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BD, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était

Franquin, Schwarz, Bonhomme... Où l’Ours fait des bulles et en explose d’autres

vendredi 1er juillet 2016, par Pierre Pelot

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Ce que je dis c’est ça : tu ne trouveras pas beaucoup mieux que Franquin, pour dessiner les aventures de Spirou et Fantasio, et Spip, et le Marsupilami. Et Gaston. Pas mieux. Ces albums-là c’est de l’or, des trésors. Il ne se passe pas une année sans que je les relise, au moins quelques-uns, et à chaque fois c’est le même plaisir, la même découverte renouvelée, le même bonheur en un mot. Attention. Parce que c’est des histoires, et elles sont sacrément bien bâties, tu rentres dedans, tu t’envoles, te voilà en partance. Au fil des renouveaux, c’est comme si tu les faisais une première fois. A quoi ça tient ? À l’histoire, bon, d’accord, aux personnages, à leur représentation. Au dessin. Plus vivant, ça n’existe pas. Franquin est un grand monsieur, chapeau bas ! J’ai failli écrire « était »… Des albums comme Le Gorille a bonne mine, La Mauvaise Tête, Le repaire de la Murène, QRN sur Bretzelburg( ah, la la… ), Panade à Champignac… la série des Zorglub ! Si ce n’est pas du chef d’œuvre, ça… Et un autre, de chef d’œuvre, mais là vraiment, au sens strict et vrai du terme : Bravo les Brothers … Moi je suis à genoux devant ça.

Trouvez-moi un autre que Franquin pour dessiner en mouvement. Pour avoir ce trait. Pour dessiner un chat cinglé – et là non seulement dans le mouvement qui est parfois du délire pur, mais dans l’attitude en général, la physionomie, même.
L’expression. Attraper l’expression d’un chat, même au repos… Et une mouette ! Une pie voleuse… Trouve-moi un exemple de quelqu’un qui lui arriverait à la cheville. Wasterlain ? Oui d’accord, mais n’empêche… non, pas à ce point quand même, et bien qu’il se suffise à lui-même. Du grand art. Et quitte à me répéter, c’est quoi le grand art ? C’est du bonheur pour celui qui le pratique et pour celui qui le reçoit. Le bonheur pour moi a commencé dans ma jeune jeunesse les jeudi d’été couché dans l’herbe au bord de la rivière quand je lisais Spirou, le journal, et puis donc les albums des héros dudit déclinés. Et il a continué, le bonheur, il est encore là aux mêmes rendez-vous. Présent. Alors toi tu es là tu me dis : « Oui mais des fois c’est quand même un peu gamin… » Et alors, c’est pas gamin sans doute, le reste de la production BD ? Tous ces grands succès à la con que sont XIII ou Astérix ou la plupart du reste, ce n’est pas gamin ? Et tu rajoutes : « Y aurait pas un peu de nostalgie, surtout, là-dedans ? » J’en sais rien, mais qu’est-ce que ça peut faire, s’il y en a ? Ce qui est sûr c’est qu’on n’en a pas besoin. J’ai des petits cousins de 12/13 ans qui les lisent ces albums de Spirou et Fantasio cités plus haut, et ils adorent. Pas besoin de nostalgie, eux. Ils mordent et ils en redemandent. Mon fils aussi, beaucoup moins âgé que moi, adorait, du temps où il les lisait. Alors… C’est juste une qualité de travail, une intelligence… Et ça, désolé, mais ça ne court plus les pages du journal de Spirou de maintenant, dans les tentatives de reprises des aventures de nos braves garçons. On ne peut pas dire. Les scénars, c’est plus ça. C’est même très tarte, parfois. Certains dessins aussi. Exception notoire : La Femme Léopard de Schwartz et Yann. Ah oui, Schwartz. Un bon aussi, celui-là. Pour s’en rendre compte Gringos locos et Le Groom vert-de-gris.

Ceci dit, sorti de Spirou, il y a quand même de belles choses, belles et bonnes, jubilatoires aussi, dans le flot

Alors nostalgie… Ceci dit, sorti de Spirou, il y a quand même de belles choses, belles et bonnes, jubilatoires aussi, dans le flot. Il y a, et je l’ai déjà dit, et je casse les pieds un peu à qui passe à ma portée avec ça, il y a Les Vieux Fourneaux. De Lupao et Cauuet. Loués soient-ils. Chez Dargaud. Ça c’est du bonheur également. Trois albums à ce jour, et qu’est-ce qu’ils fichent donc pour nous en donner un quatrième ?
Tome 1 : Ceux qui restent. Tome 2 : Bonny and Pierrot. Tome 3 : Celui qui part. La belle idée qui valait, ô combien la peine d’être racontée, mettant en scène des vieux fourneaux, vestiges des années de gloire 68, toujours en vie et en action. C’est pas parce qu’on est sur le bout du chemin qu’il faut s’asseoir au bord et se passer de promenades. Ah les vieux bougres. Et vous, jeunes cons s’il en est, comme tout le monde, vous vous dîtes que des histoires de vieux cons… ouais, ça va manquer de pin-ups, de flingues, de fesses et de calibres... je vous entends d’ici. Ça va faire dans la tapisserie qui se décolle. « Quand ils sortent de l’œuf, du cocon, tous les jeunes blancs becs prennent les vieux mecs pour des cons ; quand ils sont dev’nus des têtes chenues, des grisons, tous les vieux fourneaux prennent les jeunots pour des cons… » C’est Brassens qui le dit. Un vieux con, lui aussi ? Ceux-là, Pierrot, Mimile, Antoine, sont des spéciaux. On leur doit quand même une assosse de mal fichus, ridés et bancals, dont la devise est " Ni Yeux ni Maîtres", et le but de faire joyeusement chier le monde. Vive l’Anarchie. Deux albums, deux histoires, les histoires en morceaux ça fait partie d’une seule, et la troisième : Où nous retrouvons nos vieux garnements dans les (avant) derniers jours de leur existence, qu’ils vivent à la va comme je te vas, chaque jour en un très ordinaire baroud d’honneur. Trois pistolets fripés de la pomme, cagneux, tordus, tousseurs et râleurs, mais dans leur tête ça n’a pas pris une ride, au contraire. Ils ont biberonné aux années 68, et il faut en avoir dans le sang, pour, à cet âge pas canonique mais presque, se déguiser en abeille avec d’autres camarades du même tonneau, de la même ruche, même une reine ! Et dans tel accoutrement apinaeique se taper une manif contre le lobby des vendeurs de mort pesticidée… se faire embarquer séance tenante par les flics, mais ne pas cesser pour autant la résistance, dans les rangs de l’ennemi. Ça c’est Pierrot. Plus au sud, en campagne, c’est le déluge, les débordements, les trombes qui s’abattent sur Mimile et Antoine, lesquels font de leur mieux pour que la maisonnette de Sophie, petite-fille de ce dernier, ne coule pas corps et bien, percée de partout et surtout de la toiture. Et le troupeau de brebis de Berthe aurait tendance à se noyer, si on n’y prenait garde. Mais qui peut prendre garde à Berthe, qu’on déteste de conserve depuis des siècles, ou presque. Depuis 1955 exactement. Tout le monde sauf Sophie, précisément qui s’obstine depuis toujours et pour une bien mystérieuse raison à se pourvoir en œufs auprès de la harpie – de ses poules plus exactement. Mystévieuxrieusement ? Oh, en temps voulu, la vérité éclatera… mais avant de savoir, Mimile l’écopeur de déluge se retrouve aux urgences pour cause de malaise, lui aussi mystérieux. Et dans les jours qui suivront, une sorte de cinglé d’un autre âge, encore un, débarque sous ces horizons, venu d’autres, un anglophone aux allures de pirate déboussolé, dans tous les sens du terme, et pas mal cabossé, physiquement comme mentalement. Arpentant tous azimuts les entours, en clamant à qui veut entendre un étrange « Arbignac le biouche ! » Allez comprendre.
Cette tranche de vie de vieux dépotés ( car c’est dans les vieux pots… ) passera non pas par la case départ, mais pas loin : la jeunesse fringante de ce trio, et d’autres, avant qu’ils soient fourneaux… et celle de Berthe, pardi. Pour dénouer le flot de l’emballage cadeau de ces énigmes, ces miracles, ces prodiges, qui planent une vie durant sur certains pour qui le destin n’est pas de la rigolade. Ou plutôt si. Entre les quintes.
Avec pour conter la chose, non seulement le montage narratif rudement bien taillé, mais le trait incisif et de parfaite santé du préposé à l’image. C’est un régal. Le bonheur, encore.

Il y a quelque temps, voilà qu’il fut et qu’il est encore question d’adapter un roman mien, en BD. Joie, me dis-je.

Et le bonheur ( il est où ? comme psalmodierait l’autre ) c’est pas facile et ça se mérite… ça ne se pond pas chaque matin, comme ça, en claquant des doigts sur son trône. ( Image osée )
Il y a quelque temps, voilà qu’il fut et qu’il est encore question d’adapter un roman mien, en BD. Joie, me dis-je. Le dessinateur pressenti, j’aime bien. A part quelques tics qu’il a, mais qui n’en a pas, quand il dessine les filles – évidemment, c’est pas Manara. Mais bon.
Et moi me voilà façonnant avec les outils adéquats une adaptation donc de cette histoire, destination les cases et les bulles. Et que voili il y a peu je reçois une missive du dessinateur qui me dit grosso merdo ceci, deux points ouvrez quasiment les guillemets :
« Je dois émettre quelques réserves quant au pur travail de passage à la BD, ce qui devrait amener quelques modifications pour que le lecteur reste accroché au récit. »
Bien. Faisons court. Il reproche la lenteur de certaines scènes, bien que la comprenant, cette lenteur. Quelques soliloques difficiles à illustrer. Le danger que représente de nombreuses cases par pages qui risqueraient des petits dessins… Bref sur les 100 pages prévues, une réduction de 15 serait la bienvenue. Dit-il.
Alors quoi répondre ? Que le fait que cette réaction basée sur l’obligation d’une réduction « pour que le lecteur de BD reste accroché au récit » ne me semble pas une bonne chose. Et même qu’il est là, le danger. Ce qui me fait peur à moi. Et le signe de, peut-être, une mauvaise direction prise ? De même, craindre « que la langueur de l’histoire qui avance au rythme lancinant de la chaleur de plomb ne soit excessive en BD » ne fait qu’enfler ma peur. Et enfin « ce que le roman permet, la BD ne peut l’étirer de la même façon »… achève de me scier.

Quand je pense à la façon dont Baru a adapté et illustré Canicule de Vautrin…
Mais ne nous languissons pas en lanternages… et finissons cette bavarderie sur des notes aussi pétillantes qu’elles le furent au seuil de ces lignes… ( aurait pu clamer le maire de Champignac).
Et plongeons dans L’intégrale de Carmen Cru, par Lelong, aux ed. Fluide Glacial. Et roulons-nous dans la joie teigneuse et ricaneuse.
Avec aussi le très malin et jouissif L’Homme qui tua Lucky Luke de Matthieu Bonhomme chez Dargaud.
Jolly moment…
Et puis… et puis, feu d’artifice final, deux albums à ce jour : CHOC. Les Fantômes de Knightgrave, Part 1 et 2 . Encore du bonheur, ça n’en finit plus, aussi bien au dessin qu’aux découpage et montage du scénar de cette histoire superbe contant la genèse du personnage emblématique ennemi de Tif et Tondu. Maltaite et Colman sont aux commandes. Magistralement.
Désorendroit, je vais relire Le Voyageur du Mézosoïque… ou Le Prisonnier du Bouddha, tiens…
Et tu commences à me gonfler, avec ta nostalgie, toi…
A la bonne vôtre.


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