Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Bookmark and Share

Beatriz Preciado

vendredi 8 mai 2009, par Hugo Lindenberg

Preciado Beatriz

Dans son nouvel essai, Testo Junkie, la philosophe espagnole, Beatriz Preciado pirate sa condition de femme à coup d’hormones mâles en gel. Et fait le récit de son addiction progressive à la testostérone et à Virginie Despentes tout en décryptant la société « pharmacopornographique ». Une des figures queer les plus enthousiasmantes du moment.

JPEG - 51.7 ko
Portrait dessiné : Darius

Printemps 2000. La France se sent canaille, terriblement gay friendly. Voilà six mois qu’on se PACS à tu et à toi au pays de Christine Boutin. Mais pour certains, tout ça sent déjà terriblement le siècle dernier. Et ceux-là ont un œil rivé sur la nouvelle collection des éditions Balland, « le Rayon gay », dirigée par l’écrivain Guillaume Dustan. Tout comme lui, la collection est homosexuelle, controversée et inégale. Au printemps 2000, justement, Dustan fait un de ses meilleurs coups en publiant le premier essai de la philosophe espagnole Beatriz Preciado alors inconnue dans l’hexagone.
C’est une mini-révolution dans les milieux avertis. L’ouvrage, Manifeste contra-sexuel est un éloge de l’anus – « seul organe sexuel universel » – et du godemiché – « qui marque la fin de l’hétérosexualité comme nature ». Il constitue surtout un appel énergique à la déconstruction des genres (avec d’un côté les filles, de l’autre les garçons). Et devient immédiatement culte dans les milieux queers qui éclosent tout juste en France. Éclosion largement facilitée par l’association ZOO, dont la fondatrice, la sociologue Marie-Hélène Bourcier, est alors l’amante de Preciado et la traductrice de son manifeste. Pionnière du mouvement queer en France, elle y fait connaître de nombreux auteurs déjà célèbres aux États-Unis, comme Monique Wittig, à qui l’on doit de savoir que l’hétérosexualité n’est pas une pratique sexuelle, mais un régime politique.

À l’époque, Preciado se consacre à temps complet à ce qu’elle pense être « une révolution pansexuelle imminente ». Elle court l’Europe pour répandre la bonne parole, organise des ateliers drag king (où des femmes se déguisent en hommes pour déconstruire la masculinité), écrit beaucoup… Huit ans plus tard, le grand soir n’est pas venu, mais consolation, Beatriz Preciado livre un nouvel essai, Testo Junkie [1], tout aussi libérateur et foisonnant que le premier.

Disciple de Jacques Derrida, chercheuse à Princeton, Beatriz Preciado dirige un projet sur les technologies du genre au musée d’art contemporain de Barcelone, enseigne à l’université de Paris VIII et collabore à la revue d’inspiration foucaldienne et négriste, Multitude. Voilà pour le côté pile. Côté face, elle possède depuis l’enfance « une bite fantasmagorique d’ouvrier », se définit comme transgouine et appartient au cercle subversif des pirates du genre.

Car ce qu’elle pirate dans Testo Junkie c’est son état de femme, de biofemme dirait-elle. Le livre relate un protocole d’intoxication volontaire à base de testostérone synthétique. En clair, Preciado y fait le récit de sa prise de testostérone (l’hormone masculine), par voie cutanée en sachet de gel de 50 mg, deux fois par semaine pendant 263 jours. Et raconte les effets de la molécule virile sur son être.

Pour autant, Preciado n’est pas une transsexuelle (une femme qui veut devenir un homme). Passer d’une assignation à une autre ne l’intéresse pas. Ce que veut la philosophe, c’est au contraire « trahir ce que la société a voulu faire d’elle ».

« Je suis né [sic] pendant la dictature, dans une petite ville espagnole dominée par le franquisme catholique, on m’a assigné le sexe féminin, on a fait de l’espagnol ma langue maternelle », raconte-t-elle. Mais les choses ne se passent comme prévu. L’école de bonne sœur non mixte où elle fait ses études lui apparaît comme un « paradis lesbien », elle quitte l’Espagne pour les États-Unis où elle découvre Judith Butler, la papesse des « gender studies ». Enfin elle atterrit à Paris (elle a elle-même traduit Testo Junkie en français), devient un pilier du mouvement queer et décide à 36 ans de prendre des hormones masculines sans avis médical : « Nous considérons les hormones sexuelles comme des biocodes libres et ouverts dont l’usage ne doit ni être réglementé par l’État ni être confisqué par les compagnies pharmaceutiques », écrit-elle pour expliquer sa démarche. Elle se procure donc illégalement cette nouvelle « drogue » en gel et commence à se l’administrer sans en parler à quiconque.

C’est là une des forces de Testo Junkie, être à la fois un essai politique et sa mise en pratique. Preciado y met son corps à l’ouvrage. Et décrit « le nouveau capitalisme chaud, psychotropique et punk » qui exploite la force orgasmique des êtres à coup de médicaments et de pornographie. Un régime « pharmacopornographique » dont « la pilule et Playboy » sont les symboles et l’excitation, l’érection et l’éjaculation les matières premières.
Entrelacé à sa démonstration philosophique, le récit de sa prise de testostérone est assez romanesque. Il commence à la mort de Guillaume Dustan auquel Preciado ne cesse de s’adresser dans un hommage acide et émouvant. Et se déroule durant sa relation avec Virginie Despentes, à qui elle adresse des « ma pute » d’un romantisme inattendu.


[1Testo junkie, Grasset.


Par g monyle 9 mars 2015 : Beatriz Preciado

Je vous cite : "Preciado n’est pas une transsexuelle (une femme qui veut devenir un homme)." Une recherche assez simple vous permettrait de voir l’erreur politique dans votre phrase. Il pourrait s’agir ici d’UN transexueL ou de trans, tout court. Entre temps, Preciado a transitionné.
Molécule virile ? vraiment. Ou est-ce une hyperbole ?


Répondre a ce message
Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.