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Un jardin extraordinaire made in Ukraine

jeudi 26 janvier 2012, par Vanessa Postec

Incomparable raconteur d’histoires, Andreï Kourkov, le papa du Pingouin, renoue avec la fantaisie fantastique à la mode russe

Il y a l’humour juif, le noir, le gras, l’absurde, le pince-sans-rire, le pas vraiment drôle qui ne fait vraiment pas rire. Et puis, plus méconnu, l’humour russe, appellation d’origine protégée, sorte de fantaisie fantastique, où la critique du régime avance à pas feutrés, et où le surnaturel s’affiche avec un naturel déconcertant. Andreï Kourkov, digne représentant du genre, vit en Ukraine, parle une foultitude de langues étrangères, débuta sa carrière littéraire en prison, mais du bon côté des barreaux, alors qu’il effectuait son service militaire à Odessa, et écrit désormais en russe des fables « animalières » –Le Pingouin, son premier roman, a fait d’Est en Ouest le tour du monde-, des fictions pour grands enfants, et autres romans à trame policière, prétextes à un coup d’œil appuyé aux sociétés postsoviétiques.

Le petit dernier de la bande –Le Jardinier d’Otchakov- est une histoire d’Histoire, une quête qui mêle les lieux (la banlieue de Kiev et les rives de la mer Noire) et les époques (la fin des années 1950 et la première décennie du nouveau millénaire). Igor, sorte d’Ignatius J. Reilly -pour les inconditionnels de La Conjuration des imbéciles- de l’Est, trentenaire gentiment mollasson et sans emploi, qui vit toujours chez maman, profitant de sa retraite et de sa cuisine, va voir sa tranquille existence bousculée par l’arrivée de Stepan, un étrange vagabond qui se propose, en échange du gîte et du couvert, de s’occuper du jardin.

« Nous organisons une Retro Party. Les participants pourront gagner des vacances en Corée du Nord »

C’en est bientôt fini des soirées entre amis au club Petrovitch où une affichette annonce la couleur : « Tous les trois vendredis, nous organisons une Retro Party. Les participants pourront gagner des vacances en Corée du Nord, un voyage à Cuba ou une excursion à Moscou avec visite nocturne du mausolée de Lénine.  » Car en aidant Stepan à percer le mystère du tatouage quasi effacé qu’il porte à l’épaule depuis l’enfance, désormais Igor voyage, pourvu qu’il enfile un vieil uniforme de milicien, dans l’espace et dans le temps, et mène l’enquête, croisant au passage quelques mauvais garçons, et une rousse incendiaire, marchande de poissons de son état...

Sans d’ailleurs que le lecteur ne s’en émeuve plus que cela. Comme Igor qui, dans les tout premiers moments, mettait ses nouvelles facultés sur le compte d’un abus de mauvais cognac, ledit lecteur se prend au jeu quand le fantastique (ou la folie, mais est-ce si différent ?) pointe le bout du nez, en toute simplicité, entre la douche et le petit-déjeuner. Et accepte sans barguigner que l’Histoire, comme la taille des billets de banque, puisse être à géométrie variable. Certes le principe n’est pas nouveau et les auteurs à le pratiquer bien connus des aficionados du genre, qui penseront peut-être à certaines nouvelles de Gogol ou au Maître et Marguerite de Boulgakov. Pourtant, Andreï Kourkov trace son sillon bien à lui, couvant ses personnages avec une vraie tendresse empreinte de dérision et de gravité (oui, c’est possible !) et semblant croire de bout en bout aux drôles d’histoires qu’il nous raconte. Alors on ne fait pas la fine gueule : on arrête de jardiner, on lit et on en fait autant.


Repères :

Le Jardinier d’Otchakov d’Andreï Kourkov, Traduit du russe par Paul Lequesne, 336 p., 20 €, Ed. Liana Levi (Paris)
(parution : janvier 2012)
www.lianalevi.fr


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