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Un pape, comment ça parle ?

mardi 21 septembre 2010, par Philippe-Joseph Salazar

Le Vicaire du Christ vient de finir sa tournée du Royaume-Uni, un triomphe diplomatique, politique et rhétorique dont on ferait bien de peser tenants et aboutissants de ce côté-ci de Calais. Mais, au fait, un pape, comment ça parle ?

Le triple système rhétorique de la papauté

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(Source Klincksieck)

De culture politique à culture politique les stratégies rhétoriques qui nous paraissent immédiatement transparentes (« le pape est allé prêcher en Angleterre comme il l’a fait en France, pour repositionner l’image de l’Église ») sont en réalité opaques. Nous lisons les « situations rhétoriques » en croyant que, si le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, notre point de vue est évidemment universellement partagé. Du coup, la rhétorique papale nous est incompréhensible, même si nous pensons pouvoir en appréhender les enjeux.

Un rappel donc – Lorsqu’il était le théologien en chef du Saint-Siège le cardinal Ratzinger inspirait les discours les plus doctrinaires de son prédécesseur. En 1998 l’Église préparait un synode et le chief executive envoya aux évêques « une feuille de route », comme disent les méséduqués, des Lineamenta, sur « L’évêque, serviteur de l’évangile de Jésus-Christ pour l’espérance du monde » [1] . Texte long et complexe mais découlant de la définition du Christ comme porteur d’un triple office (munus triplex), dans le langage imagé des Écritures : prêtre, prince et prophète. Dit autrement, le triple office de l’évêque ou du pontife est triplement rhétorique : dire la messe (qui demande une éloquence de représentation pour « faire passer le message »), gouverner les ouailles (qui exige une éloquence pédagogique et interactionnelle, à savoir la catéchèse envers les enfants, des interventions explicatives envers les adultes, et le « dialogue » avec les autres communautés et « César »), prêcher (qui, dans l’homélie, permet de ligaturer le tout : l’enseignement des textes sacrés mis en scène dans la messe reliés à l’intention pédagogique et soudé aux préoccupations du moment, souvent politiques). Ce triple mécanisme anime toute intervention publique du pape, c’est son régime rhétorique.

Une anecdote – Le Souverain pontife de l’Église universelle (son titre), en visite officielle en Angleterre, a fait dire une prière en français lors de la messe de béatification du philosophe anglais John Henry Newman. Pour quelle raison ? Pourquoi, à l’occasion very British de la rare béatification d’un Anglais, faire dire une prière en français, et ce au cours d’un voyage qui est à la fois une visite d’ « État » comme disent les méséduqués (en français, « visite officielle »), et une visite pastorale ?

Un démontage rhétorique s’impose.

1. Stratégie géo-théologique

Lors de la messe de béatification de dimanche, avant le sacrifice eucharistique le pape fit dire des prières dans les six langues pratiquées par les fidèles du Royaume-Uni, en dehors de l’anglais : l’allemand, le gallois, l’irlandais, le français, le vietnamien et le punjabi. Or la liturgie fut en latin, et la langue sacrée fut constamment utilisée par le pontife durant sa visite. Une fidèle, interviouvée par SkyNews qui retransmettait en live l’intégralité du voyage sur quatre jours (TV5 Monde la sotte fait ça pour… le foot), s’exclama : « Le latin est la langue universelle des croyants, elle traverse les cultures ». Bon, on peut en sourire. La question demeure : pourquoi le français ? Ou le punjabi ? Parce que, contrairement à ce que nous pensons de ce côté-ci de la Manche, le Royaume-Uni est, comme l’a dit sans à propos le cardinal teuton Kasper, un « pays du Tiers-Monde ». Traduisons : jamais un pape n’y a posé ses mules écarlates depuis la Réforme, et les catholiques y ont été privés de leurs droits civiques jusqu’en 1830. Les commentateurs n’ont eu cesse de parler des « siècles de suspicion » ou des « martyrs dont la mémoire est encore vive », et d’expliquer aux téléspectateurs le mystère de la Transsubstantiation. Le Royaume-Uni est donc une terre de mission, comme les « pays du Tiers-Monde », mais une contrée qui, pour être vouée à de fausses religions (les protestantismes) et à l’idolâtrie du Veau d’Or (le sexe et les celebrity people, dixit le pape), reste activement croyante.

Mais quel est le rapport entre l’usage du latin et le recours aux diverses langues des fidèles britanniques ?

Le premier assemblage rhétorique est de montrer en fait à tous les Britanniques, rivés à la très populaire chaîne Sky, que la « diversité des communautés » dont ils sont, paraît-il, si fiers, est mieux prise en compte par les Catholiques, eux-mêmes issus d’une minorité d’abord sauvagement persécutée, ensuite mise sous une dure tutelle, maintenant même tenue à distance du pouvoir (Blair s’est converti discrètement après avoir quitté la primature). Les Catholiques sont donc « universels », comme le dit le mot, pour cette raison-là. Faire entonner à cent mille personnes des prières en latin c’est désigner une « amitié » (un mot clef du voyage) qui transcende les diversités déjà reconnues par le recours à des langues autres que celle, officielle, du pays : l’ekklesia, qui est désigne en grec théologique la « communauté de ceux qui ont fait le bon choix », se reconstitue à partir des « communautés » de la diversité politique –l’Église est l’image de la polis.

On voit bien qu’en France les lignes de tension sont différentes : l’Église a bien été persécutée mais par la République, à deux reprises, et non par la religion d’État alliée au pouvoir comme en Angleterre. Que la France soit, au demeurant, une terre de mission est à l’honneur de la République – l’Église est à sa place, dans la sphère privée, et son influence, minime, gît dans les entraves de la laïcité. Outre-Manche l’enjeu est celui de la spiritual guidance des populations diverses issues de l’Empire, et la bataille ne se joue pas entre les valeurs de l’État et celle d’une religion : le pape a compris que, sans aliéner l’Église d’État, et la majorité anglicane, il peut entrer dans le jeu politique à cause même de la place officielle reconnue à la foi, mais en jouant sur l’amplitude du mouvement catholique. On fait donc dire une prière en français.
Il s’agit ici d’un véritable enjeu géo-théologique, mis en scène au milieu d’une liturgie et, si je ne me trompe, juste avant le moment numineux de l’Ostentation de l’Hostie, du corps christique : la reconquête catholique de l’Europe passe par le Royaume-Uni qui, dans son sillage, draine tout l’univers anglophone, l’essentiel de l’Afrique en particulier. Déjà major aux Etats-Unis où ses diocèses sont riches et influents, Rome mise maintenant sur l’Angleterre qui doit « reclaim her Christian roots », revendiquer ses racines chrétiennes. Remembrer le corps de la foi. Benoît XVI a renoncé, en 2006, au titre multiséculaire de Patriarche d’Occident, pour bien signifier que son action recompose même cette aire géo-théologique.

2. Stratégie théologico-politique du debate

Le deuxième moment rhétorique s’articule en effet à la question de la relégation, en vogue en Europe, de la croyance religieuse à la « sphère privée ». La scène se déroule au Parlement du Royaume-Uni, réuni en séance d’apparat.

Dans la Grande Salle de Westminster, cette ancienne abbaye bénédictine où depuis le XIe siècle sont couronnés, déposés, parfois condamnés à mort les monarques anglais, le Serviteur des serviteurs de Dieu est entré aux soins des trompettes royales. Ici, a eu lieu de procès du martyr saint Thomas More (patron des hommes politiques depuis Jean Paul II). Ici, des massacres religieux ont été décrétés, et des martyrs torturés. Le speaker des Communes accueille pourtant le pontife en évoquant la « tradition vigoureuse du debate » à l’anglaise (à savoir l’échange codé, appris, maîtrisé d’arguments pro et contra, qui nourrit cette tradition politique), en peignant Westminster comme le lieu emblématique des rapports d’égalité entre l’Église et l’État, soutenus par les ressources éloquentes et raisonnées du debate.

Le pontife, siégeant là où ses coreligionnaires, sous la Réforme, furent condamnés à mort pour justement avoir débattu du mérite de la vraie foi contre l’église de convenance fabriquée par le roi Tudor gynophile, hoche de la calotte, met ses fines lunettes et répond, en trois temps : « Je veux commencer par rendre hommage à ce lieu où s’est forgée la common law anglaise, source de l’État de droit, fontaine vive de relations dignes et humaines entre les individus et l’État, entre leurs libertés et l’exercice du pouvoir, précieux don de l’Angleterre à la civilisation. Mais, Mister Speaker, pour qu’un debate en politique ait une véritable valeur politique, faut-il encore que les deux parties soient justement à égalité. Si le politique, comme c’est désormais la mode, force le croyant à ne pouvoir s’exprimer qu’à titre privé, non seulement le debate n’a pas lieu, mais le fondement même d’un débat sur le politique est impossible. Pourquoi ? (Le pape regarde l’assemblée – quatre anciens premiers ministres, les Lords, les députés – et reprend, de son accent allemand sibilant qui efface le rythme expectorant de la langue anglaise, technique d’élocution qui force l’attention de l’auditoire). Parce que le problème propre au « processus de la décision politique » (le pape utilise le jargon du jour) est de souvent ignorer comment une politique donnée a des applications morales. Or l’Église, avec les croyants, du fait de sa longue pesée des problèmes éthiques, par opposition aux hommes politiques qui vont et viennent dans l’éphémère et le fugace, possède la capacité, philosophique, d’intervenir publiquement, pour le common good, dans la « sphère publique » : l’éthique est de son ressort. Par conséquent, et pour conclure, dire à l’Église et aux croyants que la foi est une affaire privée, c’est non seulement attenter à la liberté de conscience dans l’exercice des libertés publiques, mais c’est aussi ôter à la « national conversation » sa plus forte capacité d’accéder aux ressources d’une réflexion millénaire sur les liens entre politique et morale, et c’est mettre en minorité civile tous les croyants, et blesser toute la communauté politique. L’éloquence des arguments peut être persuasive et présenter ceux-ci comme raisonnés, mais des politiques « raisonnables » ne sauraient être proposées et mises en œuvre sans peser leurs conséquences éthiques sur le long terme. C’est ainsi que la foi est un agent de raison en politique et la foi est donc la vraie liberté, celle qui place l’être humain face à la question de sa responsabilité morale et de son intégrité ». Game, set, match, pour Benoît – qui réside à Wimbledon, chez le nonce apostolique.

3. Stratégie globale de l’illatif

John Henry Newman est célèbre, hors de cénacles exquis férus de storytelling de conversion (il était anglican) et du sort misérable jadis fait aux catholiques dans la Sceptered Isle, pour son action pédagogique et pour un livre de philosophie.

Grand éducateur, il fonde l’Oratoire de Birmingham et crée l’action sociale. C’est pour cette raison que le pape choisit de s’exprimer à l’université Sainte-Marie, à Twickenham, pour parler éducation. Cet établissement de renom, actuellement incorporé aux universités publiques, est la plus ancienne fac’ catholique même si elle ne remonte qu’à la moitié du XIXe, à cause des restrictions déjà mentionnées ; au début ce n’était qu’une école normale créée sur le modèle des Frères de l’Instruction chrétienne de Ploërmel où, d’ailleurs, les catholiques anglais envoyaient leurs futurs instituteurs. Sainte-Marie incarne donc l’impératif d’une éducation générale, fondée sur la foi mais ouverte sur la « sphère publique », et à tous, contrairement, alors, aux public schools et aux collèges chics, des reproducteurs de caste.

Newman est surtout l’auteur d’un traité de rhétorique, qui est une « Logique » de l’action publique. Dans sa célèbre Grammar of Assent il propose en effet une théorie pratique de réconciliation de la foi et de la raison, en distinguant ce qui est « appréhendable » de ce qui est « compréhensible ».
Le recours à Newman et à l’éducation nous fait percevoir le montage qui engrène les rouages des deux stratégies précédentes et produit une troisième stratégie rhétorique : à Westminster le pape débat de la différence entre « appréhension et « compréhension » – il demande aux politiques d’appréhender la nécessité du long terme éthique, d’y « assentir », même s’ils ne comprennent la valeur intrinsèque de la foi (et qui, pour ce motif, est rejetée dans « le privé », version française) ; et de peser que, si l’action politique est d’adjuger des solutions face à des situations pour lesquelles on ne dispose pas, nécessairement, de tous les éléments de compréhension, ce qui est la politique même (sans cet écart, la solution serait immédiatement évidente, et la discussion politique serait caduque), l’action politique repose justement sur cet « écart » ; et que cet « écart », si l’on veut qu’il crée le moins de mal moral possible, doit être bridé par un sens éthique (dit « illatif » par Newman), à savoir : il faut vouloir qu’il y ait le moins de dommage possible, bref l’intention, inférée ou illative, du bien.

Je résume Newman, mais telle est aussi la base du dialogue que le pape entame à Twickenham devant un auditoire choisi, multiconfessionnel, d’éducateurs, en plaidant pour une éducation politique qui tienne compte de l’ « écart », de sa bride éthique . Et c’est le thème de fond de la béatification du philosophe et de l’homélie pontificale que prononce le Successeur du Prince des Apôtres.

Le premier ministre britannique, Mr. Cameron, qui vint dire farewell au pontife ne s’y est pas trompé : sans précaution oratoire il rappelle que la foi chrétienne fait partie intégrante de la tradition politique britannique, que la compassion est une valeur politique, que le Royaume-Uni et le Saint-Siège sont désormais des partenaires privilégiés, globaux pour vaincre la misère du monde et restaurer un sens missionnaire (et illatif) d’humanité et d’intégrité dans la politique des nations.

Quand on sait que le think tank le plus averti du parti conservateur est le groupe de réflexion Res Publica, très averti de la dimension morale de l’action politique et, pour dire les choses nettement, du rôle de la transcendance dans ce qui, sinon, ne se résume qu’à de misérables tractations d’arguments fabriqués pour monter des coups politiques, sans souci des dommages qu’ils causent, quand on considère que les États-Unis sont gouvernés par un Nobel de la paix, quand on voit apparaître cette nouvelle special relation entre le Royaume-Uni et le Vatican, jusqu’ici impensable, on doit se rendre à l’évidence que les deux puissances anglo-saxonnes, qui use de Dieu comme des troupes de choc, et qui parlent une langue universelle, ont damé le pion à l’exception laïque française. La France est sur la touche : la République française n’a plus de valeur d’appel, ni en Europe ni ailleurs ; et la relégation au privé du catholicisme, qui reste pourtant notre religion majoritaire, n’arrange rien. Contrairement à la République militante et triomphante de jadis, lumière éclairant l’univers, dont le nom seul ou la seule Marseillaise provoquaient des révolutions et soulevaient des âmes, cette république-ci est démonétisée. Elle ne fait plus le poids. Pire : elle a raté le coche, elle n’est plus en prise, elle a perdu le sens de l’histoire.
La messe est dite.


[1Synode des évêques, Xe , assemblée générale ordinaire, 1998, Lineamenta, § 50 et 51 en particulier (www.vatican.va/roman_curia/synod/
documents).


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