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Tristan Lecomte, alter-businessman

samedi 30 avril 2011, par Guillaume Jan

Dans son autobiographie "Comment je suis devenu plus humain", le fondateur d’Alter Eco nous explique comment passer de cadre sup d’un ultra-libéralisme billieux à nouvel héros du commerce équitable.

Il serait une sorte de Tintin du XXIème siècle : dynamique, astucieux, bienveillant, attentif aux problèmes de son époque – la planète Terre, en l’occurrence, qui va de plus en plus mal – et déterminé à employer toute son imagination pour les solutionner. A 37 ans, cet espiègle boy-scout de l’écologie, diplômé de HEC et physique de gendre idéal, a vécu une sacrée collection d’aventures sur tous les continents. Il en a ramené des nouvelles idées pour ses (nombreux) projets d’économie solidaire et une bonne dose de sagesse. C’est ce qu’il raconte dans Comment je suis devenu plus humain, son autobiographie rédigée en forme de manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis.

Le livre débute sur un constat un peu manichéen : « Nous regardons tous vers les riches et les puissants, alors que c’est des pauvres et des petits que viennent la vision et l’engagement  ». On pouvait redouter une suite de sentences bien pensantes, mais Tristan Lecomte se rattrape dès les pages suivantes. Il nous entraîne chez les petits producteurs de café ou de cacao qu’il va visiter tout en mettant en place les bases d’Alter Eco, sa société de commerce équitable, histoire de nous faire mesurer la fracture (économique, morale, culturelle, humaine) entre le Nord et le Sud. L’aventurier altermondialiste apprend l’humilité, découvre l’impermanence et dresse un constat amer sur « nos modes de vie occidentaux que l’on croit si policés, si modernes, si sophistiqués, alors que nous sommes simplement en retard. Ou plus exactement : à côté de la vérité. Nous pensons tout savoir mieux que les autres, alors que c’est uniquement parce que nous les jugeons à partir de nos propres critères que nous avons établis comme universels (…) Partout dans le monde, j’observe avec quel acharnement la prétendue « modernité », triomphale, arrogante, déracine les cultures, efface les savoir-faire, tarit les coutumes, défait les liens ancestraux et ampute les jeunes de l’histoire de leurs ancêtres  ». Il décrit alors comment « la générosité et le sens inaltérable de la dignité  » de ces paysans qu’il côtoie, et qu’il admire, a bouleversé son existence.

« Tuer ses certitudes »

Au départ, ce fils d’une prof et d’un militaire voulait travailler dans l’hôtellerie de luxe. Habitué à être ballotté de ville en ville, au gré des affectations de son père, il s’était convaincu, à l’âge de huit ans, que tous ses rêves se réaliseraient s’il pouvait «  travailler dans un hôtel avec piscine ». Il intègre la prestigieuse HEC et un premier déclic vient ébranler son ambition initiale, lors de son stage de première année, quand il part construire des fours solaires au Népal : l’étudiant découvre la richesse de cœur des villageois isolés, exclus du confort « moderne », et apprend à se débarrasser de ses idées reçues. Deuxième déclic en 1998, à 25 ans. Alors jeune cadre prometteur à L’Oréal, il démissionne au bout de deux ans, ayant bien compris que ce n’est pas en s’échinant dans la multinationale des cosmétiques qu’il trouvera un sens à sa vie. En vidant son bureau, il retrouve une coupure de presse froissée que sa sœur lui avait adressé quelques mois plus tôt. « L’article parlait de commerce équitable, un terme presque inconnu en France  ».

A l’aube de sa nouvelle vie, il se passionne pour cette forme de commerce qui consiste « à importer des produits du Sud et à les écouler en garantissant aux producteurs un revenu décent  ». Il ouvre une première boutique d’artisanat à Paris, sous le nom d’Alter Eco. Un flop. il oriente son entreprise vers les produits alimentaires (café, thé, chocolat, riz…) et, non sans avoir affronté la bronca d’altermondialistes plus puristes, pactise avec les grandes surfaces pour en assurer la distribution à grande échelle. « C’était un choix existentiel pour Alter Eco : accepter l’adaptation aux règles commerciales ou mourir  ». La success story peut alors commencer : le chiffre d’affaire bondit miraculeusement, son entreprise embauche une vingtaine de personnes et devient leader de l’économie solidaire en France. Tristan Lecomte fait fi de son empreinte écologique pour s’envoler dans tous les pays du Sud, à la rencontre de ses partenaires petits producteurs – ceux-là même qui le rendent «  plus humain ». Cependant, une chose le chiffonne pendant ces années de croissance : alors même qu’il se sent apaisé et épanoui avec ses fournisseurs, il redevient « une boule de nerfs » dès qu’il retourne dans les locaux parisiens d’Alter Eco. Il aboie ses ordres à ses salariés, multiplie les reproches et se fâche pour des broutilles. Nouveau déclic, le boss exécrable se décide à revoir son comportement de petit chef colérique. « Si Alter Eco voulait changer le monde, il fallait que son responsable commence par changer d’attitude  ». Il s’imprègne de pensée bouddhique, réalise à quel point il s’était enfermé derrière le masque du patron irascible qu’il n’avait pas envie d’être. Il devient plus cohérent dans son comportement, il est prêt à accepter l’inattendu. « Tuer ses certitudes, c’est se donner la possibilité d’approcher l’ombre de la vérité », écrit-il, déjà sentencieux comme un moine tibétain.

Trois millions d’arbres

En tuant ses certitudes, Tristan Lecomte voit son activité sous une nouvelle perspective : il réalise le coût écologique, en terme de transport, des importations orchestrées par Alter Eco, les « milliers de tonnes de gaz carbonique que notre activité générait  ». Ni une ni deux, il planche sur un moyen de réduire au maximum son impact sur l’environnement. « Au final, j’ai mesuré qu’en 2005 l’empreinte carbone de notre activité pesait 3000 tonnes/eq CO2. Autrement dit, l’équivalent de (…) trois mille allers Paris-New York en avion. Et nous ne sommes ni Danone, ni Lafarge, mais une PME de vingt-cinq salariés à l’époque ».

Et là, encore un déclic : « Pourquoi ne financions-nous pas directement des programmes de reforestation ?  », se demande-t-il en 2008. Non seulement la forêt tropicale absorbe le CO2 de la planète, mais elle est un « irremplaçable abri pour la biodiversité animale et végétale ». Alors que le marché de la compensation carbone est justement en train de se développer, le chef d’entreprise militant se lance à corps perdu dans cette nouvelle aventure – il vient même de démissionner d’Alter Eco, en mars 2011, pour se consacrer à la mise en place et au suivi des programmes de lutte contre la déforestation, avec son nouveau collectif appelé Pur Projet.

« Nous lançons de vastes programmes de reforestation grâce à l’investissement d’entreprises comme Vittel, Vinci, Clarins ou Nature et Découverte. Pour compenser leurs émissions de gaz à effet de serre, elles financent la replantation d’arbres ». Un coup de pub des grands groupes pour se racheter une conscience écolo ? Peut-être. Mais au moins ils agissent : grâce à leur participation, « Pur Projet a participé à la plantation de trois millions d’arbres dans le monde  ». Une urgence, selon Tristan Lecomte : « Chaque seconde, sur la planète, 100 mètres carrés de forêts disparaissent sous la cognée des bûcherons ou le feu des agriculteurs  ».

Panneaux solaires

Aujourd’hui, l’infatigable globe-trotter a posé son sac en Thaïlande, où il vit dans une ferme éco-conçue, avec sa femme et son fils. Il exploite quelques hectares de riz, désireux de toucher au plus près la philosophie de vie des petits producteurs qu’il admire tant. « Je passe mes matinées dans les champs, nous raconte-t-il par email. En ce moment, je bêche les mauvaises herbes, j’installe des panneaux solaires et je prépare la plantation de haies  ». Mais il n’a pas cessé son activité de sauveur de la planète : « L’après-midi, je travaille pour Pur Projet, j’ai des rendez-vous en visioconférence... En ce moment, je travaille sur des projets de concessions forestières au Pérou et au Brésil  ».
Il assure ne pas être tenté par la politique : « Je me sens plus utile là où je suis, à développer des projets forestiers à grande échelle avec de petits producteurs ».

En plus de son livre, il fera partager sa vision humaniste dans une série de documentaires sur les filières agricoles du Sud, qui sera diffusée sur France 5 après l’été. Au programme : présenter les produits alimentaires – comme le cacao, le riz ou le sucre – dans une perspective de développement durable et soutenable. C’est-à-dire en retrouvant le rapport aux autres hommes et à la Terre « dont nous, Occidentaux, nous nous sommes amputés ».


Repères :

Comment je suis devenu plus humain, Flammarion. 252 pages, 19 euros.


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