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La moisissure Drieu La Rochelle sur la Pléiade

vendredi 27 avril 2012, par Arnaud Viviant

Peut-on célébrer un écrivain fasciste français au même titre qu’une romancière anglaise et pacifiste ?

Fallait-il publier Drieu La Rochelle dans la Pléiade ? Au vu des résultats du premier tour de l’élection présidentielle, on serait tenté de répondre oui. Il serait en effet tartuffe de parler de réhabilitation du fascisme et de l’antisémitisme dans nos bibliothèques, quand les mêmes pulsions de mort explosent à plus de six millions de voix dans nos urnes. Au cœur du pays moisi, la pente semble naturelle ; à quoi bon vouloir donc en censurer ses bordures culturelles ?

A-t-on fait exprès de publier ce volume en période électorale ? C’est fort possible. La Pléiade peut bien être la plus belle collection au monde, elle a aussi besoin de faire parler d’elle de temps en temps. C’est réussi. Cette élection de Drieu au second tour de la postérité fait beaucoup jaser. Il y a ceux qui s’en offusquent pour des raisons politiques et morales, ceux qui ne sont pas contre pour des raisons littéraires (ceux-là insistant sur «  le charme » de l’écriture du collabo — c’est le mot peu scientifique et assez curieux qu’ils emploient).
Au même moment, paraissent dans la Pléiade deux tomes consacrés aux œuvres de Virginia Woolf : on peut gager qu’ils feront couler beaucoup moins d’encre. Pourtant, la romancière britannique s’est elle aussi suicidée pendant la guerre, en partie à cause du désespoir qu’elle lui causait. Du seul point de vue de la technique littéraire, c’est un écrivain nettement supérieur à Drieu ; côté humain, n’insistons même pas. Un de ses derniers écrits publiés de son vivant, en 1938, s’intitule « Trois guinées ». Virginia Woolf s’y demandait comment éviter la guerre, c’est dire. Il est hélas absent de la présente édition [1].

"On ne lit plus guère les fascistes français du XXe siècle, et l’on a raison car ils méritent d’être oubliés"

Malgré tout, quitte à créer l’événement et la polémique, on peut se demander si, plutôt qu’un volume au demeurant incomplet (ça commence à devenir une fâcheuse habitude dans la collection de prestige) des œuvres romanesques de Drieu, une anthologie à la manière des « Libertins du XVIIe siècle » ou encore de « Conteurs français du XVIe siècle » (dont l’argumentaire commencent ainsi : « On ne lit plus guère les conteurs du XVIe siècle, et l’on a tort car ils méritent de n’être pas oubliés  ») et qui se serait intitulé « Fascistes français du XXe siècle  », n’aurait pas été en tous points préférable. Après tout, on vient d’apprendre que les Allemands s’apprêtaient à publier une édition commentée (déminée ?) par des historiens de Mein Kampf . Pourquoi pas nous ? Ne serait-ce que d’un point de vue électoral ?

Cette anthologie contiendrait alors quelques romans encore actifs de Drieu (Gilles , et évidemment Le feu follet qu’un cinéaste norvégien, Joachim Trier, vient tout juste d’adapter librement), quelques petites choses ignobles de Rebatet, du Brasillach évidemment (que Jean-Marie Le Pen citait il y a peu à la fin d’un de ses discours) et, pourquoi pas, les pamphlets de Céline. Tout ça soigneusement, scientifiquement préfacé, annoté, remis en odieuse perspective, serré dans une boîte en carton, sous une couverture d’un beau brun havane, avec deux signets frivoles en tissu rouge.

Il faut absolument croire qu’un tel volume existera dans un siècle ou deux, peut-être trois ou quatre, quand le fascisme nous sera devenu quelque chose d’aussi étranger et abscons que la notion de libertinage au XVIIe siècle. La Pléiade sera alors beaucoup moins mercantile qu’elle ne l’est aujourd’hui, et elle pourra écrire : « On ne lit plus guère les fascistes français du XXe siècle, et l’on a raison car ils méritent d’être oubliés  ». Mais oublier sera alors devenu le contraire de censurer.

  • Romans, récits, nouvelles, par Drieu La Rochelle, édition de Jean-François Louette, Gallimard, La Pléiade, 1936 pages, 65,50 euros. Parution : avril 2012.
  • Oeuvres Romanesques (V.I et V.II), par Virginia Woolf, Gallimard, La Pléiade, 1552 pages, 60 euros le volume. Parution : avril 2012.

[1Par chance, les éditions Blackjack proposent ces jours-ci une nouvelle édition de « Trois Guinées » scrupuleusement préfacée, annotée et retraduite par Léa Gauthier.