Les "en-dehors", l’épopée anar de la Belle Époque

Le 9 juin 2019, par Rédaction les influences

L’idée : grâce à l’historienne Anne Steiner, revisiter les sources et les idées concurrentes de l’anarchisme avec les itinéraires du couple Rirette Maîtrejean et Victor Serge.

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Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la "Belle Époque", d’Anne Steiner, L’Échappée, 248 p., 50 illustrations d’époque, 19 €. Publié : 10 mai 2019.

Histoire des idées. D’une traite chaleureuse, nourrie par une solide documentation, dans un style vif et précis, l’historienne des mouvements radicaux Anne Steiner, maîtresse de conférences au département de sociologie de l’Université de Nanterre, a consacré une seconde mouture à son récit sur les anars de la Belle Époque. Le mouvement était notamment tiraillé entre trois grands concepts : les anarcho-syndicalistes, les individualistes et les illégalistes (bande à Bonnot).
La fresque a pour fil rouge, la figure de Rirette Maîtrejean. Elle fut la responsable légale, entre juillet 1911 et mars 1912, du journal des individualistes, L’Anarchie. Et elle fut bien plus que cela.
Anne Steiner a pisté les traces de cette jeune femme, dont on suit les premiers pas à l’âge de 16 ans dans un Paris inconnu. Elle découvre rapidement l’existence des « En-dehors », comme se définissaient les anarchistes. Son premier amour est un anarcho-syndicaliste, avec qui elle se marie et a deux enfants. Mais le principe de l’amour libre la poussera dans les bras d’un futur anar-illégaliste fascinant, Mauricius. C’est avec un troisième homme, Victor Serge, qu’elle se range totalement aux principes de l’anarchisme individualiste. La place et la prise de parole des femmes dans le milieu anarchiste font grincer bien des dents : Proudhon lui-même les trouvait bien « trop émotives » pour faire de la politique.

Les individualistes qui estiment qu’il faut se révolutionner soi-même avant tout, sont méprisés par les autres anarchistes

Le récit d’Anne Steiner marque cette nette concurrence entre foyers de pensée anarchistes. Les individualistes estiment qu’il faut se révolutionner soi-même avant tout. Ils expérimentent la communauté et le non-salariat consenti, l’amour libre, la pédagogie et de meilleures relations avec les enfants, le principe de l’égalité homme-femme, la frugalité et le végétarisme. Les Individualistes peuvent être considérés comme les ancêtres des intellos précaires dont la mobilité sociale est bloquée. Anne Steiner reconstitue l’organisation et la vie de la petite communauté de Romainville. Leurs « Causeries populaires », leur « Coopération des idées » , leur journal L’Anarchie lancé par Libertad, puis co-animé par Rirette Maîtrejean et Victor Serge, et d’autres encore, tout cela insupporte leurs camarades et néanmoins adversaires résolus. Les Individualistes sont caricaturés comme des penseurs parisiens qui pensent trop, mettant des bâtons dans les roues de la révolution et embrouillant tout avec leurs sophismes.
Les Illégalistes de la bande à Bonnot vont tout faire exploser, et les retombées policières sont terribles pour tout ce petit monde. Rirette et Victor Serge se retrouvent dans le collimateur, et leurs destins bifurquent.
Pour s’en sortir, la jeune mère de famille, isolée, sans travail se résout à un entretien, arrangé comme une auto-critique, à un quotidien conservateur et laissera un ressentiment durable dans la petite communauté. Rirette Maîtrejean, devenue par la suite correctrice, décède en juin 1968, alors même que les idées libertaires d’épanouissement individuel ont gagné du terrain dans la société française.




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