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Apprendre la rhétorique, un art démocratique

dimanche 31 janvier 2010, par Emmanuel Lemieux

Le goût de l’opinion pour les grands discours plutôt que les petites phrases politiques serait au goût du jour. La rhétorique, cet art oratoire de la persuasion, a été relancée par Barack Obama. Mais en France, autre grand pays de rhéteurs, elle n’est plus enseignée depuis 1905, déplore le philosophe Philippe-Joseph Salazar qui y voit un grave affaiblissement de la démocratie.

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Bio-express. Philippe-Joseph Salazar. Philosophe français. Enseigne la rhétorique un peu partout dans le monde. Né en 1955. Dernier ouvrage : l’hyperpolitique, une passion française (Klincksieck, 2009)

Il ne faut pas rêver trop vite sur une disparition définitive du storytelling, cette communication politique de "dé-réalité", basée sur des agencements scénaristiques (Christian Salmon, 2007), mais un appétit du public pour la rhétorique politique, cet art de la persuasion, semble s’être réveillé ces derniers mois.

Dans l’oreille du monde : le président des Etats-Unis Barack Obama qui sait enflammer son auditoire, semble le rendre meilleur et le transporte jusqu’aux dernières frontières. Avec ce nouveau président, la maxime bien connue jusqu’alors de la realpolitik, « On fait campagne en poésie mais on gouverne en prose », perdrait de sa pertinence. Lassées par toutes ces manipulations sophistiquées de la communication et du marketing, les opinions des démocraties retrouveraient le goût du verbe et du discours comme levier d’une action politique « sincère ». Il n’y a pas qu’aux Etats-Unis que l’on s’émeut pour les beaux discours et la qualité acérée d’un argument.

En France, autre pays historique de rhéteurs, l’Assemblée nationale a lancé, en 2009, une collection de livres intitulé justement « Tribuns ». On y exhume les meilleures interventions rhétoriques de Jean Jaurès, mais aussi d’Aristide Briand ou de Clemenceau. Lors d’une soirée de novembre 2009, un comédien a lu publiquement quelques fameux discours de ces fantômes de l’Assemblée.

« Il est vrai que la tendance actuelle semble à la « petite phrase » plutôt qu’au grand discours, mais c’est une apparence, due aux formes actuelles de la médiatisation, estime Bruno Fuligni, truculent archiviste et animateur de cette collection. Il y a eu et il y a toujours des discours étayés dans la vie politique contemporaine. Et il faut reconnaître que les grands orateurs d’autrefois ne dédaignaient pas les piques assassines : « Il est capable de mentir même si cela ne sert à rien », disait Clemenceau à propos d’Aristide Briand… »

Une transaction d’arguments

« La politique, les mots, c’est une vieille histoire », remarque encore Bruno Fuligni. Pour preuve, il a rédigé lui-même un étonnant lexique d’argot parlementaire, « La parlotte de Marianne ».
La parlotte, justement, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, était le surnom attribué aux conférences d’avocats et autres clubs où les jeunes gens de l’élite pouvaient s’exercer au débat public et à l’éloquence. Les techniques de rhétorique s’affûtaient ainsi à la Société des Bonnes Etudes (royaliste), la conférence Molé (libéral), la Conférence Tocqueville, ou encore la Parlotte. Par extension, ces « petits parlements », comme on les surnommait, devinrent des lieux où l’on se grisait de mots, et la parlotte prit une tournure péjorative. Le chroniqueur Alfonse Karr pouvait écrire au XIXe siècle : « la Chambre des députés n’est plus qu’une buvette, un cercle, une parlotte. » Mais sur les 15 000 parlementaires qui ont hanté les lieux, une petite trentaine seulement ont marqué la tribune avec leur talent d’orateur. Un Arnaud Montebourg (prix de l’Eloquence lorsqu’il débuta comme avocat) ne rhète pas comme un Jaurès. Idem pour un Jean-François Copé (devenu lui aussi avocat) qui, s’il martèle ne pas « parler la langue de bois » et théorise sur « l’hyper-parlementarisme », ne flamboie pas vraiment comme Clemenceau. « Un tribun est aussi un chef de file, celui dont le discours fédère et transporte un groupe, un parti, et dans certaines circonstances le pays tout entier », décrit Bruno Fuligni.

Mais toutes ces manifestations et marques d’hommage actuels aux tribuns de l’Assemblée nationale relèvent « d’un goût nostalgique d’antiquaire, tranche le philosophe français Philippe-Joseph Salazar et l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la rhétorique. Mais en même temps, c’est un goût qui signale un manque, un désir, une volonté de comprendre comment la république se fait par l’échange d’arguments raisonnés, mais aussi par l’usage des émotions et les effets d’autorité. »

Normalien de formation, disciple de l’anthropologue Georges Balandier et du sémiologue Roland Barthes, P.-J. Salazar est titulaire d’une distinguished chair de rhétorique, et passe sa vie à l’enseigner aux universités du Cap, de Pékin et d’Oslo : « La rhétorique c’est apprendre comment la vie en commun est une affaire de transaction d’arguments », explique t-il par mail, dans un avion entre la Chine et la Norvège. Il déteste le story telling à la mode chez les élites de la politique et des affaires. « Story telling est une de ces mini-techniques que l’on aime beaucoup en entreprise, pour cette raison que la transaction est fausse : le patron reste le patron, les règles du travail, les mêmes, mais camouflées, un moment, par l’illusion (presque au sens de P. Bourdieu : le jeu avec) d’être "une personne" » explique le philosophe.

Son adversaire n’est pas un menteur

Trois foyers politiques majeurs dans le monde excellent en matière de rhétorique. « Ce qui étonne le plus l’étranger visitant les Communes, c’est la joie, parfois grinçante, avec laquelle les orateurs s’attaquent » s’amuse P.-J. Salazar. La Chambre des communes cultive la réputation de « l’altercation contradictoire », un exercice de réplique argumentée, vif et précis, comme un sport de combat pour élites. Les protagonistes apprécient les figures du « clash », de la « courageous defence », le trait d’esprit dans la houle. Et on applaudira de bon cœur « la good performance » (un « bon spectacle ») du « debate », véritable tennis oratoire d’ailleurs retransmis par les télévisions.

Le dispositif architectural du parlement est essentiel dans la rhétorique parlementaire anglaise, cette démocratie née des pubs et des clubs : « les adversaires se font effectivement face, à quelques mètres, par-delà une table, comme dans une discussion de café » image P.-J. Salazar. A chaque démocratie, son type de forum. Winston Churchill s’opposa en 1941 à ce que l’on reconstruise les Communes, bombardés par un raid nazi, sur le modèle de l’hémicycle français car « nous construisons un bâtiment et puis voici que le bâtiment nous construit ».

Le monde entier a dans l’oreille l’éloquence d’un Barak Obama mais le président n’est pas un Ovni culturel : il est même le pur produit de la rhétorique étatsunienne. Thomas Jefferson, principal rédacteur de la déclaration d’Indépendance, a également composé un règlement du Manuel of parliamentary Practice, toujours en vigueur au Congrès : on ne traite jamais son adversaire comme un menteur, aux motivations sans noblesse. À côté de la jubilation sportive anglaise, le discours de la persuasion américaine est une élévation démocratique. « Savoir parler y est un droit civique » insiste P.-J. Salazar. Les étudiants américains de toute discipline sont d’ailleurs formés pour comprendre les modes argumentatifs du « debate », et s’exprimer avec méthode. Ce n’est pas un spectacle, mais la valeur de la « civility », « une technologie de la parole, régulée au centimètre près, raconte le rhétoricien. Dans le debate à l’anglaise, tous les coups sont permis, et les faibles n’ont qu’à se taire. Dans le debate a l’américaine, tous les coups sont réglés et les faibles peuvent parler. » La scène originelle du debate sauce américaine est la confrontation en 1858 entre Abraham Lincoln et Stephen Douglas, sur le droit de chaque Etat de l’Union à légiférer comme bon lui semble sur l’esclavage. D’un commun accord, ils débattirent dans sept villes et selon des règles strictes : le premier débatteur s’exprimait durant une heure, le second, une heure et demi, puis le premier répliquait durant 30 minutes. On ne se coupa pas la parole, mais on s’étrilla volontiers avec formalisme.

« En France, la politique se caractérise par une dramatisation de la parole, affirme P.-J. Salazar et qui souscrit à la thèse de Georges Balandier sur le pouvoir comme « théâtocratie ». Dans notre culture, nous croisons à la fois la passion de l’excès de la parole politique avec l’affirmation d’une raison cartésienne. Ce sont l’hyper, l’outré, l’exagéré qui donne confiance. »
L’ethnologue Marc Abélès qui a étudié la tribu parlementaire de l’Assemblée nationale fait également apparaître ce contraste de la délibération et de la parole. L’essentiel du travail parlementaire s’exerce dans le feutré des commissions. On passe par des discussions nourries et infinies sur l’essence et l’écriture des textes des lois. Mais ensuite vient la mise en spectacle dans l’hémicycle, sur-dramatisant les oppositions.

« Les singes aux larynx de perroquet » et "l’Eloquent leadership"

Cette discipline verbale de la persuasion relève t-elle du talent ou de la technique ?
En France, l’apprentissage de la rhétorique n’existe plus depuis plus d’un siècle. Diabolique invention jésuite de persuasion, elle a fait les frais de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Par anticipation, l’enseignement secondaire l’a supprimé de ses programmes en 1902. Le résultat est qu’au même titre que la force de frappe, la rhétorique est devenue peu à peu une prérogative essentiellement présidentielle, avec tous les montages et les effets d’autorité possibles. Quant à la rhétorique parlementaire pratiquée sous la Ve république, Fuligni et Salazar dans leurs livres respectifs pointent la même expression d’ argot de député, celui de « perroquet » qui désigne un orateur nul. « Des singes avec des larynx de perroquet » fustigeait l’abbé Sieyès, homme d’Eglise et de politique à l’art oratoire consommé.
« En France, la politique est une dramatisation de la parole. Dans notre culture, nous croisons à la fois la passion de l’excès de la parole politique avec l’affirmation d’une raison cartésienne. Ce sont l’hyper, l’outré, l’exagéré qui donne confiance. »

Ce pays a même cultivé non pas de simples techniques de rhétorique, de l’avis de Philippe-Joseph Salazar, mais bien des « technologies d’hyperparole ». Le drame est que nous utilisons de façon désordonné ce bijou technologique à la façon de militaires qui auraient oublié le mode d’emploi de leur bombe à neutrons. « Ce que je conseille ? D’introduire la rhétorique à l’école afin que les jeunes sachent déchiffrer les arguments des politiques, les comprendre et y répliquer. Ce que je nomme : rendre aux gens les moyens de production de la parole civique, sinon nous sommes réduits à être des spectacteurs. » C’est la thèse de fond de ce philosophe atypique qui a publié un essai passionnant et original sur la question, « L’hyperpolitique, une passion française ».

Nourrir la parole

En qualité d’ « eloquent leadership », Joseph-Philippe Salazar conseille également des patrons en petits séminaires. « Mes conseils portent sur le fait que savoir persuader n’est pas une manipulation, même si l’auditoire s’attend à être manipulé, explique t-il. Je rappelle ce que signifie « leader », qui vient de « loaf », ce qui veut dire « pain » en anglais, soit « nourrir par la parole ». D’où mon antipathie définitive pour la communication sous toutes ses formes. »
« Le problème fondamental à mes yeux, et anti-démocratique, du "verbe politique " actuel est qu’il se fabrique de manière à la fois arrogante et improvisée, une improvisation que les cabinets de conseil instrumentent de mini-techniques hétéroclites et à l’avenant. Or depuis 1789, la persuasion publique et ses techniques sont considérées comme des sortes de mystères d’Etat ou des coups d’inspiration venues du fond de l’âme républicaine. On n’ enseigne plus la technologie de la rhétorique, et on ne la reconnaît pas pour ce qu’elle devrat être, c’est-à-dire des moments de transaction égale entre citoyens et politiques. Tout le monde se fait expert, au coup à coup, les moins sots conseillants les plus puissants, tandis que "les gens" regardent cela avec ébahissement, dégoût, ou passion. »

Une parole de tribun rejoint le philosophe de la rhétorique moderne. Clemenceau au général Boulanger, dans l’hémicycle, le 4 juin 1888 : « Gloire aux pays où l’on parle, honte aux pays où l’on se tait ! »


Repères :

La parlotte de Marianne, de Bruno Fuligni, Horay (2009).

Portrait de Bruno Fuligni, « Braqueur de mémoire » in rubrique Dico des intellos

L’Hyperpolitique, une passion française, de Philippe-Joseph Salazar, Klincksieck (2009). Le philosophe dirige chez le même éditeur, une collection intitulé « Pouvoirs de persuasion ».

Storytelling Saison 1, de Christian Salmon, Les Prairies Ordinaires (2009).

Clemenceau, le combattant, par Samuël Tomei ; Briand, l’Européen, par Christophe Bellon ; Jaurès, l’humaniste, par Paul Marcus, L’Assemblée nationale-la Documentation française, (2009)


Par Nathalie Roudil-Paoluccile 15 septembre 2011 : Apprendre la rhétorique, un art démocratique

J’apprécie cet article car il sort de nombreux sentiers battus actuels proposant la rhétorique comme un art de la manipulation. Les machines à phrases avec l’emphase courent bon train mais où se trouve l’orateur ? Singe, perroquet, amphore vidée de son contenu ?

L’incarnation du discours, l’actio.

Au sein du dispositif rhétorique, l’incarnation du discours est, selon moi, essentielle. Cette partie appelée l’actio fut considérée par les maîtres de l’antiquité, comme étant la plus décisive. Elle concerne la voix, le regard, la gestuelle, la présence de l’orateur, le choix de l’espace. Il s’agit du moment où dire devient un acte, quand se libère dans l’entrelacs de la voix à la langue l’énergie de la figure.

Le « Parl’Être » ou "Paroles de lettre" de l’être"

Mais plus important encore, un discours à d’autant plus d’impact qu’il est dit à partir de soi, de sa personnalité, de son individualité, de sa façon d’exister au monde et surtout d’en accepter les conditions. Un discours a peu d’effet s’il est inauthentique, artificiel ou ampoulé ; en somme s’il est proclamé dans l’apparence. En revanche, il marque, il produit du résultat s’il est dit et parlé depuis la « force » de l’Etre, s’il fait apparaître une vraie personne, s’il est exprimé depuis son propre lieu d’être-au-monde et enfin s’il incite chacun à effleurer, à aborder l’Ouvert.

- L’art oratoire, art de lettres de l’être

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