Jean-Jacques Pauvert, ce merveilleux « éditeur de livres dégoûtants »

Le 17 janvier 2019, par Philippe Lecardonnel

L’idée : L’excellente biographie (éditions de L’Échappée) signée Chantal Aubry témoigne d’un éditeur en intrépide adversaire de la censure.

Chantal Aubry, Pauvert, une contre-histoire de l’édition, L’Echappée, 592 p., 26€. Publication : novembre 2018.

Influenceur. Nul doute que l’ami Jean-Jacques aurait apprécié l’ouvrage savant et très complet (592 pages !) que lui consacre Chantal Aubry qui a eu accès à toutes ses archives déposées à l’Imec (l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, située dans la splendide abbaye d’Ardenne dans le Calvados) car il croyait à l’amitié et l’avait vu débuter dans sa propre maison. Nul doute qu’il aurait lancé de sa voix flûtée inimitable mais si reconnaissable : « Encore un livre qui ne sera pas facile à vendre, mais, sais-tu, je suis comme ces producteurs de cinéma qui se plaignent de perdre de l’argent sur chaque film et se rattrapent sur l’ensemble. » Car Jean-Jacques, funambule de l’édition, méticuleux libertaire, comptait toujours sur sa bonne étoile pour échapper à la faillite. Et elle lui fit rarement défaut. Très certainement, aurait-il ressenti une légitime fierté qu’on rappelle son combat pour la liberté d’imprimer chère aux Lumières et que l’on rende hommage à son labeur d’artisan tout en jurant le contraire. S’il fuyait les honneurs et les décorations, il s’agaçait de n’avoir pas la carte, celle des éditeurs ayant pignon sur rue, de n’être pas admis dans ce cercle très fermé des papes de l’édition qui déjeunent au Récamier, trustent les prix et les auteurs, sûr d’eux, de leurs fonds et de leur système de distribution (le nerf de la guerre !) et qui n’ont qu’un coup de fil à passer pour convaincre leur banquier. En dépit de son inaltérable optimisme, il souffrait aussi d’être trop connu comme « éditeur de livres dégoûtants » comme il se définissait lui-même, pour être reconnu.

Pourtant, qui peut se vanter d’avoir édité Sartre à 19 ans (une plaquette en réponse à Camus, Explications de l’étranger qu’il fit imprimer à 2 000 exemplaires à compte d’éditeur et qu’il mit cinq ans à écouler) ? Qui peut se glorifier d’avoir eu à son catalogue André Camus, Georges Bataille, André Breton, Boris Vian, Jean Paulhan et Guy Debord ? Qui peut s’honorer d’avoir sorti le divin marquis de l’Enfer de la Bibliothèque Nationale, de l’avoir mis en vente libre et de lui avoir consacré une biographie aussi monumentale que son œuvre, poussant l’exigence (le mieux et l’ennemi du bien !) jusqu’à publier son théâtre complet, textes aussi illisibles qu’invendables ?
Ses perpétuels démêlés avec la censure de la justice qui lui opposait sempiternellement (8 ans de procédure !) « l’outrage aux bonne mœurs » nous a valu l’un des plus beaux procès (à l’aune de Flaubert contre l’inénarrable substitut Pinard ou de Baudelaire contre le même triste individu) de l’obscurantisme et de la bonne éducation soudain confrontés à l’inconfortable génie de la licence.

Avec jubilation, Chantal Aubry nous remémore les faits d’armes de Paulhan, témoin de moralité au procès Sade.
- Enfin, c’est une lecture très dangereuse, s’inquiète le Président.
- Ah, certes oui : j’ai connu une jeune fille qui après avoir lu Sade est entrée directement au couvent.
- Ah, vous le reconnaissez !
- Je relisais la Bible, dernièrement, c’est effrayant !
- Oh !

Histoire d’O : tout émoustillé, Pauvert le tire à 12 000 exemplaires et mettra 20 ans pour épuiser le stock

Son autre glorieux fait d’armes fut l’édition d’Histoire d’O. Au début des années 50, Paulhan, toujours, lui promet de longue date de lui confier un texte digne du marquis. À la longue, le malicieux Pauvert en fait son deuil. Jusqu’à ce qu’il le croise en 1954, rue Jacob, et que l’auteur de la Lettre aux directeurs de la Résistance lui confie enfin le fameux manuscrit. Notre ami rentre chez lui et dévore le texte jusqu’à 4 h du matin. Tout émoustillé, il réveille Paulhan dès 7h : « Vous avez raison, je le prends. Je vais être le Poulet-Malassis » (l’éditeur de Baudelaire, ndlr) des Fleurs du Mal. Sauf que, lui révèle Paulhan, l’auteur est déjà lié par contrat avec les éditions des Deux rives. Qu’à cela ne tienne, l’obstiné Jean-Jacques fonce et convainc l’éditeur du Trafic des Piastres de lui céder les droits moyennant le remboursement des 1 000 Francs d’à-valoir. Rendez-vous est pris au bar du Pont-Royal avec le mystérieux auteur qui n’est autre que Dominique Aury, secrétaire de la NRF, maîtresse de Paulhan et directrice des Cahiers de la Pléiade. Pauvert s’enflamme et imprime plus de 12 000 exemplaires. Il n’en vendra que 1 200 la première année et mettra vingt ans pour écouler le tirage ! L’ouvrage ne deviendra qu’un best-seller mondial qu’en 1975 lors de la sortie du film.
Bien plus tard, en 1981 et 83, Pauvert le saltimbanque chipa Sagan, en la mensualisant, quand Flammarion lui avait coupé les vivres, au nez et à la barbe des grandes maisons. Il put inscrire à son catalogue Un orage immobile puis La femme fardée. Deux titres qui lui valurent la reconnaissance de l’auteur de Bonjour tristesse comme en témoigne cette lettre qu’elle lui adressa : « C’est un ami, un protecteur et un super lecteur que je cherche et je ne vois que vous à Paris d’ailleurs qui puisse remplir ces trois rôles avec éclat et chaleur à la fois. Bref, je vous confirme que ma plume est à vous et compte bien y rester. / Votre amie et votre futur (vieux poulain). »
À la fin de sa carrière, il se piquera d’éditer Raymond Roussel. Comme je m’étonnais auprès de lui de se lancer dans un tel fiasco commercial annoncé, il me répondit, tout sourire : « Invendables, et alors ? Au moins, on pourra le lire, enfin ! » Réponse qu’il a dû faire à tous ses amis inquiets quand il décida, en 1956, de mettre Sade en vente libre. Grâce lui en soit rendue !




Poster un nouveau commentaire