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Sur Internet, les libertaires sont totalitaires

L’open source

vendredi 8 mai 2009, par Rémi Sussan

Pour la plupart des fondus d’Internet et d’informatique, pas de doute, l’avenir est aux logiciels open source, ces fameux programmes qu’on est libre de copier et modifier à loisir. Mais des voix autorisées de la cyberculture comme Jaron Lanier mettent en garde sur l’impact idéologique de ce « totalitarisme numérique ».

La messe est dite : succède à l’informatique à la papa, bardée de chefs de projets et de brevets de propriété intellectuelle, l’open source libertaire, à la fois collectiviste dans son optique générale et individualiste dans ses fondements, puisque chacun est libre de participer et surtout d’utiliser les produits comme il l’entend.

Mais l’enjeu va plus loin que les préoccupations techniques des geeks. Derrière, l’open source, c’est toute une idéologie qui se profile. Celle de l’intelligence collective, que l’on trouve à l’œuvre, par exemple, dans des projets comme la Wikipedia, qui postule que des milliers de participants volontaires sont capables de produire plus et mieux qu’une petite équipe hiérarchisée d’experts. L’ensemble des contributions s’auto-organisant de la meilleure manière possible. Ce courant d’idées débarque même en politique. Le concept de « démocratie participative » qui fit les beaux jours de la campagne présidentielle de Ségolène Royal en 2007 s’en est plus ou moins librement inspiré.

Aujourd’hui, on a coutume d’identifier les adversaires de l’open source aux grosses sociétés commerciales, Microsoft en tête. D’où la surprise causée par l’apparition d’un Jaron Lanier dans leurs rangs, dont l’article dans la revue scientifique Discover (« Long Life to Closed Source Software ») a particulièrement agité la blogosphère début 2008. Cet intellectuel des nouvelles technologies, à l’allure d’un géant rasta, est une des icônes les plus fameuses de la cyberculture, et le plus connu des inventeurs de la réalité virtuelle, dans les années 1980. Il représente le type même de figure de la contre-culture technologique qui ne pouvait, à première vue, qu’être séduite par les promesses de l’open source.

Or, Jaron Lanier affirme que l’open source serait en réalité un frein à l’innovation. Il rappelle que Linux, le plus fameux système d’exploitation construit à partir de ce modèle, s’est basé sur une architecture obsolète dès sa création, celle du très ancien Unix. « Bien que le mouvement open source fasse usage d’une rhétorique contre-culturelle stridente, il s’agit en pratique d’une force conservatrice » […] Linux est la copie superbe et raffinée d’une antiquité, plus brillante que l’original, mais néanmoins définie par elle. »

Cette tendance conservatrice de l’open source serait due précisément à sa stratégie de conception ouverte. Pour élaborer quelque chose de radicalement nouveau, les développeurs ont besoin d’intimité et de secrets, de temps aussi, ce que Jaron Lanier nomme « l’encapsulation ». La création d’une technologie complètement originale demande à ses yeux une petite équipe et un temps réel d’isolement pour mettre au point une structure de base qui ne doive rien aux modèles antérieurs. La force de l’open source est donc aussi sa faiblesse : en reposant sur des « briques » utilisées et réutilisées par des milliers de programmeurs, il reste condamné à n’apporter que des variantes mineures à une architecture fondamentale.

Les défenseurs du logiciel libre n’ont pas manqué d’écharper les thèses de Lanier, à commencer par la revue en ligne Ars Technica, l’une des plus en pointe du secteur. Celle-ci les reprend point par point et y répond de manière fort intelligente. Mais la plupart des analyses d’Ars Technica se concentrent sur l’aspect informatique, sur les bienfaits et les innovations comparées de Linux et Windows. Elles ratent un point fondamental de l’argumentation, car les critiques de Lanier ne sont pas uniquement techniques ou informatiques. Elles sont d’ordre philosophique, et concernent la nature humaine, voire l’avenir du vivant dans son ensemble.
Ce qui fait bondir Jaron Lanier, c’est l’adoption de la pensée open source par le nouveau domaine de la « biologie synthétique » (qui cherche à créer de nouveaux êtres vivants) et l’idée, défendue par l’astrophysicien Freeman Dyson, qu’une telle révolution mettrait fin au concept d’espèce.
Dans son article de la New York Review of Books, Dyson compare en effet favorablement les bactéries qui évoluent en se transmettant leurs gènes « horizontalement » aux organismes multicellulaires, dont l’évolution dépend du processus douloureux de reproduction et de mort.

« Freeman, explique Lanier, assimile les débuts de la vie sur terre à l’Eden de Linux. Quand la vie apparut, les gènes circulaient librement. Les séquences génétiques passaient d’organisme en organisme comme elles pourraient bientôt le faire sur Internet. Dans son article, Freeman décrit le premier organisme qui conserva ses gènes comme “maléfique”, à l’instar de la némesis du mouvement open source, Bill Gates. Une fois les organismes encapsulés, ils se sont isolés sous la forme d’espèces différentes, n’échangeant leurs gènes qu’avec leurs pairs. Freeman suggère que l’ère nouvelle de la biologie synthétique constituera un retour à l’Eden. Les frontières entre les espèces disparaîtront, et les gènes se déplaceront partout, donnant naissance à une orgie de créativité. » Il est vrai que Dyson va loin ! N’affirme-t-il pas que « nous nous dirigeons rapidement vers une ère post-darwinienne, où il n’existera plus d’espèce différente de la nôtre […] Ainsi l’évolution de la vie redeviendra communautaire comme au bon vieux temps, avant l’invention des espèces séparées et de la propriété intellectuelle » ?

Mais justement, ces organismes multicellulaires qui « gardent leurs gènes pour eux » sont précisément ceux qui ont évolué vers la complexité. Malgré son réseau de communication sophistiqué, le monde bactérien est resté ce qu’il a toujours été : un ensemble de microbes, d’organismes simples qui prolifèrent en masse. Sans doute un succès du point de vue de l’évolution, mais un exemple auquel les humains s’identifieraient difficilement volontiers.

Cette attaque contre l’open source est la dernière bataille de Lanier contre le « totalitarisme cybernétique » ou le « maoïsme numérique » qu’il combat depuis des années. Pour Lanier, l’idéologie de « l’intelligence collective » n’est que la manifestation d‘une nouvelle tendance qui vise à nier l’existence de l’individualité. Tandis que l’homme ne serait qu’un élément au sein d’un réseau produisant de l’information auto-organisée de façon optimale, la conscience humaine, elle, s’avérerait n’être qu’une illusion, comme l’affirme de son côté, le philosophe Daniel Dennet.


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