Michel Tibon-Cornillot, le philosophe emporté

Le 14 avril 2020

Le philosophe des techniques et de leur folie déferlante est décédé le 28 mars dernier, des suites du coronavirus. Un double hommage signé de la sociologue Sylvie Taussig et Bruno Pinchard, doyen de l’UFR de philosophie de l’université Jean-Moulin-Lyon-III.

SCIENCES HUMAINES La rédaction de cette note nécrologique éveille en nous un double regret : que Michel Tibon-Cornillot, 97 ans, l’homme, ne soit plus là pour partager son pot-au-feu ou son humeur cinglante, entre enthousiasme et colère, et que Michel Tibon-Cornillot le penseur ne soit plus là.
À reprendre l’ensemble de son œuvre, dont chaque détail semble pouvoir constituer un commentaire à la crise sanitaire où nous sommes mondialement et dont il est mort, nous aimerions tant pouvoir parler avec lui des éléments d’analyse que ses livres et articles indiquent. Et le poignant regret de ne l’avoir pas lu plus. D’avoir aimé l’homme d’abord, jusque dans son ressentiment de n’être pas assez lu, ressentiment qui nous fatiguait et dont, comme amis ayant aimé l’homme, nous sommes en partie responsable. L’amitié est une pesante joie, surtout quand les amis meurent et nous laissent avec une amertume. Il n’est plus là.
La mort de Michel Tibon-Cornillot, maitre de conférences à l’EHESS, avant qu’il ne commente ce dont il devait mourir, bascule son œuvre dans la prophétie – ce qui sans doute n’aurait pas été pour lui déplaire, non qu’il fût nihiliste, mais il cultivait cette image de Cassandre, soucieux qu’il était de trouver dans la grande tradition littéraire et mythologique, d’Hésiode à E.T.A Hofmann en passant par Shakespeare et la Bible, du Golem à Blade Runner, moins des symboles que des perceptions fulgurantes du destin humain, celui qui le conduit vers sa propre destruction. Pour lui, la philosophie, philosophie de l’insolence, ou philosophie impertinente, avait cette tâche de « « soigner, soutenir, relancer interminablement la conception du monde et des hommes que véhiculent les sciences modernes », soit de ne pas céder à la fascination ou à la sidération qu’elles inspirent, avec leur puissance incroyable, avec leur « déferlement  », mais bien de repérer les motifs, de les suivre, d’identifier les bifurcations et les pistes non suivies, oubliées, ou niées.

Hanté par le spectre de l’eugénisme et celui de la destruction des cultures humaines, son travail était nourri par une dimension morale

Esprit hégélien, méthode hégélienne, soucieux de penser la prégnance des structurations religieuses (« Fétiches d’Occident. Remarques sur la phrase de Hegel : la vie mouvante en elle-même de ce qui est mort », Connexions, n°30, 1990), penseur du déchaînement de la négativité et rassemblant la totalité de l’activité humaine, entre ses représentations et ses réalisations, en un savoir qui allait de l’anthropologie préhistorique aux laboratoires les plus sophistiqués du génie génétique, des drogues aux injonctions des images diffusées par les médias, maquillage et séduction hypnotique, des OGM à l’homme substantiellement transfiguré, il ne cultivait pas la pluridisciplinarité, mais sa perspective l’exigeait, avec quelque chose de démiurgique – et de paradoxal. En effet, hanté par le spectre de l’eugénisme et celui de la destruction des cultures humaines, son travail était nourri par une dimension morale. Par ailleurs, si l’un de ses axes principaux était de remonter à Descartes comme le père du réductionnisme constitutif (« que toutes les choses qui sont artificielles sont avec cela naturelles ») qui conduisit, d’étape en étape, à la décomposition du corps humain, du plus complexe au plus simple, du vivant au non vivant, puis à sa reconstruction, et de critiquer ce réductionnisme qui s’opposa au vitalisme (et le vainquit), son travail philosophique s’inscrit bien dans cette tradition philosophique occidentale, qui analyse, cherche à réduire les contradictions et, ce faisant, en ouvre d’autres, pour un travail futur. Et, alors qu’il renvoie pratiquement au principe de plaisir la découverte de l’homogénéité totale entre le sujet connaissant et l’objet à connaître (dans le cas du code génétique impliquant des structurations codées de la matière et des dispositifs matériels de décryptage, selon des règles semblables à celles animant les langues et écritures humaines) ou de la concordance enfin atteinte entre le mouvement de la connaissance et la réalité la plus intime de l’objet d’étude, il faut bien voir aussi une sorte d’énergie du désespoir, voire une Schadenfreude, en tout cas une sorte de jubilation de l’esprit qui domine une si vaste matière.

Comment cet infatigable critique de l’expansion à la Terre entière du mode de pensée occidental aurait-il analysé la propagation de ce virus sans doute né des marchés d’animaux sauvages, tradition bien chinoise ?

Ses œuvres, qui ne cessent d’interroger l’inquiétante convergence d’automates anthropomorphes vitalisés et de vivants mécanisés, ou d’entités vivantes mécanisées et de machines vitalisées, de structures simulatrices du vivant et de réalisations biotechniques, sont, relues à la lumière de cette crise mondiale incroyable, éminemment fécondes. Il faut d’abord se reporter à son analyse de Fukushima, pour percevoir la fécondité de son heuristique – voir ci-dessous – appliquée à des situations imprévues : loin de dédouaner l’action humaine et celle des techniques et sciences dans le cas du tsunami à l’origine de la catastrophe nucléaire. Au contraire. Il démontre que ce sauvetage anthropologique est impossible tant l’accident est dû « aux impasses de la techno-science moderne fondée sur le réductionnisme spatio-temporel inauguré par la pensée cartésienne, et [à] la recherche interminable des “bassins” d’énergie et de domination en vue de la rentabilisation.
Nous ne savons pas exactement comment cet infatigable critique de l’expansion à la Terre entière du mode de pensée occidental, qui identifiait le rôle des sciences dans des processus d’expansion impériale et démontrait l’existence de liens quasi ontologiques entre l’exercice des sciences et celui de la domination violente, soit la « tentative interminable d’incarner l’infini dans le monde
 » analyserait un virus sans doute né des marchés d’animaux sauvages, tradition bien chinoise. Peut-être considérerait-il que son invitation aux grandes cultures à résister à la forme occidentale, enracinée dans une conception chrétienne et notamment la notion d’infini et son inscription dans « la langue sacrée des sciences modernes, les mathématiques », est une piste moins intéressant à suivre que la seconde qu’il propose, à savoir reconsidérer les techniques et leur histoire particulière, ou leur vocation particulière, loin d’être les servantes de la science et de la rationalité. Il développerait aussi peut-être son analyse, fondée dans la relecture d’Aristote, de la démesure propre à l’activité économique comme passage fatal de l’oikonomikè à la chrèmatistikè et entrée de l’illimité dans le domaine des échanges politiques, « entraînant immédiatement la destruction de la cité  ». Ici Michel Tibon-Cornillot regarderait moins les modifications des organismes bactériens, végétaux et animaux que le mouvement d’appropriation financière des organismes vivants par le déplacement de la sphère publique des savoirs vers les acteurs financiers et industriels, soit le déferlement des techniques servant le désir d’immortalité, la pulsion fondamentale d’échapper à la mort.

En tout état de cause, ses écrits et ses exigences morales offrent une possibilité de penser les évolutions les plus contemporaines, et leurs vertiges allant jusqu’à la destruction, en évacuant toute vision complotiste

En effet, si la fulgurance de son esprit (et j’entends sa voix devenue inquiétante étrangeté et répétant, de façon quasi sardonique, Siegmund, mein Freund, et je relis ses analyses du Golem, et je me souviens son attachement à une tradition spéculative secrète, remontant aux Tibon, Juifs de Provence, auxquels il était fier d’avoir consacré une notice, soit les Tibbonides chez qui se distingue, au tournant des XIIe – XIIIe siècles, Samuel, traducteur du Guide des égarés de Maimonide) exerçait une séduction intellectuelle un peu diabolique, ce sont ses analyses réitérées qui constituent la partie la plus féconde de son œuvre : il n’a eu de cesse de rappeler que c’est une erreur conceptuelle (un « point aveugle », un « déni ») que de faire des techniques une activité servile, subordonnée à la rationalité scientifique, car elles contribuent, à égalité avec le projet spéculatif de la philosophie occidentale, à la constitution des sciences dites modernes. Cependant leurs inspirations et imaginaires sont profondément différentes : alors que la science, à partir de Descartes, est un réductionnisme dans lequel on peut identifier ses schèmes chrétiens et qui conduit, à la fin, à la simulation des organismes vivants, à leur mécanisation, à leur transformation et à leur possible fabrication par abolition de la distinction entre vivant et inerte, les techniques, si on regarde le point de leur naissance, au sens biologique, à savoir le processus d’humanisation et de sortie de la forêt pour la savane, tel que décrit par André Leroi-Gourhan, poursuivent le but inverse, à savoir une extension des membres de l’homme pour que l’homme puisse demeurer non spécialisé et immature, de façon à être disposé à inventer sans cesse de nouvelles combinaisons qui à leur tour maintiendront la situation d’immaturité, de non-spécialisation originelle. Les techniques pensées non plus comme des appendices de la science mais presque que comme leur opposé, c’est-à-dire visant la préservation de l’homme et non sa transformation, pourraient être la forme la plus ferme de la résistance à cette raison « militante » qui conduit sinon à la destruction de l’homme, des cultures humaines, des écosystèmes, du moins a des effets collatéraux irrémédiables sur les grands ordres des végétaux, des animaux et des primates – la pandémie , qui emporta Michel, en ce « travail permanent du retour à l’inerte dont la mort individuelle n’est que la dernière manifestation », serait un symptôme « exprimant la pression croissante exercée par le déchaînement de forces démesurées  ».
En tout état de cause, ses écrits et ses exigences morales offrent une possibilité de penser les évolutions les plus contemporaines, et leurs vertiges allant jusqu’à la destruction, en évacuant toute vision complotiste : il décrit, faisant recours au mythe et aux structures imaginaires, un continuum puissant du premier hominidé à aujourd’hui, avec la projection d’une puissance surhumaine, et ouvre sa pensée sur le mystère d’un ADN qui fonctionne comme un langage, comme le langage alphabétique.
J’aimerais qu’il soit en train de converser, dans cet ailleurs, avec le Maharal de Prague. S.T

« LE MOUVEMENT MÊME DE CE QUI EST MORT » Essai d’adieu à Michel Tibon-Cornillot

Salut Michel

Mais où as-tu été te perdre ? Tu ne vas quand même pas toi aussi mourir ? Tu échappais à tous les services d’ordre, et tu t’es fait rabattre dans le troupeau ? Mais Michel, dis-moi que ce n’est pas vrai ! On le dira dans les archives de la recherche, mais nous, nous ne le croirons pas. Tu es peut-être parti un peu vite dans la montagne pour aller voir de l’autre côté, le douanier n’a pas eu le temps d’enregistrer ton passage, je veux bien admettre que tu cours vite. Mais c’est assuré, tu ne fais pas partie du lot, tu as toujours été plus nu que les autres entre les arbres et les roches, et les bêtes étaient douces avec toi. Ce soir, tu seras le premier sur le col à voir le soleil que nous ne verrons pas. Nul étonnement si les certificateurs baissent les yeux au seul écho de ton nom, il n’ont pas vu ton ombre qui filait en douce. Remarque, Michel, tu es peut-être parti au bon moment, car ça s’annonce très glauque pour les juchés d’en bas. Je ne crois même pas que tu les aies quittés par peur, ou par mépris, mais tu as compris que tu avais mieux à faire que de leur expliquer que tu l’avais prédit, que tu l’avais écrit sur tous les tons, que tu l’avais crié ! N’est-ce pas pour cette raison que ta voix était un peu voilée, pourtant voix grave, mais faite pour héler et usée de s’entendre résonner en vain par les vallées ? Mais Michel, tu me fais peur, tu n’es pas parti en Enfer au moins, tu me le jures ? Tu as un peu blasphémé, c’est vrai, j’en suis témoin, mais c’est que tu savais prendre les blasphémateurs à l’œuvre, et est-ce blasphémer que de blasphémer le blasphémateur ? Tu cherchais la voie des purs, tu ne la trouvais pas, cela te rendait fiévreux, tu faisais des grands gestes dans l’air, c’était parfois un peu menaçant dans le vide, mais l’instinct était sûr, tu connaissais ton monde, tu avais fait le tour, c’est vrai, Michel, tu as bien fait de partir, il n’y avait plus de place pour toi. Tu sais, j’écris tout cela pour toi seul parce qu’on ne te voit plus, et que ce n’est pas de sitôt qu’on va te deviner dans nos parages, haute silhouette qui n’avait jamais raccroché les gants, mais c’est de moi, de nous, dont je parle, car tu es nous tous là-bas, tu es le pressentiment, tu es le préliminaire, tu es le filet de souffle prémonitoire. Avant-garde, avant-garde !

Allez Michel, partir vite, c’est partir bien, et tu pars avec panache quand même les printemps sont contaminés et même Paris est sous la férule. Pourquoi t’attarder ?

Tu as quelque fois joué ton rôle dans le grand théâtre, mais, entre nous, il n’y a qu’une avant-garde : c’est celle de qui part le premier et va un peu tâter des morts avant les autres. Alors toi, Michel, pour être d’avant-garde, maintenant tu es un chef. C’est bien, si tu ouvres la voie, c’est même bien que ce soit toi qui le fasses, j’ai confiance en ton flair. Jadis, tu achetais des appartements, tu créais des cercles, tu réchauffais des soirées. Mais ce n’était rien, je te le jure, à côté des appartements sonores où désormais tu chemines, des cercles de juges qui te demandent l’obole du passage, de la soirée d’ombre où tu dois prendre la parole pour justifier ton absolution devant le Passeur. Tout cela, Michel, c’est ton triste boulot à cette heure. Tu ouvres des portes, alors vas-y franchement, tu ne passes pas seul puisqu’on va te suivre, on a besoin de ton pied ferme au pays des ombres car des ombres, il y en a tellement après toi que même la terre voit s’allonger devant nos pas le double de notre absence à venir. Ne cède donc pas, ne recule pas, tu es enfin cet éclaireur que tu rêvais d’être, ce pisteur de jungle et ce doubleur de frontière. Il n’y a pas d’âme plus libre que la tienne désormais. Tu as brisé la chaîne le premier, voilà tout, on ne te plaint pas, on t’envierait presque si on n’était pas lâche. Ne t’inquiète pas, je ne te demande pas d’envoyer un signe de réconfort car je te sais bien trop occupé pour les cartes postales postées depuis les grands lacs sombres. Mais surtout ne te retourne pas, Michel, c’est mauvais pour les vivants comme pour les morts. Et puisqu’à cette heure terreuse, tu es un peu des deux, encore vivant par la chaleur que tu nous laisses, et déjà mort par la trace de lumière que tu ouvres, quel mauvais goût si tu prenais un peu du temps des étoiles pour t’adresser au peuple des montres ! Allez Michel, partir vite, c’est partir bien, et tu pars avec panache quand même les printemps sont contaminés et même Paris est sous la férule. Pourquoi t’attarder ? C’est nous qui traînons, c’est nous les paresseux, les vicieux, les bornés. Alors pourquoi écouterais-tu notre plainte d’agglutinés quand tu danses parmi les mânes ? Je n’ai pas eu le temps de t’embrasser, ombre vaine, mais mes bras ne se replient pas en vain sur ma poitrine. Mais à l’oreille, cette douce oreille des morts qui s’entrouvre à minuit, je te rappellerai la phrase que tu ne cessais de me répéter pour qu’un jour, je la redise tout fort : « Bruno, Bruno, n’oublie pas, n’oublie pas : c’est le mouvement même de ce qui est mort. » B.P

Les deux portraits de Michel Tibon-Cornillot sont extraits du site Reporterre, dont le philosophe était un contributeur régulier.




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