Frédéric Keck, raisonner comme un oiseau

Le 2 août 2020, par Emmanuel Lemieux

Issu d’une enquête de terrain de plusieurs années avec les "chasseurs de virus" de Hong Kong, Taïwan et Singapour, Les Sentinelles des Pandémies (Zones sensibles) instruit sur les réinventions des relations des hommes avec les autres êtres vivants. La Covid-19 n’est qu’un début de ces alliances.

ANTHROPOLOGIE. Destins croisés, mais aussi entretissés des êtres humains, des oiseaux et des virus. La nouvelle figure française de l’anthropologie, lignée Claude Lévi-Strauss et Philippe Descola, s’appelle Frédéric Keck, directeur du laboratoire d’anthropologie sociale. L’œil promet qui sait retenir les détails et les indices, et l’écriture est aussi lumineuse que passionnante, attendant son œuvre magistrale. Dans une très belle préface, la philosophe Vinciane Despret décrit la marque de fabrique de l’auteur : « un art de l’imagination. » En d’autres périodes, la lecture de son livre aurait été un dépaysement, voire une expérience de pensée à la frontière d’un chamanisme homme-oiseau romanesque. Mais la pandémie a rattrapé son document qui est le récit d’années (2007-2013) à enquêter sur les frontières de la Chine, à Hong Kong, Taïwan et Singapour, ou officient à travers un réseau finement maillé, vétérinaires et observateurs de migrations d’oiseaux (birdwatchers) mais aussi microbiologistes, bref, des « chasseurs de virus ». Dans ces années-là, la « zoonose » ravageuse est le SRAS. Comment interagissent les êtres vivants dans une pandémie ?
Durement éprouvée en 1968 par la grippe, Hong Kong s’est depuis préparée à la vigilance, celle de la détection d’un virus pandémique chez les oiseaux migrateurs ou industrialisés. Mais le regard de l’anthropologue élucide au-delà : « Hong Kong, Taïwan et Singapour sont trois points de passage pour la diaspora chinoise, qui pouvait ainsi s’identifier avec les oiseaux migrateurs accusés de propager la grippe à travers le globe. L’un des arguments soutenus dans ce livre est que ces trois territoires situés aux frontières de la Chine, et connectés au reste du monde, ont trouvé avec la grippe aviaire un langage pour parler des problèmes qu’ils rencontrent avec le continent chinois, considéré comme une puissance émergente dont les conditions de vie produisent de nouvelles pathologies. » Frédéric Keck raisonne comme un de ces oiseaux de passage, dont il faudrait déchiffrer les mouvements et signes multiples.

©Frédéric Keck-éditions Zones sensibles.

« Poulets soldats siffleurs », simulations numériques des abattages, des migrations d’oiseaux ou de déplacements des populations, stockage de vaccins et de virus... L’homme réinvente ses relations avec les autres êtres vivants.

Comment abattre, surveiller et vacciner les animaux contagieux ? ont été des questions qui se sont posées aussi aux sociologues et aux anthropologues (Claude Lévi-Strauss au sujet de la vache folle). Frédéric Keck a pu travailler dans l’un de ces mégacomplexes industriels de la volaille à Hong Kong, anciennement virussé par le SRAS. Les éleveurs ont mis en place des shaobingji : une centaine de « poulets soldats siffleurs » qui n’ont pas été vaccinés, signalent dans cette drôle de guerre à l’allié humain, le virus visiteur dès qu’ils meurent. Suite à l’alerte de ces sentinelles, on doit abattre massivement dans les élevages, Une association bouddhiste prie pour toutes ces morts afin que le mauvais karma ne nuise à leur prochaine réincarnation.
D’autres vigies existent telles les « cellules sentinelles » élaborées par l’Institut Pasteur (pages fascinantes). À Singapour, on privilégie les techniques de simulations numériques de migrations d’oiseaux, d’abattage massif d’animaux ou d’évacuation des populations tandis que Taïwan préfère le suivi de la spatule à patte noire, et surtout, tradition de la Guerre froide, le stockage militarisé de virus et vaccins. Autant de façon pour l’homme de vivre avec les oiseaux et les virus.

Les sentinelles montrent qu’une maladie infectieuse n’est pas programmée pour tuer spécifiquement l’humanité, mais relève d’une coproduction de signes d’un déséquilibre entre les espèces d’un écosystème. L’œil de l’oiseau et de l’anthropologue le voit : loin d’être le centre du monde, l’être humain est lui aussi un microbe instable et décentré.

Les sentinelles des pandémies , Frédéric Keck, Zones sensibles. 237 p., 20 €.

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