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Olivier de Vitton : « Ce virus est moins dangereux que notre inaptitude et nos faiblesses »

Le 4 mai 2020

Olivier de Vitton est consultant en marketing digital, philosophe de formation et essayiste. Dernier ouvrage : Vie et mort d’un fumeur de joints (La Boite à Pandore).

SOCIÉTÉ. « Confinez-vous ! » Le mot d’ordre, en France comme ailleurs, s’est propagé au monde entier. L’injonction est virale et la surveillance, généralisée. Pour ma sécurité comme celle d’autrui, je suis sommé de rester chez moi et de n’en point sortir, je suis obligé de me confiner. Voilà six semaines que le chef de l’Etat impose une mobilisation de tous les instants, partant chaque individu est tenu de s’immobiliser. Un virus nous menace. Un virus me menace. Ma liberté est en état de siège.
Pour une part, je me confinais déjà, avant la crise. Les choses en apparence n’ont pas tellement changé : je lis, j’écris, je télétravaille. En réalité une chose essentielle est changée : j’ai perdu la possibilité de sortir à ma guise. Ma liberté, même théorique, même non-exercée, est amputée. J’aimerais bien sortir, malgré tout. Par civisme, je ne le ferai pas. Je ne conteste pas la réalité de l’épidémie ; solitaire, je suis solidaire.
Cependant, je m’interroge. Ce virus est-il si fort pour nous affaiblir de la sorte, si puissant qu’il fasse nous interdire de le contracter ? Qu’une majorité peu vulnérable soit privée de sa liberté essentielle de mouvement, de s’attabler à un restaurant, de s’accouder à un bar, de retrouver ses amis, au nom de la préservation d’une minorité fragile, est-ce là un sacrifice légitime ? Pourquoi cette sur-réaction des pouvoirs politiques et médiatiques ? Que peut nous apprendre cette crise ?

Pouvons-nous relativiser la menace ? 7 millions de personnes sont tuées chaque année par la pollution, avec 95% de la population mondiale qui respire un air toxique.

Atrophier les libertés fondamentales de la majorité pour protéger une minorité : manifestation d’un évident progrès moral ou consécration d’un hygiénisme absolu ? On nous dit qu’on a choisi le sanitaire sur l’économie. « Quoi qu’il en coûte », pour notre santé, volontairement nous devons consentir à être enfermé. On nous avertit que les hôpitaux, autrement, ne pourraient remplir leur office. Soit. Mais le « quoi qu’il en coûte » risque à la longue de devenir impayable. On fait quoi des centaines de milliers, voire millions, de chômeurs à venir ? Confronté aux risques, engoncé dans les (in)certitudes, menacé par un virus sans remède, notre gouvernement, après l’avoir négligé, a consacré la parole scientifique.
Tout cela semble excessif. Nous n’avons certes pas affaire à une gripette, mais pas non plus à l’épidémie du siècle. Crise sanitaire, oui. Épidémie majeure, non. D’autres pandémies ont traversé notre histoire récente, certaines dans une indifférence quasi-générale. Grippes espagnole, asiatique, puis de 68. A l’époque la presse ne s’alarme pas outre mesure de ce virus, dit de Hong-Kong, qui cause tout de même, rien qu’en deux mois, plus de 30 000 décès en France, et dont le bilan final se chiffre à un million de victimes dans le monde.
Pouvons-nous relativiser la menace ? 7 millions de personnes sont tuées chaque année par la pollution, avec 95% de la population mondiale qui respire un air toxique . Le paludisme continue, dans le monde entier, à faire 1 million de victimes. Pourquoi aujourd’hui une telle mystification pour un virus somme toute “modeste” relativement aux autres pandémies et causes de décès ? Mon septuagénaire de père a malheureusement beaucoup plus de risques (c’est statistique) de contracter l’Alzheimer, avec 225 000 nouveaux cas français recensés chaque année, pour lequel il y a quasi zéro chance de s’en sortir, que le covid-19, qui lui laisserait alors 95% de chance de rétablissement. Des études récentes estiment le taux de létalité de l’infection autour de 0.2%. Pourquoi certaines morts sont-elles plus intolérables au corps social que d’autres ?
Je ne sache pas, en effet, sur les 600 000 décès annuel, que le gouvernement français nous interdise en temps ordinaire de prendre la route (3 000 morts), d’inhaler un air pollué (46 000 morts ), de fumer plus que de raison (75 000 morts), voire de développer un cancer (160 000 morts). Cette comptabilité macabre coûte chaque année une quantité de vies sans égale mesure avec le coronavirus. Et la collectivité en paye un lourd tribut. Sont-ce là décès moins évitables ?
Lever de bouclier, peur généralisé, retour autoritaire, libertés individuelles emmurées, fermeture des frontières, sacrifice de l’économie : État d’exception. Des dégâts justifiés par le principe de précaution ?

Si le droit à la santé est un bien à sauvegarder, le but de mon existence toutefois ne saurait jamais être de rester en bonne santé ou de ne pas attraper le coronavirus.

Les mesures de confinement disent de prime abord l’impréparation et l’incurie de ceux qui nous gouvernent. Manque de masques, manque de tests de dépistage, capacité d’accueil défaillante dans les hôpitaux. Un drame. D’avoir su anticiper la crise, certains pays, à l’instar de la Corée du Sud, du Japon ou de la Suède, font figures d’exception : ils n’ont pas réagi dans l’urgence et la précipitation et se sont offert le luxe de pouvoir s’épargner un confinement strict. Il n’est pas dit qu’ils s’en tireront plus mal.
En France, l’affaire ne manque pas de mordant. Après des années d’indifférence, le gouvernement a fait volte-face et a décidé de s’en tenir aux alarmantes statistiques de l’expert. Cruelle ironie d’un État qui hier se faisait l’architecte du démantèlement du service public, notamment hospitalier, et qui aujourd’hui est forcé de faire machine arrière. D’ordinaire, on sait quels sont les secteurs rentables, on sait dire la rentabilité de tel et tel pan de l’économie ou de la finance. On sait compter. Pour ce qui est de la rentabilité d’un bon service public, de l’Ecole, de l’enseignement universitaire, de la recherche ou de la santé, c’est beaucoup moins tangible, c’est plus flou, donc on réduit les budgets. Piloter à long terme est complexe et puis, après tout, comme a dit Keynes dans une formule saisissante pour expliquer les décisions inappropriées des hommes politiques, « à long terme, nous sommes tous morts ! ». Donc on navigue à vue. Dans les domaines « immatériels », sanitaire ou écologique, faute de vision et de pouvoir d’anticipation, on préfère « la philosophie du mieux-vaut-ne-rien-faire-tant-que-le-pire-n’est-pas-certain ». Et, quand le pire advient, pris au dépourvu, on prend dans l’urgence des mesures certaines (confinement général), voire disproportionnées, et on sacrifie désormais l’économie et les libertés. Le fond du problème est rendu visible : on ne sait pas faire avec l’incertitude. Quand d’un coup on est submergé par elle (retour du refoulé ?), on fait comme on peut avec les moyens du bord.
Le sanitaire, enfin considéré, c’est important. C’est vital. En dépit du trouble occasionné par la quasi coïncidence de l’âge moyen des décédés du coronavirus et l’espérance de vie aujourd’hui en France, autour de 80 ans, l’idée de sacrifier les vieux, après réflexions, je ne la juge pas tenable. Une vie humaine vaut a priori tout autant qu’une autre. Commence l’abjection quand on doit choisir qui mérite de vivre et qui mérite de mourir et, si possible, mieux vaut s’épargner ce genre de choix. L’enjeu est moral. Sauver le maximum de vie est un devoir. Il en va de notre humanité et de l’idée que nous nous en faisons.
« Aplatir la courbe » des contaminations constituait un impératif catégorique. Éviter l’engorgement des hôpitaux, une nécessité.

La force de ce virus n’est pas tant sa force en soi que la faiblesse de ceux qui nous gouvernent. Ce virus est leur virus, il est constitué par leur incapacité, leur inaptitude, leur lacune.

Cela n’interdit pas de se poser des questions. Pourquoi ne pas avoir confiné seulement les populations les plus susceptibles d’être hospitalisées ? Pourquoi cette égalisation forcée qui conduit à tous nous fragiliser, collectivement, puisqu’en même temps nous précise t-on, un tout petit nombre s’avère fragile ? Distanciation sociale, gestes barrières, pratiques strictes d’hygiènes, responsabilisation et confinements ciblés n’étaient-ils pas des mesures disciplinaires suffisantes ? En isolant les forces vives dans leur salon, comment préparer la reconstruction du système de santé ? Comment rénover dans une économie à genoux ? Avant tout, pourquoi avoir refusé d’anticiper ? Pourrons-nous continuer, innocemment, à chérir les causes dont on déplore les effets ?
La force de ce virus n’est pas tant sa force en soi que la faiblesse de ceux qui nous gouvernent. Ce virus est leur virus, il est constitué par leur incapacité, leur inaptitude, leur lacune. En me confinant je subis le démantèlement des services publics, j’essuie l’indifférence des politiques aux mises en garde, pourtant répétées, des scientifiques, j’éponge l’irresponsabilité des hommes que les Français ont décidé de mettre au pouvoir. Il y a avait pourtant des alertes évidentes et l’avant-garde italienne… Et le maintien des élections fut une erreur indiscutable. A leur décharge, il y a le temps des décisions politiques, souvent tenues de trancher entre des mauvaises et des pires, et il y a celui de l’unité et de la mobilisation collective. Mais il y a aura aussi celui du bilan et des comptes à rendre.

À n’en point douter un confinement trop long confinerait à l’absurde.

Le confinement, on l’a vu, a amplifié la conscience des fractures sociales, économiques, numériques, sinon les fractures elles-mêmes. Les inégalités de condition dans l’isolement se donnent à voir, certaines sont suscitées. Un monde sépare le parisien cadre qui va rejoindre la résidence secondaire familiale avec vue sur la mer du banlieusard bloqué dans son 25 m². De même, il y a ceux qui peuvent télétravailler, et ceux dont le métier ne le permet pas. Le constat est assez trivial, mais l’effectivité de la crise expose davantage qu’à l’ordinaire la pluralité des réalités et les privilèges de certains. Chacun est renvoyé à sa propre vie, avec l’effet de rancœur ou de gratitude que cela peut produire. Les situations de détresse s’aggravent. L’éloignement forcé nous fragmente. Ici, des personnes âgées meurent quand même, mais dans la solitude la plus extrême. Là, des familles se désagrègent de vivre trop à l’étroit. Ailleurs, des couples se déchirent dans la promiscuité imposée. Forclos dans la cellule familiale, hors du réel de l’école, des parents se trouvent démunis à aider leurs enfants.
On ne peut que supposer la contre-productivité, à terme, du « confort » d’un confinement établi initialement pour diminuer les risques. En réduisant les espaces de vie, il rétrécit d’autant les possibilités de vie. Paradoxalement, afin de se préserver la santé, on se soumet aux conditions de la maladie. Deux définitions de la santé, fort éloignées l’une de l’autre, corroborent ce point de vue. D’une part, celle de l’OMS qui en 1946 définit la santé de la façon suivante : « la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Restrictive et controversée, elle indique davantage un horizon, inaccessible mais vers lequel tendre, qu’un programme à portée de quelques mesures. La distance est stratosphérique entre ce qu’implique le confinement et cet idéal de bien-être. Canguilhem, par ailleurs, écrit dans La connaissance de la vie, que « la santé, c’est le luxe de pouvoir tomber malade et de s’en relever. » Autrement dit, la santé n’est pas l’absence de maladie mais la capacité à être malade et à en guérir. Le confinement alors nous fragiliserait en nous privant de l’exercice de la santé, de son expression dans cette possibilité du corps à prendre des risques et à faire des écarts. À n’en point douter un confinement trop long confinerait à l’absurde. La distanciation étouffe. La (sur)protection fragilise. Le mieux est l’ennemi du bien. Un confinement total contient en son sein sa propre négation. Mais, là encore, à condition qu’il soit temporaire, peut-être ce mal est-il nécessaire.

Si le droit à la santé est un bien à sauvegarder, le but de mon existence toutefois ne saurait jamais être de rester en bonne santé ou de ne pas attraper le coronavirus. La santé est un moyen pour la vie humaine et non sa fin. N’allons pas la perdre en voulant l’obtenir ! Pas plus que la sécurité elle n’est une valeur absolue. Et, de la part des Etats, il doit y avoir obligation de moyens mais non pas de résultats.
Avec les nouvelles technologies, émergent des menaces liberticides aux formes inédites. La prétention à la santé absolue autoriserait un glissement dangereux vers un modèle médical inquiétant, susceptible d’un pouvoir sur les corps devenu une fin en soi, revendiquant un contrôle total des corps. Un biopouvoir politique et totalitaire. La peur est un affect puissant qui mobilise les énergies et oriente les actions. Gardons-nous de son instrumentalisation et, surtout en période de crise, notre responsabilité est notre vigilance. Au demeurant, veillons à ce que le sacro-saint principe de précaution ne confine ni à l’irresponsabilité personnelle ni à la prudence excessive, voire à la paranoïa. La technique en elle-même, nullement extérieure à la dimension humaine, est instigatrice d’action. Plus que jamais, il y a urgence éthique, dans un système de moyens de plus en plus omnipotents, à délibérer sur les fins.

Si nous sommes en guerre, comme il a été dit, pour mieux nous immobiliser, ce n’est pas contre ce petit virus, contre ce minuscule virus invisible, c’est contre nous-mêmes.

Les mesures du confinement au fond signalent autre chose : confrontés à l’irrémédiable, nous sommes pétrifiés. Si ce virus fait si peur, ce n’est pas tant du fait de sa force, mais de notre faiblesse, individuelle et collective. À la différence, notable, des autres causes de décès accidentels, nous n’avons aucun remède au Covid-19. Comme si nous découvrions tout d’un coup ce qui pourtant, d’après les philosophes, nous caractérise en tant qu’humains : la conscience de notre finitude. Bien plutôt, ce qu’indique cette inaptitude à rendre acceptable le fait de mourir, là, tout de suite, demain, c’est notre déni. Nous ne pouvons nous résigner à l’Irrémédiable. L’homme est cet animal qui fait tout pour oublier qu’il va mourir.
Pire, l’absence de vaccin à disposition éprouve notre exigence de maîtrise technique absolue. Un grain de sable suffit à détraquer les rouages de notre civilisation. Le lustre est terni et cela frappe d’autant plus nos imaginations que la confrontation reste virtuelle, pour tous ceux qui ne sont pas en première ligne, et accentuée par la viralité médiatique qui tourne en boucle. Ce rappel de la précarité de notre existence nous ébranle, nous voilà nus et vulnérables, à la merci d’un virus aveugle. La plupart d’entre nous, d’ordinaire insouciants, est ramené à ce fait troublant : un « rien » peut suffire à chambouler notre quotidien. Dans l’ordre du vivant, la maladie et la mort constituent le risque inhérent à la jouissance de la santé, et de l’existence.
Si le confinement scandalise, c’est qu’il oblige de fait à affronter cette condition qui est nôtre et à lui donner du sens. Plus précisément, par nos actions, à faire sens. Pour une fois, le train train routinier du déni est enrayé et nous voilà mis en demeure de conférer du sens à cette mort qui nous menace à tout bout de champ, à tout coin de rue. Je suis porteur de mort, je peux la répandre, mais aussi la recevoir. L’autre est susceptible de me transmettre cette altérité radicale, la Fossoyeuse, que je veux maintenir à tout prix comme étrangère, hors de moi, refusant de m’y reconnaitre. Risque de faire de mon prochain un lointain. Sinon y trouver du sens, du moins en accepter la présence. « Convivre avec la mort » dit Edgar Morin.
Si nous sommes en guerre, comme il a été dit, pour mieux nous immobiliser, ce n’est pas contre ce petit virus, contre ce minuscule virus invisible, c’est contre nous-mêmes. C’est contre ce gigantesque état de fait, trop visible et inscrutable comme le soleil, qu’est la mort, tapie en nous, prête à bondir et à nous anéantir pour toujours. Nous ne sommes pas en guerre, à proprement parler, puisque notre “ennemi” frappe au hasard, il est dépourvu d’intentions guerrières. (Cette dramatisation, surjouée, était-elle nécessaire ?) Plus que de mourir, nous aurions peur de ne plus vivre, peur que notre cœur cesse de battre. Seule une conscience vive de la mort permet d’être vivant. La mort fait partie de la vie, et refuser de mourir revient à refuser de vivre. La mort fait partie de ma vie, de mon existence elle vient scander la cadence, et c’est par elle que ma vie n’est ni une formalité ni un acquis, mais intense, elle est une chance, un miracle et une joie.

La crise que nous traversons, ou plutôt qui nous traverse, ouvre des brèches dans nos existences et fissure nos certitudes, renouvelant l’urgence de penser un certain nombre de points de fracture et de frontière.

Là, enfermés, à l’écart, nous dépérissons. Que deviendrons-nous si l’on ôtait le risque du décès, ce risque qui trouble tant les transhumanistes ? Comment pourrions-nous encore avoir la chance de vivre, la joie de s’éprouver vivant ?
Visibilités. La crise rend visible ce que nous étions accoutumés à ne plus voir. Les vrais soldats, pour reprendre la métaphore belliqueuse, ceux qui vont au front, sont les soignants et l’ensemble du personnel médical. Alors que nous autres, emmurés, nourrissons le plus souvent un rapport fantasmé à la maladie et à la mort, eux la vivent de manière intime, charnelle. Aux côtés des malades, ils sont en premières lignes. Qu’on les applaudisse chaque soir, pourquoi pas, leur engagement est éminemment estimable. Mais que ce soit le fait de « bobos » qui pour la plupart votent libéral et Macron, et qui continueront, par devant applaudissant, masquant ainsi à moindre frais leurs responsabilités, et par derrière soutenant l’appareil de déconstruction, cela est odieux. Une société qui héroïse, ou divinise, s’apprête à sacrifier. Le personnel soignant n’a jamais demandé à être héroïsé, encore moins sacrifié, mais à pouvoir accomplir leur mission avec sérénité et assurance. Du reste, ils ne sont pas les seuls à être exposés, et qui méritent notre reconnaissance, les agriculteurs, les commerçants, les livreurs, les caissières, les éboueurs, tous les travailleurs de l’ombre qui continuent à se déplacer pour faire tourner la société, tous ceux qui fournissent les services et l’énergie sont redevenus visibles. La solidarité se décline en de multiples expressions et par là nous pouvons redécouvrir l’interdépendance de nos fonctions qui participe de l’unité du corps social.
Confinés, nous dépérissons. Nous avons nos murs pour filets de protection, notre distanciation sociale pour armure, notre espoir d’en sortir pour unique source de sérénité.

Et après ? La crise que nous traversons, ou plutôt qui nous traverse, ouvre des brèches dans nos existences et fissure nos certitudes, renouvelant l’urgence de penser un certain nombre de points de fracture et de frontière. Les pôles classiques entre autonomie et vulnérabilité, ouverture et fermeture, liberté et sécurité, entre autres, sont rendus instables dans leur positionnement et la question des rapports entre moyens et fins, la question du monde dans lequel nous souhaitons vivre, la question éthique, continue et continuera à se poser et à exiger de nous, en responsabilité, de nouvelles formulations et applications concrètes.

Il est toutefois à craindre que tout redevienne « comme avant, » que rien ne change fondamentalement, qu’il soit vain de se bercer d’illusions.

Face à la menace, le confinement semble avoir été une mesure inévitable, faute de moyens, faute d’anticipation suffisante, puisque essentiel était l’enjeu moral de ne pas perdre les vies qui, par cette mesure, pouvaient être sauvées.
L’histoire ne cessant de se faire, il (me) semble trop tôt pour tirer des enseignements définitifs de la gestion gouvernementale. Se joue ici la confiance en ce gouvernement dont la légitimité auparavant déjà vacillante a pour beaucoup volé en éclat. Pris en tenaille entre deux feux inextinguibles, la défaillance sanitaire (impréparations, négligences, retards) et le désastre économique, on le voit mal se relever intact. Que l’Etat Providence ait failli dans son rôle de préparation et de protection, cela semble évident. Tout comme il semble acquis qu’à la crise sanitaire, puis économique, succédera une crise politique. Il est à craindre, ou espérer, qu’un point de bascule ait été touché. Si le tournant du déconfinement marque une nouvelle responsabilisation collective, le chantier à venir est colossal. Reconstruire le service public, repenser d’urgence la question des secteurs stratégiques de souveraineté, réindustrialiser la France, modérer la mondialisation , renforcer l’efficacité de l’État-Providence fragilisé par l’ampleur de l’endettement, préserver le commun, expérimenter d’autres formes, plus sociales et solidaires, de vie économique…
Il est toutefois à craindre que tout redevienne « comme avant, » que rien ne change fondamentalement, qu’il soit vain de se bercer d’illusions. « Après, » le risque serait de se contenter de « mesurettes » et de remèdes de pacotille, le danger serait de se payer de mots tout en invoquant un effort collectif, une prodigieuse austérité pour compenser les pertes. Et les vraies mesures de rupture, coûteuses, difficilement rentables, peu évaluables, comme les mesures écologiques par exemple, seraient remisées car il faudra composer avec le marasme économique et le désastre social.

La tentation est grande, et je m’y abandonne en partie, de vouloir rechercher et pointer du doigt des responsables. Démunis, nous nous retournons contre autrui, nous voulons un coupable. Sans ennemi humain à détester, mais un “virus” abstrait, pour converger les énergies, comme il est tentant de reporter la haine sur nos gouvernants ! Mais nous pouvons tâcher de voir les choses autrement car il n’y a pas de « faute » véritablement, seulement des déterminismes et des impuissances. Cette crise présente cette opportunité. Celle de redonner à sentir le tragique inhérent à notre condition. Il y a de la souffrance sans raison, il y a de l’irrémédiable dans l’existence, et la mort en tant que telle est dénuée de sens. Travailler sinon à accepter l’inacceptable, du moins à vivre avec.

Cependant, je m’interroge (je persiste). Mesure démesurée en réaction à l’outrance de la mort, en réponse à son impardonnable outrage ? Je n’ai pas de solution toute faite, je n’ai pas de compétence médicale, je n’ai pas non plus les compétences, spéciales, de ceux qui ont la responsabilité de prendre des décisions dans une situation éminemment complexe. J’aimerais bien sortir, malgré tout. Déguster un café en terrasse et, dans la douce chaleur du soleil qui se lève, observer la ville qui se réveille. Vivre à nouveau. Malgré la possibilité de la mort, peut-être ; grâce à elle, sans doute.




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