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Vivre, et jouir, sous surveillance

dimanche 26 octobre 2014, par Philippe-Joseph Salazar

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Nous vivons sous surveillance, ce qui n’empêche pas de tuer sous surveillance – pour preuve le film du massacre manqué au Parlement canadien : tout au long de cet attentant d’amateur, des caméras filment. M. Zehaf-Bibeau savait qu’il serait filmé « sous tous les angles » (comme le répéta la chaîne américaine MSNBC, avec admiration). Mon hypothèse est qu’outre l’acte de terrorisme - abattre un malheureux garde d’honneur et tirer dans la salle des pas perdus - M. Zehaf-Bibeau prit plaisir à savoir qu’il était filmé. Fusil en moins, nous sommes tous des Zehaf-Bibeau.

Nous jouissons de savoir que nous sommes sous surveillance. C’est une donnée étonnante du monde où nous évoluons : prendre plaisir à être sous l’œil des caméras, 24h/24h, 7j/7j. Réfutation préliminaire : je ne dis pas que nous avons constamment conscience d’être captés, je dis que nous y prenons du plaisir. De même que faire l’amour ne crée pas de relation amoureuse (« il n’y a pas de rapport sexuel », Lacan) mais stimule le désir toujours inassouvi d’être un avec l’Autre ; de même être sous surveillance ne crée pas de relation consciente à la surveillance, mais stimule le désir inextinguible d’être confortable en société, de faire corps avec les autres.

Le discours du dialogue social, de la solidarité, de l’entraide, de l’équitable et du relationnel est indissociable de la surveillance générale dont nous sommes les objets, et les sujets. Il s’agit là d’une rhétorique générale avec ses argumentaires politiques, ses débats en langue de bois, et un appel constant aux émotions de base. L’idéologie fusionnelle qui a remplacé la politique est inséparable de la généralisation de la surveillance.

Adonc, testons cette hypothèse avec trois exemples de surveillance, pris dans trois villes, trois descriptions d’une vie sous surveillance : un quartier balnéaire du Cap, l’avenue Paulista à Sao Paulo et le quartier des Légations à Pékin. Plus contrasté, tu meurs.

Melkbosstrand, Le Cap, village sous surveillance de bon voisinage.

Il s’agit d’une expérience personnelle. Depuis quatre ans, une fois par mois, je patrouille un quartier balnéaire du Cap, un village côtier avec ses villas de bord de mer, des restes de cabines de pêcheurs malais ou indigènes du XVIIIe siècle, son quartier de squatters dits « historiques », un golf résidentiel, des plages où on trouve parfois des tessons de porcelaine Ming que le brassage du fond marin ramène à la surface, trois siècles après de grands naufrages, des rochers à moules et des baies à surfeurs. Le taux de criminalité est si bas qu’on signalait il y a quelques années un vol de pelle sur un gazon. La construction d’une voie rapide pour autobus urbains, avec stations automatisées ouvertes tard le soir, apporta une délinquance épisodique. Mais bientôt le village, par ailleurs isolé du reste de la ville par une réserve naturelle côtière sans barbelés ni barrières, se hérissa de pylônes de caméras. Et les habitants, qui font partie du Forum de Police, une institution qui, en Afrique du Sud, dans chaque quartier (noir ou blanc), met en contact les habitants et la police pour décider d’initiatives locales et même faire des levées de fond pour améliorer les commissariats, créèrent une patrouille de voisinage (« neighbourhood watch »).

On divisa Melkbosstrand en deux grandes zones et chaque soir, de 20h à 23h, deux voitures avec deux co-pilotes patrouilleurs les sillonnent lentement, avec gyrophare, communication radio, uniformes, panonceaux sur les portières. « The whole shebang », comme on dit en anglais. « La totale ». Les voitures sont celles des citoyens patrouilleurs, mes voisins, Porsche Cayenne, Renault Clio, Cadillac, pick-up Toyota. Tous les niveaux de vie sont là, mais une seule volonté : aider la police en patrouillant pour sécuriser le village. Les patrouilleurs ont accès libre au poste de police où un contrôleur siège, un volontaire aussi, chaque soir. Une volontaire, une prof’ du lycée local, établit le calendrier mensuel, répartit les tâches, fait passer les informations (« Demain, au golf, tombola pour la cantine les enfants des squatters »).

Je fais donc une patrouille par mois. Le plus souvent rien ne se passe et le bilan est alors, avec un sourire du gendarme de service, « c’était une bonne nuit ». Mais il est arrivé qu’on débusque des pêcheurs illégaux de langoustes (appel radio, la police arrive vite, nous, nous restons de côté : ils ont tendance à sortir la navaja, en vrais descendants des pirates lascars leurs ancêtres) ou qu’on prenne dans nos phares un groupe caché dans le maquis – des ados fumant de la marie-jeanne (pas interdit mais la règle est : si au deuxième passage au même endroit on note une même activité suspecte dans l’ombre, on s’arrête à bonne distance, on observe, on fait un appel radio au centre de contrôle, et on braque les projecteurs). Un soir il a fallu parler à des jeunes qui, las de s’enfumer, lançaient dans leur ivresse des galets sur le toit du restaurant chinois, près du Miramar, un vieil hôtel 1950 où ça carbure. Le gyrophare, l’uniforme, la radio, ça intimide : les garçons ont serré la main du fils de l’Empire du Milieu, geste de réconciliation. Rien de grave. Bon voisinage.

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(© Philippe-Joseph Salazar)

Je me corrige : tout cela est grave. Précaution oratoire : ce que je décris n’est pas particulièrement sud-africain ; c’est un mode de comportement communautaire anglo-saxon très répandu où « faire la police » retrouve au fond son sens original de « comportement policé, civique » en société (polis, en grec ancien). Mais, et le mais est de taille, avec ce fond va désormais une forme nouvelle : la surveillance généralisée.

Après quelques patrouilles je me suis aperçu du plaisir inavoué que je prenais, en romancier qui s’ignore, à observer les maisons silencieuses, à sonner à une porte et à rappeler à M. Untel que son garage est ouvert, à dire à Mme Untelle que mettre ses poubelles sur sa pelouse, à l’extérieur, c’est inciter les cartonieri, comme on dit en Argentine, à répandre des détritus avant le passage de la benne. Au bout de quelques patrouilles on connaît aussi les habitudes des habitants de la zone. On sait que le fils Van Niekerk bécote sous les tamaris la petite serveuse de Café Orca. On passe lentement devant les baies vitrées d’une imposante villa ultra-moderne, perchée sur des rochers mais dépouillée de toute vie privée par le parking qui la coupe de la plage, où chaque vendredi soir une femme, le front appuyée contre un vitrage, regarde, seule, l’océan et soudain sortant d’un rêve nous fait un petit geste – invite ? Remerciement d’avoir rompu sa solitude ? On nous salue beaucoup, depuis les terrasses, les barbecues, les chambres et les jardins. Nous surveillons. Nous veillons. J’en fus, un moment, un peu écœuré, à la française. Mon co-pilote, lui, n’a pas d’états d’âme. Il est informaticien. Il crée des logiciels de gestion. Il connaît le système. On quadrille, on note, on rapporte, on agit si nécessaire. Il gère. C’est pour le bien commun.

J’ai donc surmonté mes doutes et commencé à observer ce qui nous observe : les caméras sponsorisées par les différents commerces du village, chaque commerce annonçant la couleur ; les caméras posées par la Ville sur les lampadaires municipaux de la nationale ; les caméras surveillant les abords de la station de bus rapide et l’intérieur du sas automatisé ; les caméras des deux stations services, de la poste et des multiples agences immobilières ; les caméras des centres commerciaux ; les caméras des restaurants, des bars et des paillottes de bord de mer ; les caméras du périmètre de la brigade de pompiers et celles bien sûr du poste de police ; les caméras montées tout autour du golf et de ses résidences ; enfin les caméras des feux de circulation et des panneaux de limitation de vitesse. Et même, sur la plage, au couchant l’été, la tour du « lifeguard » si bien nommé, (« garde de vie »), notre surveillant de plage. Quand nous patrouillons le « bien commun », le Bon Voisinage, maisons, commerces, rues, parkings de plage, population, pour observer ce qui s’y passe, des caméras donc nous surveillent. Tout cela est en fait extrêmement discret.

Le propre de la surveillance est de passer inaperçue au point qu’on puisse oublier que ses technologies sont là, en opération, tout en sachant bien qu’elles sont là. Retour à la psychanalyse : dans le rapport sexuel, quand on fait l’amour, on sait bien que ce n’est pas de l’Amour qu’on fabrique, mais on fait comme si. Le propre du sexe est de passer inaperçu, pour faire monter l’Amour, au point qu’on veuille oublier que ses techniques sont en opération, tout en sachant bien qu’elles sont là. Dans les deux cas, être sous surveillance et faire l’amour, on jouit de s’offrir l’illusion que l’Amour dans l’un et la Vie en Société de l’autre se donneraient, immédiatement, librement, dans l’instantané, mais grâce à des techniques voulues sous silence ; et que ça créerait un rapport profond. Cela explique que nous ne pourrions pas vivre en regardant constamment ces caméras qui nous observent, et pourtant, parce que nous exigeons toujours plus de « sécurité », cet atroce mot de gestionnaire qui a remplacé « justice », nous acceptons, en refusant de les observer, toutes les technologies de surveillance qui nous observent.

Quand je patrouille, désormais, je le fais en braconnier romanesque. Je vole des images nocturnes, je dérobe des scènes brièvement saisies, je thésaurise ce qui ne relève pas de la patrouille - arbres qui tanguent dans la brise nocturne, chats qui vagabondent, et s’arrêtent pile, clarté laiteuse d’une pleine lune sur les dunes en rumeur. Je n’observe plus ce qui pourrait rompre l’Amour, ici le Bon Voisinage, je refuse l’illusion que la technique (zonage, quadrillage, vitesse minimale, note, appel radio, « Roméo 2 à Roméo 3, reçu cinq sur cinq », caméras omniprésentes) crée du relationnel. Car la caméra qui, perchée sur son mât, filme notre voiture signalisée, ignore ce que je regarde. Or, je parie qu’un jour c’est ce regard anti-surveillance, un regard hors cadre donc, qui fera tout son effet, et arrêtera un drame. Le vrai drame vient toujours du hors-cadre. Pensez au Onze Septembre : du pur hors-cadre.

C’est ce que M. Zehaf-Bibeau n’a pas compris, qui voulait tant être sous surveillance, être filmé, jouir d’être vu, pendant qu’il assassinait un jeune caporal et tiraillait à tire-larigot. Le drame, l’action, le vif surgit toujours du hors-cadre. C’est cela que notre désir de jouir d’être regardé, vu, filmé, mis en réseau, imagé, répertorié, standardisé, réduit à un datum d’algorithme, bref, googlifié, facebooké, twitterisé, linkInisé, ces technologies illusoires de la Vie en Commun, veut en réalité éliminer, anéantir, rejeter hors cadre : la puissance fulgurante du hors cadre qui se venge sur nous de l’idéologie fusionnelle qui a remplacé la politique et qui est, comme je le proposais en commençant ce billet, inséparable de la généralisation de la surveillance.

Ah oui, j’avais promis de parler de Sao Paulo et de Pékin. Ce sera pour une autre fois.


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