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Goa, des hippies aux paramilitaires hindous

vendredi 21 février 2020, par Bernard Turle

ASPHYXIES INDIENNES (4/4). Bernard Turle est l’un des meilleurs traducteurs français de littérature indienne. Mais entre pollution climatique hallucinante et pollution politique autoritaire, il ne se reconnaît plus dans l’Inde de Modi.

RÉCIT Il y a peu, le Maharashtra a connu un épisode politique rocambolesque à la suite des élections régionales qui s’y sont tenues. Comme il l’a déjà fait à Goa et au Manipur, quoique minoritaire, le BJP du premier ministre Modi a tenté de passer en force et de prendre la tête de l’État dont fait partie Mumbai, capitale financière et économique de la République indienne, d’où l’enjeu.

Cela s’est fait la nuit : comme au Manipur, dans l’Est du pays, où se joue une bataille sanglante autour d’une loi visant à accueillir des milliers de réfugiés, très majoritairement hindous, certes persécutés dans les pays voisins, mais qui modifieront la carte démographique, culturelle et électorale de cette excroissance sensible de la République ; et à Goa, où plusieurs membres du Congress ont brusquement rejoint le BJP.

L’ancienne terre à hippies de Goa est désormais l’enjeu d’une politique de retour à la pureté de la tradition indienne, voire hindoue

Notons qu’à Goa, ancienne enclave portugaise bercée par un catholicisme adapté à la sauce locale et depuis les hippies, synonyme de raves sur la plage, le basculement vers le parti d’extrême droite hindou aux origines paramilitaires de Modi est plus qu’un simple avatar politicien ; il s’agit de gommer définitivement l’influence étrangère sur le petit territoire tropical, éradication impossible au moment de son annexion par l’Inde en 1975 suite à son invasion en 1961, dans la mesure où la population était encore trop fortement marquée par la culture coloniale. Les nouvelles générations y revendiquent désormais volontiers leur indianité, voire leur hindouité. Arguant d’un retour à « la pureté de la tradition, » le nouveau gouvernement BJP de Goa a tenté de bannir l’alcool, avec des conséquences immédiates sur l’économie locale (le tourisme festif), et il souhaite maintenant interdire l’entrée des touristes mineurs sur le territoire goan, toujours pour la bonne cause.
Le même scénario (le coup de force nocturne) a échoué à Mumbai, à cause du réveil d’un vieux renard de la politique. Le nonagénaire Sharad Pawar. Ex membre du Congress, il a formé en 1999 son propre parti, le National Congress Party, NCP, car il refusait la nomination de Sonia Gandhi, en raison de son origine italienne, à la tête du Congress. Le vieux renard aurait envoyé son neveu rallier le BJP de Mumbai, ou prétendre le faire, le temps que soit effacée une ardoise gênante (détournements, etc.), en échange de son ralliement. De nuit, donc, le BJP annonça la formation de son gouvernement. À l’aube, Pawar la contesta, arguant que le BJP n’avait pas la majorité. Ce qui était vrai puisque, entre-temps, son neveu était rentré dans le rang.
C’est ainsi que le Maharashtra a depuis un gouvernement de coalition Shiv Sena/Congress/NCP. Avec pour ministre en chef Uddhav Thackeray, du Shiv Sena, qui obtient pour la première fois ce poste depuis sa création par son père, le caricaturiste Baj Thackeray, en 1966.

Chhatrapati Shivavji, le super-héros du nationalisme safran.

Le Shiv Sena, allié safran traditionnel du BJP, a la réputation d’être encore plus extrême que lui. On pourrait voir dans l’alliance apparemment contre-nature du nouveau gouvernement du Maharashtra l’expression d’un mouvement anti-Modi qui se dessinerait depuis sa réélection, face, probablement, à son sentiment de toute-puissance et d’impunité. Tout n’est pas rose pour autant. Sans doute Sonia Gandhi, en grande stratège qu’elle s’est révélée être au fil des ans, a-t-elle ses raisons pour s’allier au Shiv Sena à Mumbai mais le gouffre est béant entre l’esprit laïque et socio-démocrate que son parti est censé représenter, et la bigoterie violente et névrotique du parti pro-marathe.
Si l’omniprésence du visage placide de Modi placardé dans les lieux publics indiens commence à se faire étouffante, dans le Maharashtra, l’avalanche de changements de noms en faveur de Chhatrapati Shivavji (Maharaj), sur laquelle on pouvait encore ironiser il y a dix ans, devient anxiogène. Ad nauseam. La multiplication de ses effigies, bustes clinquants représentant le profil à barbe effilée que l’esprit créatif et opportuniste des jeunes Indiens a vite su adapter à la mode actuelle, vire à l’obsession. On attend avec intérêt l’achèvement de la construction de sa statue, la plus haute du monde, plus haute que la plus haute statue chinoise, au large de Mumbai, en pleine mer, nouveau Colosse de Rhodes auquel le réchauffement climatique réservera sans doute le même sort qu’à son prédécesseur.

En un peu plus de trois décennies, on a assisté à la transformation d’une figure historique (1630-1680) locale, bien entendu un pourfendeur de musulmans, en référence politique nationale incontournable. Dans les écoles du Maharashtra, et donc de Mumbai où se forment les économistes, les élites et électeurs de demain, les manuels d’histoires scolaires ne tournent plus qu’autour de Shivaji.
En fait, un parti politique a créé un dieu. Or, l’on sait qu’en Inde, on ne plaisante pas avec les dieux. D’autant plus si leurs avatars aux gros bras paradent dans les rues, le regard cinglant comme un cimeterre.

TOUT LE FEUILLETON
Les fumées noires de Mister Modi (1/4) ; Brexit : pourquoi Boris Johnson se rapproche de l’Inde (2/4) ; L’Inde invitée : ce que l’on verra pas au salon du livre de Paris (3/4).