Un prophétisme crépusculaire aux temps du covid-19

Le 3 mai 2020, par François L’Yvonnet

GrOgne, la chronique de François L’Yvonnet. Après les vieux, les commentaires non gouvernementaux, le nouvel ennemi de l’urgence sanitaire est le soupçonné malade.

#Mentalité

Panique dans la rue est un film d’Elia Kazan qui mérite, par les temps qui courent, une attention particulière. L’histoire en elle-même est assez banale : un homme est assassiné après une partie de cartes pipée qui a mal tourné. La police découvre, à l’occasion de l’autopsie, qu’il était atteint de la peste pulmonaire. La plus contagieuse. Les diverses autorités politiques et sanitaires engagent alors une traque impitoyable contre tous ceux qui ont pu être en contact, à un moment ou un autre, avec le pestiféré. Au risque de voir la situation devenir incontrôlable. Ce qui est moins banal, en revanche, et entre en résonance avec le présent, c’est la nature de la riposte publique au risque épidémique, sous la houlette d’un officier de police et d’un médecin militaire. Le coupable n’est pas simplement l’assassin, comme dans tout bon film policier, c’est d’abord le porteur du virus, vecteur du mal qui répand la terreur.

La traque conduira à des arrestations, à des interrogatoires musclés, à des mises à l’écart forcées. Tout cela avec une parfaite bonne conscience, puisque c’est pour le bien de tous. C’est toujours au nom du supposé bien commun que l’on exclut l’indésirable. Lequel se reconnait à quelques signes victimaires qui le désignent à l’attention du bras armé de la Justice immanente. Hier les symptômes de la peste ou du choléra : toux muco-purulente, délire, diarrhées et autres bubons. Aujourd’hui les stigmates de la sénescence, de la caducité, ou encore la mine basse du miséreux cherchant un vague recoin pour passer la nuit. Car il faudra bien faciliter les contrôles en les orientant vers des profils d’individus à risque élevé de contamination.

Certes, nous savons depuis Marx que l’histoire se répète au moins deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce, mais à ce point, tout de même…

Pour que le possédé recouvre la santé spirituelle, les Inquisiteurs s’employaient jadis à extirper le Mal qui l’habitait, en recourant à toute sorte de procédés gradués, minutieusement réglés (cf. Le Manuel des Inquisiteurs), parfois jusqu’à ce que mort s’en suive, si on ne pouvait faire autrement. Aujourd’hui, c’est pour la sauvegarde de l’hygiène collective que l’on va assigner à résidence les plus fragiles. Contre leur gré. Les soigner de force. Puisque tel est le prix à payer pour juguler l’infection rampante. Notons que les statistiques placent indifféremment les personnes réputées vulnérables dans des catégories générales, quel que soit leur état physique ou mental, comme si, par exemple, l’âge biologique et l’âge chronologique coïncidaient.

Ce qui est effarant, dans cette affaire, c’est la rapidité avec laquelle sont recyclées les vieilles recettes. Le contrôle généralisé et l’enfermement auraient réponse à tout.

En écoutant Philippulus, le Prophète des derniers temps, annonciateur de l’Apocalypse, tout droit sorti de L’Étoile mystérieuse d’Hergé, qui nous promet des jours de malheur, version sécularisée du châtiment divin, en prêtant une oreille discrète à sa garde rapprochée qui aime tant montrer ses muscles, on est soudainement envahi par une certaine inquiétude. Certes, nous savons depuis Marx que l’histoire se répète au moins deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce, mais à ce point, tout de même… Car les mesures exposées dans le détail, au cours de divers briefings, ne sont pas sans rappeler - sur un mode « soft », à la mesure de l’époque - certains épisodes sombres de notre histoire, qu’on croyait appartenir à un passé révolu. De quoi parle-t-on en effet : de zones vertes, jaunes et rouges, avec des droits modulés ; de lignes de démarcation (avec un rayon de 100 kilomètres autour de son domicile) ; de brigades d’interventions spéciales ; d’extension des compétences de police ; de contrôles renforcés ; de sanctions diverses. Mais aussi de laisser-passer, version adoucie de l’ausweis. En somme, tout un arsenal répressif. Car l’essentiel de la réponse étatique est de cette nature : le bâton. Et un peu la carotte : si vous êtes sages, vous aurez l’autorisation de sortir après le dîner.

L’infantilisation est poussée à l’extrême. On est entre l’internat à l’ancienne, avec porte fermée à double tour et garde chiourme, et la maison de correction pour adolescents récalcitrants. À quand des camps de redressement où seront regroupés les contrevenants et tous les récidivistes. Toute la délinquance sanitaire. Et pourquoi pas l’encan ? Il faudrait des peines exemplaires, rendre publique l’infamie, afficher les noms des coupables, comme cela se fait pour les pédophiles en Angleterre. La pente pédagogisante de nos sociétés nourrira sûrement des initiatives éducatives originales. Des commissions ad hoc élaboreront des programmes de réinsertion. On peut raisonnablement imaginer de nouvelles matières scolaires qui feront l’objet de travaux pratiques transversaux.
Notre époque tient enfin un coupable objectif, indiscutable : le potentiellement malade. Le virtuellement atteint.
Ce qui est effarant, dans cette affaire, c’est la rapidité avec laquelle sont recyclées les vieilles recettes. Le contrôle généralisé et l’enfermement auraient réponse à tout. Comme si la liberté était un luxe. Comme si la protection sanitaire justifiait toutes les mesures préventives et suspensives. La liberté devient l’apanage de l’homme en bonne santé au bon endroit. Une sorte de prime au bien portant. L’homme sain est un homme libre en puissance. Le débile est en état de semi-liberté. Le vieillard, être en sursis, est déjà hors du monde franc.

Notre époque tient enfin un coupable objectif, indiscutable : le potentiellement malade. Le virtuellement atteint.

Jean-Pierre Dupuy avait développé naguère l’idée originale de « catastrophisme éclairé  ». Car il y a un bon et un mauvais usage du catastrophisme. Non point se terrer dans des abris atomiques pour se protéger du feu du ciel, non point vaticiner parmi les survivants tels des prophètes fatigués, mais annoncer le destin apocalyptique de l’humanité pour tenter d’inverser le cours du temps. Faire que ce qui est annoncé à grand bruit n’advienne pas. Nos gouvernants ont inventé le « catastrophisme crépusculaire », qui annonce ce qui a déjà eu lieu. Ils ne peuvent dès lors qu’en rajouter. Incapable d’anticiper et donc de préparer, il ne leur reste qu’à gérer la crise. Dans le plus parfait brouillard. Quitte à affirmer et nier, au mépris de la logique la plus élémentaire, une même proposition dans le même temps.
Il faut imaginer un météorologiste annonçant solennellement aux masses : « Mesdames et Messieurs, il pleut ! Enfin, il a plu ! Et il pleuvra encore sans doute… mais pas partout. En attendant, vous êtes priés de rejoindre les abris. Surtout les plus grands… »
Il est vrai, comme le disait un autre Président, que « gouverner, c’est pleuvoir »…




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