Les religious studies, le diable de la pensée critique ?

Le 19 décembre 2020, par Sylvie Taussig

L’idée : Le chercheur Daniel Dubuisson s’est plongé dans les études critiques des religions, telles que pratiquées aux États-Unis. La même chose serait-elle possible en France ?

L’invention des religions , Daniel Dubuisson, CNRS éditions, 240 p., 235 p., 24 €. Paru octobre 2020.

En France, la pensée critique ne semble pas avoir encore atteint les études sur la religion. Aussi, cet ouvrage, qui prône l’extension de la déconstruction à ce champ singulier, propose-t-il une description de l’actualité de cette forme de pensée aux États-Unis, où les études religieuses (religious studies) ne sont pas limitées comme en France, peut-être à cause de la laïcité. L’ouvrage de Daniel Dubuisson, directeur émérite au CNRS et spécialiste des religions, se construit en deux moments : dans la première partie, l’auteur démontre que la notion de religion telle qu’elle est opératoire aujourd’hui est en fait un concept entièrement placé sous les auspices catholiques. L’Église catholique, comme pouvoir sur les corps et sur les esprits, a imposé un contrôle total de l’orthodoxie du discours, protégé le contenu idéologique de sa propagande et instillé la culpabilité, par la censure, l’index, les sévices quand il le fallait, en construisant à la fois des mécanismes institutionnels pour garantir qu’il n’y ait qu’une unique doxa et des corporations d’intellectuels et de clercs pour maintenir l’édifice. Son hégémonie intellectuelle ne s’est pas arrêtée avec le recul de son autorité temporelle, au 19e siècle. Au contraire, pour l’auteur, l’histoire des religions comme discipline académique manifeste une complicité épistémologique avec la religion (telle est la graphie qu’il adopte pour parler de la religion catholique comme celle qui a érigé les critères et les classifications). Deux oppositions sont mises à jour, qui sont actives dans cette continuité qu’il démontre : sacré et profane (la constitution d’un domaine profane ayant pour effet de renforcer le pôle religieux en l’identifiant) et matérialiste et idéaliste (l’opposition entre Lucrèce et Platon, reformulée pendant la chrétienté, se rejoue dans les prises de position et systèmes interprétatifs des savants). De façon intéressante, la notion de religion est fortement marquée par la forme protestante, car un grand nombre d’historiens des religions au 19e siècle étaient protestants. Entre le thème de l’intériorité et celui de la religion naturelle, les dimensions de pouvoir et d’idéologie sont gommées, avec la mise en exergue d’un homo religiosus universel, qui cependant ne correspond pas forcément à quelque chose. Il en résulte un concept de religion qui place au sommet de la pyramide la forme chrétienne et essaye de classer les autres phénomènes de l’homo religiosus en fonction de critères qui ont une historicité dans la lutte contre les hérésies et les superstitions, même s’ils sont sécularisés et adoucis : l’auteur en décrit la continuité. Les grandes religions sont ainsi classées et organisées en fonction en particulier du rapport à l’écrit, de l’existence de textes et d’un corps d’interprètes autorisés, comme c’était le cas dans la relation de José d’Acosta au 16e siècle. Cette conception explique que jusqu’à aujourd’hui les « religions » de la plus grande partie de l’humanité échappent pour ainsi dire à la considération par exemple des manuels (Afrique, Amérique, Asie, Océanie), parce qu’elles n’entrent pas dans les cases et sont vouées à être mésestimées : inégalités de traitement, traductions approximatives ou erronées, préjugés ethnocentriques, stéréotypes, erreurs de perspective, voilà ce à quoi aboutissent les méthodes occidentales, vouées à l’essentialisation.

Le terme de « gommer » est en réalité ce qui décrit le mieux la machine intellectuelle de l’histoire des religions qui gomme les cultures et la spécificité des « cosmographies ».

Cette représentation doit être articulée au travail de l’église catholique pour gommer l’histoire de ses débuts, gommer les problèmes et les écarts. Le terme de « gommer » est en réalité ce qui décrit le mieux la machine intellectuelle de l’histoire des religions qui gomme les cultures et la spécificité des « cosmographies ». À la fin de son parcours, c’est le mot que privilégie l’auteur pour désigner les « religions », car ce dernier vocable est définitivement la marque de siècles d’acculturation occidentale, et de la machine coloniale, qui laisse des traces épistémiques.Le lien entre les études du religieux et la domination coloniale est fatal, pour l’auteur qui se place dans le sillage des travaux d’Edward Said qu’il élargit. Deux exemples sont ici traités plus particulièrement : l’invention de l’hindouisme en Inde dans le sillage de la colonisation anglaise (avec la participation active des brahmanes) et l’invention du shintoïsme au Japon. Dans les deux cas, les cosmographies, décrites sans les cadres et catégories occidentales, ne correspondaient en rien à la notion de religion. Il reste à savoir ce que les « religions » étaient avant que n’intervienne, les transformant en profondeur, l’impérialisme culturel occidental. Force est de constater la grande pauvreté de nos outils conceptuels et théoriques pour pouvoir approcher des formes non écrites du religieux, régies par des lois de composition et de transformation. Nous n’avons guère qu’une anthropologie fantasmée.

La solution n’est certes pas de substituer le terme de « cultures » à celui de « religions », car il est tout aussi opaque. L’auteur propose celui de cosmographie. Il propose surtout de montrer qu’il s’agit d’un champ d’études riche de controverse, et d’intensifier les dimensions théoriques et de réflexion en son sein. Il s’agit donc d’ajouter le champ de la religion aux objets de la pensée critique mais également, suivant Barthes, d’inclure la religion chrétienne dans les religions du monde, d’en examiner les mythologies, les stratégies de pouvoir, etc. en quelque sorte de faire cesser l’exception chrétienne pour que cette religion cesse d’occuper le piédestal et le point de référence ultime.

L’auteur essaye de reconstituer dans le plus fin détail le puzzle de la généalogie intellectuelle de ces départements, dont il montre également les limites, institutionnellement et conceptuellement.

Dans cet appel à décoloniser le concept de religion, l’auteur montre le trajet critique des religious studies aux États-Unis, qui occupe une très large partie du volume : ensemble très intéressant, où l’auteur essaye de reconstituer dans le plus fin détail le puzzle de la généalogie intellectuelle de ces départements, dont il montre également les limites, institutionnellement et conceptuellement (au titre des « religions du monde ») et où il décrit les travaux de plusieurs chercheurs insuffisamment connus en France. En fait, l’auteur construit sa réflexion sur la base de ces courants critiques américains, dont il fait partie (tout en étant français).

Une telle réflexion, très ambitieuse dans son échelle globale, ne peut pas éviter quelques erreurs factuelles ; quant aux points de vue critiques, ils méritent d’être discutés, sans crispation (il n’est pas certain qu’il n’existe pas en France (et en Europe) des critical studies of religions, quoique la chose n’existât pas nommément. Le livre a cet immense mérite d’obliger à penser la notion de religion, mais, à mon avis, les « religiosités chrétiennes » (populaires, etc.) sont tout autant minimisées. Le prisme de la colonialité, dont la pertinence est ici démontrée, n’est peut-être pas le seul à qui il faille imputer la myopie du concept de « religion ». Les éléments de méthode indiqués ici devraient cependant guider tous nos travaux et approches : pensée critique, comparatisme, critique de la pensée critique, sans oublier cependant qu’il n’existe pas de « culture » ou de « religion » qui se soit constituée dans l’isolement ou l’autochtonie. L’exigence de décoloniser n’est-elle pas le nouveau nom du regard éloigné ou du décentrement ?




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