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Le rhéteur cosmopolite

Vincent Peillon ou l’énergie cosmétique

La chronique de Ph.-J. Salazar

lundi 8 mars 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Je sais bien que depuis la prolifération des politiques identitaires et de leur version post-Che Guevara, l’altermondialisme (qui est une politique de l’identité comme « alter », mais j’y reviendrai plus tard), ce mot « cosmopolite » fait vieux jeu, et même réac jouissif. Le cosmopolite est suspect d’aller en Thaïlande jouer à saute-mouton. Mais, voilà, je suis « cosmopolite », c’est comme ça que je vis, et comme ça que je pense. Et comme ça que je regarde la rhétorique à l’oeuvre dans la politique.

« Cosmos », un peu de grec et un peu de philosophie, c’est ce qui contredit « chaos ». Une fois le monde organisé, le chaos chassé, le cosmos advient. Les dieux créent alors les hommes dont la fonction est double : contempler, les yeux tournés vers les étoiles, le cosmos lumineux ; et remettre du chaos dans leur cosmos ici-bas, par la politique. Les religions, rhétoriquement, servent à dire qu’ici-bas il faut faire advenir ce qui est, si bel et bon, là haut (d’où les échelles mystiques, les transports prophétiques et les divines ascensions, ou simplement une prière qui monte aux cieux). La politique, elle, est le langage humain, sans transcendance, qui reste cloué au sol et qui invente toujours du chaos en prétendant, souvent sincèrement, mettre de l’ordre dans le chaos des affaires humaines. La politique est la nostalgie gérée du cosmos bel et bon : « gérer le risque », « réduire les inégalités », « l’ordre règne à Varsovie », « grève/rêve général/e » et autres rhétoriques de l’avènement.

Vivre en « cosmo-polite » est donc une sorte de contradiction : comment être à la fois dans le cosmos et dans le chaos-politique, sauf, justement, à regarder les effets de ce que j’ai appelé ailleurs, l’hyperpolitique et qui aurait pu tout aussi bien s’appeler l’hyper-rhétorique – mais ce mot manquait d’euphonie. En suivant les rayonnages de l’hyper-marché politique où les marchandises et leurs réclames s’organisent en un circuit persuasivement séducteur, je me souviens soudain que Zola jadis, et naguère relu par Michel Serres, comparait les Grands Magasins à des machines thermodynamiques. La vapeur du Bon Marché politique ce sont les mots, les arguments, les moyens de parole, bref les technologies rhétoriques.

Vincent Peillon écrit un livre sur Ferdinand Buisson, et, entre philosophes, je salue son effort à mettre du cosmos dans la Boutique fantasque du Parti socialiste. Il est probablement le plus éloquent et même le plus séduisant des hommes politiques actuels. Que son éloquence soit efficace est une autre affaire, et les événements jugeront.

La question qui se pose est non pas le pourquoi du livre (à la fois pourquoi et pour quoi – il s’explique lui-même, avec éloquence) mais celle de son « énergie ». En rhétorique grecque, excusez du peu, mais il est philosophe donc il percevra ce que je vais dire, l’energeia c’est l’activité qui rend évidente la force d’une image (en latin, energeia se dit evidentia). Retour sur Vincent Peillon : quelle est l’énergie qui anime son livre ? De quoi ce livre est-il l’évidence ? Quelle évidence est-il ? Réponse : d’une illusion, rhétorique. A savoir qu’une idée politique, noblement formulée, est importante. Bien sûr, Ferdinand Buisson est important dans le panthéon républicain, la deuxième rangée à gauche, derrière tout de même, à la première rangée, au milieu, Charles Renouvier, mais à quoi sert d’écrire ce livre ? Gagner une élection ? Se poser pour 2012 ? L’Académie française, dans trente ans ? Un ministère de la culture ou de l’éducation (j’espère que non, quelle casserole – à un philosophe on doit donner les Armées) ?

L’illusion est, hélas, vous dit le rhéteur cosmopolite, que l’homme politique croit à la force des « idées politiques », comme si une « idée politique » devait faire advenir du cosmos, du bel et du bon, et qu’une « idée politique » existe en dehors du montage efficace, rhétoriquement, qu’elle agence et engrène. On sait où sont manufacturées les « idées politiques » : à Sciences Po, en IEP, à la fac de droit. Il suffit de regarder leurs cours d’histoire des idées politiques pour s’apercevoir que tout cela est fait de bric et de broc, selon l’humeur, le talent, la sensibilité des professeurs, et les livres qui sont sur le marché ou le temps que les étudiants veulent bien passer à lire ou à télécharger. Les « idées politiques » se sont des jugements de goût érigés en jugements de raison, des intérêts présentés comme des rationalités, bref du chaos donné comme du cosmos. C’est la règle du jeu.

D’où cette remarque finale : aux Etats-Unis Sarah Palin et Mitt Romney (voir mon blog http://www.mediapart.fr/club/blog/Philippe-Joseph%20Salazar), qui se préparent aux élections de 2012, publient chacun un livre sur leurs visions du républicanisme américain ; en France, Vincent Peillon publie sur sa vision du républicanisme français. Ce ne sont pas des livres qui font gagner une élection, mais une « idée », toujours simple, terrible comme la foudre joviale, qui frappe, avec l’énergie heureuse de l’évidence mentale et de l’image sensorielle, les électeurs, enfin, ceux qui sont assis entre deux chaises et qui, règle de fer de la démocratie, « font la différence » : « travailler plus pour gagner plus, « yes, we can ! », « la force tranquille », « Giscard à la barre ». Des « idées », simplettes, des idées idiotes (« idiot », en grec ancien= ce qui se suffit à soi-même), des mots qui se suffisent à eux-mêmes - tout comme les crayons de maquillage et les fards suffisent à vous faire belles, mesdames, au rayon des…cosmétiques.


Repères :

Lire également :
La rhétorique, un art démocratique
Inventer une religion pour la gauche


Corinne N,  le 20 juillet 2010 : Vincent Peillon ou l’énergie cosmétique

Y’a eu aussi J. Chirac "Mangez des pommes"...

:o)

Corinne


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