Le manifeste politique de François Jullien

Le 5 décembre 2020, par Emmanuel Lemieux

L’idée : Le philosophe publie Politique de décoïncidence (L’Herne), le manifeste de son mouvement lancé cet été.

PHILOSOPHIE POLITIQUE. Annoncé en exclusivité dans la newsletter conçue par l’Agence Les Influences, Le Caoua des idées n° 3-4 (édition du 29 juillet), le mouvement associatif Décoïncidences lancé par le philosophe François Jullien se poursuit malgré le freinage des confinements, avec Politique de la décoïncidence, un livre-manifeste mais aussi des visio-séminaires comme celui, en novembre, qui s’est tenu avec l’architecte Jacques Ferrier. C’est avec la pointe affutée d’un concept qu’il a patiemment construit, la dé-coïncidence, qu’il entend avancer dans le questionnement politique.
« Dé-coïncider, ce n’est pas invoquer le Grand Soir, crier à la Rupture, sacrifier au grand mythe de l’Innovation », énonce t-il. « Mais c’est tenter de défaire modestement, du dedans même de la situation engagée, les formes d’adaptation et d’adhérence qui l’enlisent et l’immobilisent. Car c’est en s’en décalant, en se dégageant de l’obédience d’où vient leur emprise, qu’on pourra rouvrir des possibles. »

Le philosophe, un des plus traduits dans le monde, François Jullien, sinologue et fondateur du mouvement Décoïncidences, en 2019. ©Olivier Roller pour L’Agence Les Influences.

L’esprit de rente de l’intellectuel moderne

C’est donc un travail immense et rigoureux de défrichage philosophique en attendant d’être pratique qui attend le mouvement mis en place depuis l’été. Mieux, selon François Jullien, la décoïncidence « peut valoir en tant de domaines de l’action et de l’expérience. Il peut même inspirer une éthique de l’existence. Pourquoi ne pourrait-il pas se mettre au service du politique ? »
La coïncidence, voilà l’ennemi juré d’un penseur qui aime déranger, dans le sens de déplacer ce qui paraît un peu trop connu, trop su, trop coïncident pour ne pas devenir une idéologie figée. « Car dénoncer, opposer ou prêcher des solutions du haut d’une tribune est devenu largement inaudible et donc inefficace. Il s’agit plutôt de remonter aux conformismes idéologiques qui enlisent la politique pour tenter d’en dé-coïncider. Une tâche qui est à la fois théorique et pratique. » Aux avant-postes de cet abrutissement, il s’en prend à l’esprit de rente de l’intellectuel moderne : il en « est devenu par force gestionnaire d’opinion et donc en quête d’audimat. Il en vient à gérer son image comme un capital. Son affaire est son influence médiatique ».

En finir avec les dispositifs de faux débats

De même qu’il démonte les faux dispositifs de débats dans la démocratie : « Ce qu’on appelle organiser un débat est de faire croire à la pluralité des avis alors que tout, en fait, y est déjà bordé. Car ces avis qui semblent opposés participent du même implicite, d’avance accordé, dont on ne pense pas à douter, qu’on ne songe pas à interroger. Ils procèdent d’une même entente quant aux termes du débat ; ne sont donc que des variantes, formant panel d’un corps d’opinion déjà constitué et validé où chacun remplit sa case. La réponse est contenue dans la question, même quand elle est dite pour faire scandale. Car la raison de ce dont il est choisi de discuter, son cadrage et son balisage ne sont pas questionnés. » À la glu de la coïncidence, le philosophe veut réfléchir à déboîter, ouvrir et innerver une paralysie politique et une certaine pesanteur intellectuelle. Citoyens, décoïncidez-vous !

Politique de la décoïncidence, François Jullien, L’Herne, 128 p., Paru novembre 2020.

Site Web : www.decoincidences.fr




Poster un nouveau commentaire