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Aimé Césaire le nègre fondamental

mercredi 6 avril 2011, par Laurence Ubrich

Se définir comme Noir, c’est avant tout retrouver une altérité avec le Blanc. Ce 6 avril 2011, la nation rend hommage au grand écrivain ultramarin décédé en 2008.

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Portrait dessiné : Darius

« Notre doctrine, notre idée secrète, c’était : “Nègre je suis et Nègre je resterai.” Il y avait dans cette idée, l’idée d’une spécificité africaine, d’une spécificité noire.  » [1]

Jusqu’à la fin de sa vie, Aimé Césaire a voulu marteler son identité. Jusqu’à son dernier souffle, il a voulu crier sa négritude. Revenir aux racines de la mère Afrique, y puiser une force nouvelle et ne pas se laisser engloutir par la pensée post-coloniale. Mais si le poète a très tôt choisi de se définir comme Noir, c’est avant tout pour retrouver une altérité avec le Blanc. Pour être capable d’imaginer un avenir commun.

Le mouvement de la négritude – à la fois littéraire, philosophique et politique – date de 1934, lorsque le jeune Aimé Césaire fonde la revue L’Étudiant Noir avec sa future épouse Suzanne Roussy, le Guyanais Louis Gontran Damas et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Ils deviennent ainsi les précurseurs d’une certaine « fierté noire » et une source d’inspiration pour les futures générations d’écrivains antillais, africains ou afro-américains. Grâce à ses textes poétiques ou pamphlétaires, Aimé Césaire a creusé le sillon de la reconnaissance et de la révolte.

Né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe, en Martinique, il fait ses études primaires dans sa ville natale, puis obtient une bourse pour le lycée Victor-Schoelcher à Fort-de-France. Il arrive à Paris en 1932, entre en hypokhâgne, puis en khâgne au lycée Louis-le-Grand. En 1935, il réussit le concours d’entrée à l’École normale supérieure. Aimé Césaire publie son premier texte déterminant en 1939, « Cahier d’un retour au pays natal » [2], dans la revue Volontés. La sortie de cet ouvrage fulgurant coïncide avec une nouvelle étape pour le jeune professeur : il s’apprête à rentrer chez lui, en Martinique.

Un tel livre, aussi métaphorique soit-il, marque une véritable prise de conscience de la condition inégalitaire des Noirs. Long poème constitué de vers libres, fortement influencé par le surréalisme, il est en quelque sorte son manifeste de la négritude. La violence des mots et l’utilisation d’une syntaxe syncopée illustrent le choc éprouvé par l’auteur en foulant le sol de son île. Il semble vouloir hurler au nom du peuple. Le sortir de son aliénation.

« Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu’on eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, dans cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette. »

Il exhorte les Noirs de la Martinique à se faire entendre. À la fois texte de dénonciation de la pauvreté insulaire et appel au soulèvement, il permet à Aimé Césaire de décrire la condition d’homme exploité et nié :

« Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serais un homme-juif, un homme-cafre, un homme-hindou-de-Calcutta, un homme-de-harlem-qui-ne-vote-pas. L’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne. Un homme-juif, un homme-pogrom, un chiot, un mendigot.  »

Après avoir créé la revue Tropiques – dont le projet est la réappropriation par les Martiniquais de leur patrimoine culturel – Aimé Césaire passe ensuite six mois en Haïti, invité par le docteur Mabille, attaché culturel de l’ambassade de France. Ce séjour l’inspire pour publier un essai historique sur Toussaint Louverture et une pièce de théâtre dédiée au héros de l’indépendance. La tragédie du roi Christophe (1964) constitue une « tragédie de la décolonisation » ou comment le peuple haïtien s’est libéré et se construit un nouveau destin collectif. Cette pièce révèle toutes les difficultés et les contradictions d’une nation en devenir. Comment ne pas reproduire les mêmes erreurs que les colonisateurs ? Comment construire un pays neuf sur des bases aussi précaires que celles de l’oppression ?
En 1945, Césaire devient maire de Fort-de-France et député apparenté communiste à l’Assemblée nationale constituante. Deux ans plus tard, l’élu-poète fonde une nouvelle revue avec le Sénégalais Alioune Diop et les Guadeloupéens Paul Niger et Guy Tirolien : Présence africaine. Elle se transforme bientôt en maison d’édition et publie les travaux de l’égyptologue Cheikh Anta Diop ainsi que les romans et nouvelles de Joseph Zobel. En 1948, paraît l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, préfacée par Jean-Paul Sartre, qui symbolise la consécration du mouvement de la négritude.

En 1950, sort Le Discours sur le colonialisme [3], une charge virulente et implacable contre l’idéologie colonialiste européenne. Aimé Césaire la compare audacieusement au nazisme. Il dénonce la barbarie interne à la civilisation occidentale. À des territoires européens de droits et de libertés, Césaire oppose des territoires extra-européens colonisés, soumis à l’oppression et à la haine, au racisme et au fascisme. À des pratiques démocratiques et policées en Europe, il oppose des actions violentes et criminelles commises dans les colonies. Moins d’un an après le début de la guerre d’Algérie, il s’élève contre la torture infligée par l’armée française.

« Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; que l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondées sur le mépris de l’homme indigène et justifiées par ce mépris, tendent inévitablement à modifier celui qui l’entreprend. »

Quelques années plus tard, en 1956, cet esprit libre ne supporte plus le poids de l’héritage stalinien. Il quitte le parti communiste français et adresse à son secrétaire général la célèbre « Lettre à Maurice Thorez ». En 1958, il fonde le Parti progressiste martiniquais (PPM) qui se proclame nationaliste, démocratique et anticolonialiste, inspiré de l’idéal socialiste. Aimé Césaire y défendra longtemps l’idée d’une Martinique autonome, mais ne pourra jamais la réaliser.

La carrière publique du poète se poursuit entre l’Assemblée nationale – où il siège comme non-inscrit de 1958 à 1978, puis comme apparenté socialiste de 1978 à 1993- et sa mairie de Fort-de-France – jusqu’en 2001. Homme de conviction, homme de combat, il conserve une aura et une influence inégalées, même après son retrait de la vie politique. En 2005, il refuse ainsi de recevoir Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, en réaction à la loi sur « les aspects positifs de la colonisation » censés être enseignés aux élèves. Quelques mois plus tard, il reviendra sur sa décision, grâce à l’abrogation de cet article controversé. Pour paraphraser l’ouvrage de Françoise Vergès, on pourrait dire au sujet d’Aimé Césaire :

« Anticolonialiste je suis, anticolonialiste je resterai. »

Le 17 avril 2008 au matin, à l’âge de 95 ans, le « nègre fondamental » s’éteint. Des obsèques nationales lui sont rendues à Fort-de-France, en présence du chef de l’État et de plusieurs milliers de personnes réunies au stade de Dillon. Le défunt lui-même a choisi son épitaphe, extraite du Calendrier lagunaire :

« La pression atmosphérique ou plutôt l’historique/Agrandit démesurément mes maux/Même si elle rend somptueux certains de mes mots. » [4]
Mercredi 6 avril 2011, un hommage de la Nation, retransmis à la télévision, lui rendu au Panthéon à Aimé Césaire, en reconnaissance de "la vitalité des cultures d’Outre-mer".

Le griot insulaire n’est plus mais nombreux sont ceux qui continueront longtemps à pleurer « papa Césaire »… Qu’ils soient « nègres » ou blancs.


[1Nègre je suis, nègre je resterai. Aimé Césaire et Françoise Vergès. Albin Michel, Paris 2005.

[2d’un retour au pays natal. Présence africaine, Paris, 1939, 1960.

[3Discours sur le colonialisme, éditions Réclames, Paris, 1950 ; éditions Présence africaine, 1955.

[4Extrait de Moi, laminaire. Seuil, 1982, 1991.


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