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Sérendipité

samedi 5 décembre 2015, par Rémi Sussan

Traçabilité : C’est la faculté de trouver ce que l’on ne cherchait pas et que l’on surmonte, que ce soit dans les sciences exactes ou la vie de tous les jours.

Il était une fois, nous dit un conte persan, trois princes du royaume de Serendip qui, alors qu’ils étaient en voyage, découvrirent des traces du passage d’un chameau. « L’aîné observa que l’herbe à gauche de la trace était broutée, mais que l’herbe de l’autre côté ne l’était pas. Il en conclut que le chameau ne voyait pas de l’œil droit. Le cadet remarqua sur le bord gauche du chemin des morceaux d’herbe mâchée de la taille d’une dent de chameau. Il réalisa alors que le chameau pouvait avoir perdu une dent. Du fait que les traces d’un pied de chameau étaient moins marquées dans le sol, le benjamin inféra que le chameau boitait », nous racontait déjà Pek van Andel, chercheur en sciences médicales à l’université de Groningue, dans un ancien article sur le sujet que l’on trouve sur le site Automates Intelligents.

De ce conte vient l’expression anglo-saxonne serendipity (soit « le don pour faire des trouvailles »), forgée par le collectonneur Horace Walpole en 1754, et d’abord utilisée par les bibliomanes avant que le mot ne vienne migrer vers les sciences exactes. L’équivalent français (sérendipité) ne figure pas encore dans nos dictionnaires. Elle désigne l’action qui consiste à trouver quelque chose qui n’était pas initialement prévu par la recherche.

Depuis cet article, Pek van Andel s’est associé à Danièle Bourcier, directrice de recherche en sciences sociales au CNRS, pour rédiger De la sérendipité où ils tentent d’esquisser un panorama de cet étrange phénomène.

La sérendipité est complexe. Les deux auteurs ont pu ainsi en distinguer plusieurs types. Difficile d’ailleurs de repérer, dans les histoires de découvertes colportées par la culture populaire, les cas de « véritable sérendipité » : la pomme de Newton ? Trop beau pour être vrai ! Le savant aurait inventé ce récit dans les dernières années de sa vie, apprend-on. Les antibiotiques de Flemming, archétype de la découverte aléatoire ? C’est un cas de pseudo sérendipité, nous expliquent Bourcier et van Andel.

Flemming était déjà en train de chercher des substances antibactériennes, seulement, nous disent-ils, il les trouva par un chemin imprévu. Alors que la découverte était attendue, c’est la méthode qui a plutôt été originale. Si vous cherchez un bon exemple de sérendipité authentique, optez plutôt pour la découverte de l’Amérique.

Il importe tout d’abord d’éviter de confondre trop facilement la sérendipité et
le « hasard ». D’ailleurs, le conte nous montre plutôt des ancêtres de Sherlock Holmes (dont les méthodes sont du reste largement analysées dans le livre) que des découvreurs guidés exclusivement par la chance. « La sérendipité met en valeur la sagacité ou perspicacité de celui qui tombe dessus. Si on n’est pas préparé, on ne voit pas le fait », nous explique Danièle Bourcier. « Plus on connaît, plus on travaille, plus on possède une vision, plus on a de chance découvrir une fleur sur le bas-côté de la rue » renchérit Pek van Andel.

Dans leur ouvrage, les deux auteurs multiplient les cas et les exemples, ce qui en fait un livre très agréable à lire, loin des lourds traités théoriques.
Pour Danièle Bourcier, « c’est un parti pris… Nous voulons redonner sa valeur au rôle du narratif, de la singularité. Trop généraliser, ça peut être intéressant, mais aussi asséchant. Il peut être bon d’étudier les individus cas par cas. On ne raconte pas seulement des histoires. On reprend ce que des gens ont raconté sur leurs expériences, que ce soient des scientifiques ou pas. Ce n’est pas la vérité qui nous intéresse, c’est ce que les gens pensent être vrai. »

Le raisonnement de l’abduction

Mais les auteurs ne se contentent pas d’aligner les anecdotes. On trouve aussi des explications théoriques très précises de la sérendipité, qui se rattacherait à un mode de raisonnement peu connu : l’abduction.

La plupart des textes d’épistémologie mentionnent avant tout la déduction et l’induction. L’induction consiste à déduire de grands principes à partir d’une série d’observations. La déduction est la démarche contraire : il s’agit, à partir d’une loi connue et considérée comme vraie, d’en tirer toutes les conséquences. L’abduction élabore des hypothèses à partir de faits étonnants.

Pour le philosophe américain Charles Peirce, cité dans l’article d’Automates Intelligents : « l’abduction est le processus de l’imagination d’une hypothèse explicative. C’est la seule opération logique qui introduit une idée neuve quelconque ; parce que l’induction détermine une valeur, et la déduction dérive seulement les conséquences inévitables d’une hypothèse pure. La déduction prouve que quelque chose doit être. L’induction montre que quelque chose marche de facto. L’abduction suggère seulement que cela serait possible. »

Pour les deux auteurs de La Sérendipité : « L’abduction est par excellence le mode de raisonnement du diagnostic médical ou de l’enquête judiciaire. Quand un médecin cherche à diagnostiquer une maladie, il raisonne par abduction en interprétant les symptômes d’un patient. De même, un détective, un policier, un juge instruisent l’affaire dont ils sont saisis en faisant des inférences qui sont souvent des abductions. »

La sérendipité ne se limite pas à la science. Elle touche également le droit, la technologie, la société. Les deux auteurs reviennent souvent sur l’exemple de Rosa Parks, la femme noire qui, en refusant de s’asseoir au fond du bus, à la place réservée aux « gens de couleur », comme on disait alors, avait déclenché le mouvement des droits civiques aux États-Unis. Un petit événement aux conséquences incalculables… Mais là aussi, n’imaginons pas qu’il s’agisse d’un pur hasard.

La bonne et la mauvaise sérendipité

« Rosa Parks était une princesse de Serendip, affirme van Andel, car elle s’était renseignée sur les droits civiques ! Dix ans avant, elle avait effectué le même acte sans obtenir le même résultat. » Du reste, l’un des grands points forts de la démocratie est sa capacité à intégrer la sérendipité : « la rationalité morale de la démocratie se résumerait à favoriser la disponibilité à accueillir l’inconnu, c’est-à-dire le nouveau fait, la nouvelle interprétation, le nouvel argument […] » insistent nos serendipistes. Mais il ne faut pas oublier non plus la sérendipité négative, les effets pervers qui se manifestent à la suite de décisions pourtant rationnelles. Danièle Bourcier analyse : « vous créez le RMI en pensant qu’il concernera 500 000 ayants droit, puis, lorsque le dispositif est mis en place dans la population, vous vous apercevez qu’il y en a le double. »

Comment apprivoiser un tel phénomène, qui par définition échappe aux méthodes et ne s’accommode pas de mode d’emploi ? On ne peut bien sûr maîtriser la sérendipité, mais au moins on peut créer des contextes, des environnements, où elle a le plus de chances de se manifester. C’est ce qu’on appelle la « sérendipité institutionnalisée ».

La sérendipité, handicapée en Allemagne et en France

Selon Pek van Andel : « Aux Pays-Bas, il y a une tradition chez les chercheurs : le vendredi après-midi, ceux-ci disposent de la liberté d’accomplir des “recherches personnelles”. Chaque chercheur a officiellement une marge de manœuvre, sans être obligé de justifier ses actions. »

« Dans certains instituts d’études avancées, on réunit des chercheurs venus de disciplines diverses et pas forcément en rapport, et on leur dit “eh bien maintenant, pensez !” jusqu’à ce qu’ils interfèrent les uns avec les autres. Ces instituts ont pour but de mettre des gens en relation et surtout de créer un bouillon de culture d’où sortira éventuellement un nouveau paradigme », témoigne Danièle Bourcier. La chercheuse française a pu vivre cette expérience : « dans un institut dépendant de l’Académie des sciences aux Pays-Bas, après avoir été sélectionnés sur dossier, on s’est retrouvé à 40 chercheurs au bord de la mer du Nord, avec pas un chat aux alentours. On nous a donné six mois, et on nous a dit “just think”. »

Pour Danièle Bourcier, pas de doute, « c’est une question de management, mais aussi une question personnelle, car si on donne un temps de liberté à des gens qui n’ont rien à trouver, ils ne trouveront rien. C’est donc la conjonction d’un type de management plus flexible, qui donne confiance aux gens pour qu’ils puissent poursuivre ce qu’ils ont envie de faire et la capacité de celui qui se pense impliqué dans un projet d’innovation ou de recherche à prendre sa chance à un moment donné pour aller plus loin ou à côté de ce qu’on lui demandait de faire. Une certaine forme de désobéissance productive. »

Mais que faire si cet espace et ce temps libre ne sont pas disponibles ? On se heurte alors au phénomène de la recherche clandestine, qui ne se découvre que quand elle donne des résultats.

Évidemment, toutes les cultures n’ont pas autant de facilité à laisser un tel champ libre aux chercheurs. « Ce qui m’a intéressée dans mon séjour aux Pays-Bas, explique Danièle Bourcier, c’est cette façon d’inclure les innovateurs, de leur donner confiance et plus d’espace. C’est beaucoup plus difficile dans des pays comme l’Allemagne ou la France. »

Si les collectivités ont parfois du mal à intégrer la sérendipité, peut-être faut-il l’enseigner aux individus dès leur plus jeune âge, à l’école… ? « Dans le domaine de l’éducation, nous avons suggéré qu’il faudrait, plutôt que demander à des élèves de répondre à la question qu’on leur pose et trouver la solution, les encourager à trouver d’autres solutions. Et que celles-ci aient la même valeur que celle indiquée par le maître.

Pourquoi ne pas aussi enseigner les erreurs des héros de la science et de la connaissance et tout ce qu’ils ont trouvé par essai et erreur. »
« J’ai proposé aux Pays-Bas, et même en France, de mettre dans les travaux pratiques des éléments surprenant, sans prévenir les élèves, voir si quelqu’un les remarque et ce qu’il fait avec. On pourrait ainsi découvrir les nouveaux talents de la recherche », ajoute Pek van Andel.

Finalement, conclut Danièle Bourcier : « Notre travail est une réponse à l’incertitude, à la rapidité des changements et à l’impossibilité de prévoir. Mais nous en montrons le côté positif. Nous disons : Mais pourquoi vous inquiétez-vous ! L’histoire du monde a aussi été faite sur des événements imprévisibles. Et ce sera toujours comme ça ! »


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