Auroville, la dernière utopie

Le 8 mai 2009, par Jean-Louis Gueydon de Dives

#Inde

La dernière ou la première utopie écologique dans le monde

Il existe un lieu dans le monde où la liberté d’expérimenter de nouvelles manières de vivre en société est presque totale. Ce lieu s’appelle Auroville, et il vient de fêter tranquillement son anniversaire. Il a été créé en Inde il y a quarante ans, non loin de Pondichéry. Il a été conçu et réalisé comme « un pont entre le passé et le futur » sous l’impulsion de deux grandes figures spirituelles du xxe siècle, l’indien Sri Aurobindo et la française Mirra Alfassa, plus connue sous le nom de « Mère ». À ses origines en 1968, Edgar Morin avait songé à y effectuer les premières études sociologiques d’une utopie ambitieuse, sans parvenir à décider le CNRS de le financer. Depuis quarante ans, il s’en est passé des choses, des gens et des idées à Auroville.

1 900 personnes de 35 nationalités différentes résident à Auroville de façon permanente. Y travaillent également 7 000 indiens des villages avoisinants, et le lieu reçoit environ 50 000 visiteurs par an. Cette communauté est financièrement autonome, principalement grâce aux contributions des entreprises lui appartenant comme celles de l’encens, mais aussi aux contributions et donations des aurovilliens eux-mêmes, ainsi qu’aux contributions des visiteurs, qui souvent restent plusieurs semaines sur place.
Des enfants de la première génération, partis faire des études supérieures à l’extérieur, beaucoup sont revenus après quelques années, et Auroville en est maintenant à la troisième génération.

Il y a beaucoup à dire sur ce lieu, en bien comme en mal, car les gens qui y vivent ne sont après tout que des humains comme les autres, avec leurs passions et leurs névroses. En 2008, ce qui est le plus spectaculaire relève de la dimension écologique d’Auroville. Elle est proprement stupéfiante, de par sa créativité et la mise en œuvre généralisée de solutions innovantes, que ce soit dans le domaine de l’énergie solaire ou éolienne, de la production agricole, de la gestion et du traitement de l’eau, de la reforestation ou des matériaux de construction écologiques.

Cette écologie-là n’est ni idéologique, ni politique, ni militante. C’est essentiellement une pratique nécessaire pour survivre de façon autonome dans un environnement hostile, sans grands moyens financiers ou techniques. Auroville est née de très loin, dans un milieu inhospitalier et compliqué. Comment en effet les choses se sont-elles passées ?
Au départ, il y a quarante ans, un grand terrain de latérite rouge de 2500 ha, quasi désertique, lessivé et raviné par des pluies tropicales violentes, impropre à toute culture, balayé par les vents. La première chose qui fut nécessaire, pour rendre ce lieu vivable, a été de créer de l’ombre, et donc de recréer de la végétation. Mais pour recréer de la végétation il fallait au préalable contrôler le lessivage des sols par les pluies en maintenant l’eau sur place par tout un système de talus en terre compressée et de bassins de rétention.

Une fois l’érosion maîtrisée il a été possible de replanter des arbres : d’abord des espèces « pionnières » de grande hauteur à croissance rapide et à feuilles caduques, qui ont créé une couche d’humus propice à la plantation ultérieure d’espèces indigènes persistantes à croissance plus lente. Cette reforestation a elle-même permis une augmentation de l’humidité, un abaissement de la température, et une meilleure rétention d’eau sur place. Elle a été rendue possible et efficace grâce à une étude poussée des espèces indigènes, avec collecte de graines et création de pépinières, ce qui fait d’Auroville aujourd’hui l’une des plus importantes « banques de gênes » de la région.

À partir de là des petites communautés ont pu s’installer sur place, autour des points d’eau, dans des habitats légers faits avec des matériaux locaux. D’abord des huttes en cocotier puis peu à peu des constructions en matériaux plus durs, essentiellement des briques de terre crue compressée et des ossatures ou charpentes en ferrociment, deux « technologies » bien maîtrisées ici, et qui ont l’avantage de ne nécessiter que très peu d’investissements matériels (qui étaient inaccessibles), tout en utilisant beaucoup de main-d’œuvre (qui était abondante). Les presses mises au point à cette occasion, rustiques et demandant peu d’entretien, sont d’ailleurs vendues un peu partout, en Inde aux USA, en Europe et en Afrique.

Comme il n’y avait que très peu, ou pas, de production électrique sur place, il a fallu mettre au point des éoliennes pour pomper l’eau, et les éoliennes développées à cette occasion, selon le modèle « crétois », sont parmi les meilleures pour ce type d’usage, et sont maintenant vendues un peu partout en Inde. Pour s’éclairer et cuisiner des fermenteurs ont été mis au point, produisant du biogas à partir de bouse de vache, et dont les résidus forment en outre un excellent compost.

Afin de développer une autonomie alimentaire, plusieurs fermes (bio) ont été créées. Par la suite une grande cuisine centrale pouvant servir des repas pour 1 000 personnes par jour (1 000 déjeuners et 1 000 dîners) a été construite, fonctionnant avec de la vapeur produite par un four solaire de 15 m de diamètre, l’un des plus grands du monde, basé sur une technologie ultra-simple de miroirs plans posés sur une sphère en ferrociment. Beaucoup d’autres applications solaires ont également été développées : kits d’éclairage individuels, lampadaires, pompes solaires, chauffe-eau, etc.

Des innovations intéressantes ont également été faites dans le domaine du traitement de l’eau, que ce soit des installations de phytoépuration des eaux usées, améliorées par différents procédés (vortex, algues…), ou des systèmes de filtration et de dynamisation de l’eau potable basés sur les travaux de Marcel Violet, dont certains sont d’ailleurs commercialisés en France. Malgré leur intérêt il n’est pas possible de décrire ici en détail le contenu de toutes ces innovations, et l’on ne peut que conseiller au lecteur de se reporter aux différents sites web qui les pré­sentent.

Enfin il est intéressant de souligner que ce développement endogène s’est aussi progressivement ouvert sur l’extérieur, en particulier en Inde même, où Auroville est bien connue. Par exemple, les techniques agroécologiques développées sur place, au Jardin Botanique d’Auroville, à partir de l’observation des pratiques ancestrales des paysans (compostage, promoteurs de croissance, traitements non chimiques,…) sont maintenant diffusées un peu partout, en Inde et ailleurs, avec l’appui de l’association française Kokopelli, qui a en outre créé à Auroville une banque de semences.

Le laboratoire du futur

Mais quelles leçons peut-on tirer de cette belle histoire d’écologie concrète ? Quels enseignements sont-ils effectivement applicables à d’autres cultures ou sous d’autres climats ? La première – et peut-être la plus importante – c’est que l’écologie c’est avant tout une façon naturelle de vivre avec peu de moyens dans un environnement plus ou moins favorable. Ce que beaucoup d’écologistes en Occident ont un peu oublié, obnubilés comme ils le sont par les combats – certes nécessaires – qu’ils mènent contre les lobbies industriels. Et c’est pourquoi l’écologie a un grand avenir devant elle si l’économie venait à s’effondrer, et qu’il nous fallait survivre dans des conditions matérielles plus difficiles.

La seconde leçon, corrélative de la précédente, c’est que l’écologie n’a pas nécessairement besoin de technologies sophistiquées, car toutes les solutions sont à portée de main, dès lors qu’il y a une intelligence concrète du vivant basée sur une observation et une connaissance de la nature. Et bien sûr une main-d’œuvre abondante et motivée pour mettre en œuvre des solutions peu intensives en capital. Certes l’on pourrait objecter que tout cela n’a été possible en Inde du Sud que parce qu’il y avait sur place cette main-d’œuvre disponible. Mais ceci n’est que partiellement vrai car il y a eu aussi de très nombreux « volontaires » occidentaux qui ont accepté de venir travailler là en étant très peu payés, par pur idéalisme.

La troisième leçon, c’est que toutes ces innovations, tous ces développements, ont été rendus possibles par une liberté d’expérimenter sans contraintes réglementaires et sans sanctions financières en cas d’échec. Tout cela pourrait sembler donner raison aux économistes libéraux qui réclament toujours moins de règlements comme condition de l’innovation et de la croissance… Sauf qu’il y a ici une nuance d’importance, l’appropriation privée des fruits de l’innovation et de la croissance n’est pas prévue : tout va dans la caisse commune.
La quatrième leçon c’est que le potentiel de créativité humaine est sans limites : quelles que soient les circonstances, même les plus défavorables, des solutions peuvent être inventées avec les moyens du bord. Nul besoin d’experts, de technologies sophistiquées et brevetées, ou de capitaux. Si du moins des lobbies industriels ne s’activent pas pour faire mettre en place des obstacles réglementaires à ce qui pourrait venir menacer leurs chasses gardées…

Et enfin la dernière leçon, c’est celle de la dimension idéaliste – voire même spirituelle – nécessaire pour pouvoir réaliser de telles prouesses. Un seul exemple : le système de « tracking » astucieux qui permet au four solaire de suivre le mouvement du soleil a été mis au point gratuitement par un jeune électronicien venu passer quelques mois à Auroville, simplement parce qu’Auroville est à la base un lieu de spiritualité, et que cela l’a attiré. Si cette utopie avait été un lieu ordinaire, il est probable que ce jeune homme ne serait pas venu, ou alors il aurait fallu le payer très cher…

Auroville est loin d’être un lieu parfait,Ƞet n’est pas non plus une utopie qui va nulle part (étymologie du mot). Elle s’ouvre, elle expérimente bien des dimensions de la vie humaine et en société. Là comme ailleurs des individus détenant une parcelle de pouvoir, simplement parce qu’ils étaient là avant les autres, rechignent à faire de la place à de nouveaux venus. Là comme ailleurs il y a des conflits et des rapports de force, des personnes aisées et d’autres qui le sont moins, des maîtres et des serviteurs. Mais depuis quarante ans, Auroville tient son rang de laboratoire de la vie future, un creuset de la transformation nécessaire des consciences et des idées, à l’heure où les catastrophes écologiques s’annoncent pour l’humanité comme un mur terrifiant.




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