisons de pierre qui finiront par devenir leur tombe. Ce sont les parias de Sori [1]. Comprenant que tout était manigancé pour le déposséder de ses biens, Yu reprend pied avec la réalité. Il rejoint la communauté et se met lui aussi à construire pierre après pierre sa dernière demeure, une maison éternelle qui deviendra le temps voulu une tombe.

Lee Seung-u nous ramène face à nos démons, au sens de notre propre vie. C’est notre misérable héros qui avant son départ posera les jalons de cette quête initiatique. « Suis-je heureux là où je suis ? La réponse allait de soi. La question avait même l’air d’une supercherie. Si sa situation actuelle ne valait pas Sori, il lui fallait se poser une autre question, tout aussi fallacieuse : existe-il un lieu qui soit à la fois mieux qu’ici et que Sori ? ».


Repères :

Ici comme ailleurs, de Lee Seung-u. Editions Zulma, Paris, 307p. 21€. Sortie : mai 2012.


[1En Corée ancienne, il n’existait pas de cimetière. Les familles dédiaient une montagne sur laquelle on enterrait ses morts. Chaque tombe était recouverte d’un petit dôme de terre et marquée par une stèle. Les pauvres qui ne possédaient pas de terre enterraient leurs défunts en cachette sur ces montagnes, dans des lieux dissimulés et recouvraient les tombes sous un petit amas pierreux. La montagne et les maisons de pierres décrites par l’auteur y font implicitement référence.


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