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Total Total

vendredi 24 mars 2017, par Emmanuel Lemieux

Alain Deneault, De quoi Total est-elle la somme ?, Paris-Montréal, Rue de l’Échiquier-Écosociété.

Philosophie politique. Au poids et à la forme, le philosophe Alain Deneault a conçu un cénotaphe de 500 pages sur un sujet qui nous concerne tous mais qui est peu abordé par un philosophe : une multinationale. En l’occurrence la française Total, et ses comportements. Quand nous disons cénotaphe, il s’agit bien, précise le dictionnaire, d’une sorte de mausolée mais sans figure, sans visage comme disait l’autre.

On résume la puissance : présente dans 130 pays, traitant et distribuant des produits issus du pétrole – mais aussi du gaz, de l’énergie solaire, de la production électrique et de l’industrie chimique -, Total s’est développée et enracinée par le jeu de l’état de droit, ou par la complicité d’États. Son logo signifie très bien l’ampleur du problème philosophique qu’impose une multinationale : c’est un monde effectivement total. Vécu, intégré, cultivé comme cela par ses dirigeants. Feu Christophe de Margerie, PDG décédé en 2014 : « Tant que ce n’est pas interdit, c’est permis. » Patrick Pouyanné, DG du groupe : « Même si Total est une société privée, elle représente d’une certaine manière le pays lui-même. »

Le livre d’Alain Deneault se conçoit comme une enquête philosophique sur une multinationale et a dû mobiliser de nombreuses ressources des sciences sociales.

Le livre d’Alain Deneault se conçoit comme une enquête philosophique dans la firme elle-même et sur ce qu’il appelle un « totalitarisme pervers » face à un état de droit. Et lui même pour aborder le sujet, a dû se transformer en une PME intellectuelle mobilisant plusieurs petits métiers des sciences sociales. Toute une équipe derrière lui l’a documenté sur les aspects historiques, politiques et géopolitiques, juridiques, sociologiques et moraux de Total. Le philosophe a suivi à la trace le Léviathan pétrolier avec cette idée entêtante, nous expliquait-il lors d’un entretien en décembre 2016 au moment même de valider les épreuves de son texte : « Le vocabulaire de l’économie a tout envahi, mais l’économie ne se limite pas à l’économisme. » Pour scander son exploration, Alain Deneault a réfléchi sur différentes actions « sidérantes » de la multinationale : « Comploter, coloniser, collaborer, corrompre, conquérir, délocaliser, pressurer, polluer, vassaliser, nier, asservir, régir », autant de verbes retenus dont on peut mesurer toutes les potentialités éthiques.

Il faut faire un détour par la personnalité d’Alain Deneault (né en 1970), qui est l’un des intellectuels québécois les plus intéressants de cette décennie. Il est chercheur dans le Réseau pour la justice fiscale au Québec, et dispense quelques heures de théorie critique à l’université de Montréal. Deneault connaît la France depuis la fin des années 90. Son directeur de thèse s’appelait Jacques Rancière. Il l’a guidé sur l’étude et le croisement de la figure du philosophe et sociologue allemand Georg Simmel (1858-1928) et du « concept d’économie du point de vue de la santé ». Le pouvoir et ses formes de représentation, l’argent et ses puissances sont devenus les ombres et les grandes fresques de sa grotte. La financiarisation du monde (et ce qu’elle détruit en dignité et en droit) est son objet d’étude préféré.

Avant d’étudier en France, l’étudiant natif d’Outaouais militait pour Attac-Québec dans un Canada qui lui avait plutôt une « ambiance de roman noir ».
Après le soutien de sa thèse en 2004 à Paris VIII, il a publié dans son pays natal, son premier livre, un petit essai sous forme de pamphlet intitulé Paul Martin & Compagnies. Dans son collimateur, le Premier ministre du Canada, bien avant Trump, qui jonglait entre ses « bizeness » (expression québécoise), soit son empire maritime, immobilier, pétrolier et culturel avec la sphère politique. Le philosophe s’est ensuite attaqué à bien plus gros et s’est fait plus mordant.

La société minière Barrick Gold consent à laisser tranquille ces moustiques intempestifs à la condition expresse que le livre soit retiré de la vente.

Dans Noir Canada : Pillage, corruption et criminalité en Afrique (2008), il fait état, en partant de sources ouvertes ou officielles, des activités troublantes et de corruption des compagnies minières canadiennes à l’étranger. Son éditeur Écosociété et lui-même sont poursuivis, trois ans de procédures lourdes et exténuantes menées par un monstre industriel. La bagatelle de 11 000 000 dollars canadiens leur est exigée. La société minière Barrick Gold consent à laisser tranquille ces moustiques intempestifs à la condition expresse que le livre soit retiré de la vente. Ce qui fut fait.
Une loi a été votée afin que l’abus de tribunaux soit évité et que l’expression citoyenne soit renforcée. Et un film documentaire a salué les trois co-auteurs du livre, popularisant leur démarche.

En 2015, il s’est fait remarquer grâce à son intervention buzzée dans l’ancien talk-show intello de Frédéric Taddéi, Ce soir ou jamais sur France2, il y explicitait sa théorie de la médiocrité contemporaine et notamment la superprime sociale qu’accordent en général les sociétés modernes aux médiocres.

Deneault a publié un opuscule l’année dernière intitulé Une escroquerie généralisée (Écosociété), un texte philosophique sur les paradis fiscaux, ce qui n’est pas banal : « Lorsque nos infrastructures se détériorent, que les prestations sociales sont gelées, que nos conditions d’existence se précarisent, c’est à cause des paradis fiscaux… » Le thème représente à ses yeux « une source de questionnement philosophique inouïe ». Il avait obtenu en 2014, à Montréal, le prix Vadeboncoeur pour un essai sur la filière canadienne des paradis fiscaux.

Pour Deneault, le totalitarisme d’une multinationale relève du psychotique et du pervers.

De Barrick Gold à Total, Deneault a pu connaître le poids des mots, et ce n’est pas pour lui déplaire. L’intellectuel croit à la persuasion, notamment celle de la lecture d’un essai. De même alors qu’aujourd’hui on se doit d’être performant, Alain Deneault lui veut croire à « la puissance propre de l’esprit » nous disait-il.

L’enquête sur Total se termine par un petit essai (un peu trop bref) intitulé Le totalitarisme pervers. Il discute ainsi la notion de totalitarisme telle que forgée dans la première partie du XXe siècle, mais aussi celle de « totalitarisme soft » du politologue américain Benjamin Barber. Pour Deneault, le totalitarisme d’une multinationale relève plutôt du psychotique et du pervers qui étourdit, enserre, étouffe en utilisant des postures lexicales adaptées aux situations et toutes les figures impeccables du droit. Si ses conceptions métaphoriques et par trop pathologisantes du totalitarisme et aussi du capitalisme forcément méchant restent à discuter un peu plus en profondeur, reste une démonstration puissante et sérieuse des comportements « totalisants » de la multinationale. « C’est, tous les jours, le crime parfait  » synthétise Alain Deneault. Il nous fallait un Columbo à la hauteur de l’enjeu, c’est fait.


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