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Comités Traoré, indigénistes identitaires, racialistes : le nouveau racisme décomplexé

Le 20 juin 2020, par Philippe Liger-Belair

Plutôt qu’aux statues, c’est au déboulonnage de la pensée universaliste que l’on assiste. Albert Camus propose une autre perspective : sa notion de « sale race » ne concerne ni les origines ni la couleur de peau, mais le fait de s’abandonner à la violence.

« Levesques avait dit que pour eux, dans certaines circonstances, un homme doit tout se permettre et tout détruire. Mais Cormery avait crié comme pris de folie furieuse : "Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme, ou sinon…" Et puis il s’était calmé. "Moi, avait-il dit d’une voix sourde, je suis pauvre, je sors de l’orphelinat, on me met cet habit, on me traîne à la guerre, mais je m’empêche. – Il y a les Français qui ne s’empêchent pas, avait dit Lesvesque. – Alors, eux non plus, ce ne sont pas des hommes." Et soudain, il cria : "Sale race ! Quelle race ! Tous, tous…" »

Les masques tombent. Les manifestations de soutien à Adama Traoré dans le sillage du mouvement américain après la mort de George Floyd le 25 mai 2020 donnent lieu à une séquence de résurgence du communautarisme en France à partir d’un discours qui fait la part belle aux races et ouvre grande la voie à un racisme décomplexé. Pour faire reconnaître un certain nombre de discriminations subies par des citoyens noirs – accoler ces deux termes est déjà une défaite – ou d’origine magrébine, des groupes issus de mouvances perméables les unes aux autres, indigénistes, décoloniaux, identitaires de gauche, promeuvent le retour des races pour permettre à ceux qu’ils appellent les « racisés » - qui sont en fait les non-blancs – de se voir reconnaître des droits particuliers au nom d’une oppression systémique irréfragable. Ils viennent d’être rejoints par le Parti communiste français (PCF) à la suite de membres de La France Insoumise qui, eux, ont adopté depuis longtemps cette rhétorique qui réhabilite la race et autorise donc à dire, comme Cormery, « sale race !  »

Comme Cormery ? Vraiment ? Regardons ce qu’Albert Camus et ce personnage du Premier homme (1994) [1] nous enseignent en ces temps troubles pour la République.

Un trait admirable chez Camus est le refus des catégorisations définitives qui cherchent à établir des frontières infranchissables où seule la violence peut résoudre un conflit entre des communautés imperméables. L’écrivain philosophe refuse que l’on désigne des justes par nature et d’exclure ceux qui ne le seraient pas, il dénonce tout critère définitif de dignité ou d’indignité, de pureté ou d’impureté, toute opposition irréductible entre, par exemple, les Français et les Algériens, les riches et les pauvres, les instruits et les ignorants ; et, osons l’anachronisme, les blancs et les « racisés » comme l’écrivent les mouvements indigénistes aujourd’hui. Pourtant, Camus ne niait pas les oppositions. Dès les années 1930, il embrasse la cause des opprimés d’Algérie et demande un rééquilibrage des relations avec Paris. Philosophe de la révolte, il n’est pas avare en contraste dans ses écrits littéraires. Le soleil d’Alger et l’ombre soudaine dans la cage d’escalier vers l’appartement familial. L’amour et le meurtre. La sécheresse de la terre et la fraîcheur de l’eau de la Méditerranée. La douceur de sa mère et la dureté de sa grand-mère. L’Envers et l’Endroit. [2] Mais quand il s’agit d’humanité, il refuse les catégorisations antagonistes et définitives.

Peu importe l’origine, la couleur de peau, la langue, la culture et même le passé. La « sale race », selon Albert Camus, relève de ceux qui perpétuent la violence atroce, gratuite, de ceux qui « ne s’empêchent pas ».

La « sale race » chez Cormery n’est pas héréditaire ni biologique ou culturelle. Elle ne permet pas de crier « Sales juifs » comme on l’a entendu au cœur de la manifestation antiraciste (sic) le 13 juin Place de la République. La « sale race » marque, chez un individu, le refus d’exercer sa propre volonté – y compris pour se retenir, pour s’empêcher – et de formuler un jugement autonome, ce qui devrait faire son humanité. Ceux qui combattent l’universalisme républicain aujourd’hui en désignant les individus par leur couleur de peau ou par leur origine seraient bien inspirés de lire Camus pour éviter de tomber dans les travers que ce célèbre extrait du Premier homme décrit.

Levesques, un directeur d’école envoyé combattre les Marocains dans l’Atlas avec Henri Cormery, le père du héros, est pris d’un sentiment de haine. Les deux sentinelles viennent de retrouver deux compagnons d’armes égorgés et leur propre sexe coupé et enfoncé dans la bouche. Cormery est pauvre, presque illettré à l’époque ; Levesques, par sa profession, est alors considéré – on est en 1905 – comme particulièrement instruit et un digne représentant de l’ordre républicain et de l’universalisme français. Déjà, ici, Camus brouille les catégories que l’on dresse habituellement par confort. C’est l’ouvrier pauvre qui donne une leçon de philosophie au directeur d’école. Levesques voudrait expliquer l’horreur par une forme de réciprocité, et peut-être l’excuser : « Il y a les Français qui ne s’empêchent pas… » Mais cette logique mènera nécessairement à la continuation de la guerre, à la haine héréditaire, au combat perpétuel. Cormery – et Camus à travers lui qui décrit là son père, un modèle qui lui manque puisque l’auteur fut orphelin dès sa première année de vie – décrit un ordre naturel différent : « Alors, eux non plus, ce ne sont pas des hommes. » Peu importe l’origine, la couleur de peau, la langue, la culture et même le passé. La « sale race » relève de ceux qui perpétuent la violence atroce, gratuite, de ceux qui « ne s’empêchent pas ».

Dans les débats actuels, hystérisés par des groupes minoritaires communautaristes très actifs, Camus n’aurait pas frappé d’indignité les Blancs à cause de leur couleur de peau ni les policiers à cause de leur uniforme. Il aurait cherché à comprendre les mécanismes et les enjeux contemporains de ce ressentiment qui mine la France, et il aurait cherché une voie de réconciliation comme il le fit – presque – inlassablement entre les Algériens et les Français de métropole. Les seules races qu’il aurait reconnues, avec son « père  », Henri Cormery, sont celle de ceux qui « s’empêchent » et celle de ceux qui « ne s’empêchent pas ».

Je n’ai pas beaucoup d’espoir de voir ces ennemis de l’universalisme lire Albert Camus avec attention et humilité. En dignes héritiers de Jean-Paul Sartre, ils préféreront s’accrocher à une lutte par idéologie et nier tous les signes qui leur démontreront le péril qu’ils courent et qu’ils font courir à la société. Je crains qu’ils continuent de «  tout se permettre et tout détruire ». Mais si l’exilé de Lourmarin n’abandonna pas l’écriture – et donc une forme d’espoir d’être lu et entendu – c’est certainement parce qu’il est permis d’espérer, à tout moment, un acte de volonté, un acte qui « s’empêche » pour que chaque camp retrouve la raison et son humanité, pleine et entière.

Philippe Liger-Belair est directeur de la Formation continue et maître de conférences en sociologie à Sciences po Lille.



[1Le premier homme, publié en 1994 chez Gallimard, a été écrit en 1959 et retrouvé à l’état de manuscrit inachevé dans les débris de la Facel-Vega qui le ramenait à Paris quand il trouva la mort.

[2L’Envers et l’Endroit, 1937, Gallimard.



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