Covid-19 : vous reprendrez bien un peu d’Apocalypse ?

Le 24 juin 2020, par Joël Schnapp

Finances, environnement, sociologie.... La pandémie est une aubaine pour un historien du Moyen Âge comme Joël Schnapp : il y repère dans nos comportements et nos mots, les traits les plus saillants d’une contagion apocalyptique.

#Mentalité

HISTOIRE. Si, en cette période de crise intense, à la fois sanitaire, économique, sociale, on n’est guère surpris que la rhétorique de l’Apocalypse et de la Fin des Temps soit de plus en plus présente, on peut l’être nettement plus quand on constate qu’elle se propage désormais à des secteurs ou à des domaines normalement peu sensibles aux questions théologiques. Ce fut déjà le cas, aux alentours de l’an 2000, comme en témoigne Bernard McGinn, dans sa préface à un livre célèbre, Antichrist, Two Thousand Years of the Human Fascination with Evil. Parmi les multiples angoisses qui secouaient alors les sociétés modernes, on en découvrait alors une nouvelle, celle du « Grand Bug de l’an 2000 », qui devait déclencher un cataclysme planétaire et plonger le monde entier dans le chaos. On rappelle encore aujourd’hui à quel point la peur du bug travailla, et pas qu’un peu, la société de l’époque. Confrontés à l’absence de catastrophe, les prophètes d’alors ne se formalisèrent pas outre mesure et reportèrent leur attention vers d’autres sujets, au moins aussi brûlants, comme le fameux calendrier maya, qui annonçait la fin du monde pour 2012. Là encore, les attentes furent déçues. Telle est la loi du genre prophétique : si la catastrophe n’a pas lieu maintenant, elle aura lieu plus tard, en tout cas d’ici peu, et de préférence trente-trois ans après.

Les marchés financiers présentent un bel exemple d’accaparement du registre prophétique.

Depuis le Moyen Age, en effet, il est courant d’imputer l’absence de catastrophe à la date annoncée à une erreur de comput : c’est à partir de la mort du Christ et non de sa naissance qu’il fallait calculer, expliquent à l’unisson les exégètes. Ainsi, il y a fort à parier que les prédictions apocalyptiques gagneront drastiquement en vigueur à l’approche de 2033. En attendant, on vérifie aisément que la rhétorique de la Fin des Temps essaime et touche désormais des domaines ou des personnages normalement peu enclins à ce type de registre.
Pour illustrer cette idée, on peut tout d’abord se tourner vers les marchés financiers qui offrent un bel exemple d’accaparement du registre prophétique. Certes, le phénomène n’est pas nouveau : lors de la crise des subprimes en 2008, les analystes étaient allés chercher le concept de prophétie autoréalisatrice, développé par le sociologue américain, Robert King Merton, dans les années 60. Le terme était devenu incontournable, dès qu’il s’agissait d’interpréter la crise, comme on peut le voir sous la plume de Didier Marteau, dans un article du Monde.
De la même façon, depuis le début de la crise de la Covid 19, les termes appartenant au registre de la prophétie et plus précisément à celui de l’Apocalypse se retrouvent quotidiennement dans les comptes-rendus des séances boursières. C’est précisément le thème abordé par Natacha Polony sur sa web-télé, dans une chronique du 11 mars 2020 intitulée « Coronavirus : 2020, année de l’Apocalypse économique ? », dans laquelle elle se livre à une attaque en règle des délocalisations et tous ceux qui les avait favorisées. Si le propos est clairement politique, la référence à l’Apocalypse semble absolument banale et n’est en rien questionnée.
La fin du monde, tout compte fait, c’est bien normal. Avec l’effondrement des cours du pétrole, d’autres analystes ont fait appel, eux aussi, au thème de l’Apocalypse. Le très sérieux portail financier investing.com, dès le 18 mars, titre sur l’aggravation de l’Apocalypse boursière. Plus récemment encore, une interview de l’économiste Mathieu Mucherie sur le site Atlantico aborde les conséquences de la chute du prix du pétrole pour le régime saoudien. Il porte le titre significatif d’« Apocalypse now en Arabie : l’orgueil précède la chute ». Inutile de multiplier les exemples : c’est un fait bien établi que les marchés financiers ont absorbé le thème de l’Apocalypse, qu’on peut désormais décliner à loisir, sans que personne ne s’offusque de son caractère profondément religieux.

Plus rien ne sera comme avant.

L’humeur des marchés est d’ailleurs sujette à des sautes d’humeur tout à fait singulières : après plusieurs semaines de dépression covidée, de noires prophéties et de prédictions apocalyptiques, on est désormais (re ?)passé à une phase d’euphorie. Dopés à l’argent public, gavés de plans de relance d’une ampleur effarante, les marchés sont désormais en extase : rendez-vous compte, mortels, le Nasdaq ne perd plus que 5%, peut-on lire sur certains sites. Bien plus, l’espoir de trouver un vaccin prochainement fait exulter les bourses, comme on peut le lire sur le site des Échos. Bref, l’argent public coule désormais à flot dans les poches des entreprises privées, les perspectives de reprises sont plausibles et plus personne n’en appelle à la fin du monde. Le féru de théologie serait, dans ces conditions, presque tenté de voir en cet impressionnant retournement de situation le passage des dernières tribulations du monde au fameux millénium décrit au chapitre 20 de l’Apocalypse, une sorte d’âge d’or consécutif au retour du Christ sur terre. Malheureusement, on ne trouve rien d’explicite à ce sujet, peut-être en raison du grand nombre de firmes qui intègrent déjà le terme de millénium dans leur titulature. Quoi qu’il en soit, ce revirement radical demeure éminemment suspect.

Les prophètes du malheur et du deuil.

Autre domaine dans lequel on constate une adoption tout à fait surprenante de la rhétorique de l’Apocalypse : l’environnement. On s’attendrait effectivement, dans nos sociétés laïques, à ne rencontrer dans ce secteur que des discours rationnels fondés sur des données scientifiques fiables. Il n’en est rien. Les analyses des spécialistes sont saturées de références eschatologiques et de symboles apocalyptiques. Les rapports du Giec, qui se fondent sur des analyses scientifiques indéniables et sonnent l’alerte environnementale, sont souvent présentés sous l’angle de la Fin du Monde. De nombreux médias comme La Tribune, Le Figaro ou encore La Croix, s’en font régulièrement l’écho.
Les médias ne sont pas seuls. Divers personnages endossent en effet régulièrement le rôle de prophètes en la matière. Parmi eux, on compte notamment Yves Cochet, ancien ministre de l’écologie. Il y a une quinzaine d’années déjà, il publiait un livre au titre explicite, Pétrole apocalypse (Fayard), dans lequel il annonçait diverses catastrophes liées à la fin du pétrole bon marché. On le suivait volontiers quand il mettait en cause les discours lénifiants des compagnies pétrolières, ou quand il dénonçait les ravages d’une économie mondialisée reposant exclusivement sur la consommation de carburant à bas prix. On l’était moins quand il endossait, selon l’expression de Sezin Topçu, dans sa recension du livre, le rôle du « prophète de malheur et de deuil », qui prédisait l’imminence du cataclysme. Or, force est de constater que ce travers semble s’être accentué au fil des ans. Si la catastrophe n’a pas eu lieu immédiatement après 2005, elle est toujours aussi proche, selon les dires d’Yves Cochet, qui prédit désormais le chaos « possible dès 2020, probable en 2025 et certain vers 2030 ». Selon l’antique modèle de la prophétie médiévale, la fin est proche mais sans cesse repoussée. Dans le domaine environnemental, on a l’impression que le modèle apocalyptique a été assimilé, remodelé et réorienté selon une forme nouvelle, la collapsologie, un genre particulièrement à la mode en ce moment.
La propension apocalyptique d’Yves Cochet est loin d’être unique dans le monde de l’environnement. Pierre Rabhi, que certains considèrent comme un gourou environnemental, évoque dans une interview récente, la bombe atomique « qui fait que l’être humain est capable aujourd’hui de créer lui-même une apocalypse  ». S’il a sans doute raison sur ce point, l’utilisation de la métaphore est révélatrice de conceptions fortement empreintes de religion ou du moins de religiosité. Ses appels à l’écologie intégrale et du « système vibratoire de la beauté  » ont des relents sectaires troublants.

Pierre Rhabi.

Dans Le Monde Diplomatique, Jean-Baptiste Malet n’hésite d’ailleurs pas à le qualifier de « prophète-paysan  » et parle d’une forme de « spiritualité ascétique ». Le fait est que Pierre Rabhi semble prêcher la prise de conscience et la conversion écologique dans des termes qui évoquent la repentance, trait caractéristique des prophéties chrétiennes.
Mais c’est sans doute avec Greta Thunberg que l’adoption du vocabulaire apocalyptique est le plus visible, sans doute en raison de la forte visibilité médiatique de la jeune suédoise. Ici c’est tout autant la lycéenne qui est en cause que ses détracteurs. En effet, le titre de sa conférence à Davos, en janvier 2020, « éviter l’apocalypse climatique  », la posait de fait en prophétesse de l’écologie. Un groupe de rock mythique, Pearl Jam, n’hésite pas à l’adouber en tant que telle, dans un clip récent.

Les adversaires diabolisés et la petite sorcière suédoise.

Du côté de ses détracteurs, en général des tenants de l’immobilisme en matière climatique, on se fait un plaisir de recourir également à la thématique de l’apocalypse pour la discréditer. Lors de son passage en France, en juillet 2019, la jeune fille s’était exprimée devant la représentation nationale. Son allocution avait alors suscité des torrents de critiques haineuses. Guillaume Larrivé, député LR, s’était d’abord fait condescendant en expliquant que le problème qu’il avait avec elle, c’est qu’elle n’allait pas à l’école. Puis, il la qualifiait, sans s’embarrasser de précautions oratoires, de « gourou apocalyptique  ». Le délicat Julien Aubert, député LR, dénonçait « la prophétesse en culottes courtes », « prix Nobel de la peur  ». Le député RN Sébastien Chenu, quant à lui, refusait de se « prosterner » devant elle, un terme à forte connotation religieuse. Diaboliser l’ennemi est une technique ancestrale : c’est pratique et cela évite souvent de produire une argumentation digne de ce nom. À l’évidence, les députés en question n’avaient rien de plus efficace pour s’opposer à la venue de la jeune fille que la rhétorique de l’Apocalypse.

Greta Thunberg.

Mais c’est sans doute lors de son passage à Davos que l’on a assisté à l’événement le plus symptomatique. C’est en effet le président américain en personne qui a mené la charge. Dans une tirade assez singulière, Donald Trump enjoignait le public à se méfier « des prophètes de malheur qui prédisent l’apocalypse ». À ses yeux, le « négativisme  » (sic) nuit grandement à l’économie. Si le président n’a pas cité directement la jeune fille, le fait qu’elle avait pris la parole au même endroit, le matin même, ne laissait guère de doute. Peut-on rêver d’un meilleur exemple pour montrer à quel point les questions environnementales sont désormais saturées de références apocalyptiques ?

Emmanuel Todd by ©Olivier Roller.

Le jugement dernier d’Emmanuel Todd

Pour terminer ce tour d’horizon, on peut jeter un œil du côté de la sociologie, bien que la généralisation soit, dans cette optique, plus contestable. Le cas du démographe Emmanuel Todd en effet est peut-être isolé mais terriblement révélateur. Le sociologue, qui n’a jamais caché son admiration pour la pensée de Marx, se laisse cependant aller à des métaphores qui surprennent. Le coronavirus, explique-t-il en effet dans une interview donnée à L’Express le 27 avril 2020, est « le jugement dernier de la mondialisation. On envoie les usines en Chine, elle nous envoie un virus mais garde la production de masques et de médicaments ».
On pourra longuement discuter de la brutale simplicité de la formule mais l’important est peut-être ailleurs : dans la théologie chrétienne, le Jugement Dernier précède immédiatement la Fin des Temps. La perspective eschatologique de Todd ne semble guère conforme au matérialisme dialectique de la pensée de Marx, sauf peut-être à chercher du côté des rapports entre cette dernière et celle de Feuerbach. La métaphore est certainement outrée, mais on peut sans doute y voir une preuve supplémentaire que le récit apocalyptique traditionnel vient contaminer progressivement tout l’espace de la pensée, y compris chez ceux qui proclament que la lutte des classes est notre identité.
Finance, environnement, société... Aucun de ces domaines n’évoque a priori la religion, encore moins l’Apocalypse. Pourtant, on constate que l’eschatologie gagne du terrain partout, même là où on ne la soupçonnerait pas. Il faut sans doute y voir un symptôme de la peur et des angoisses qui travaillent nos sociétés modernes. En profondeur. On se souvient de la célèbre phrase de Malraux, sans doute apocryphe d’ailleurs : « Le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas ». La propagation du champ sémantique de l’Apocalypse en est peut-être un symbole éclatant.

Joël Schnapp est historien. Il s’agit de son premier article pour Les Influences.




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