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Exorcisme présidentiel et défilé des fashionistas du 14 juillet.

jeudi 15 juillet 2010, par Philippe-Joseph Salazar

Le début de juillet voit la fin des défilés de mode haute couture, et celui du 14 juillet.

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(Source Klincksieck)

De loin, sur TV5 Monde, je regardais la performance oratoire de M. Sarkozy mais décalée de plus d’une heure car TV5 Monde, la chaîne la plus sotte du monde, en avait repoussé la retransmission afin que l’Afrique télévisofrancophone pût regarder un épisode de « Dr. Boris », suivi d’un bulletin de Télé Suisse Romande consacré au martyr et à la résurrection de saint Polanski (des fadaises « multi-kulti » aux frais de notre République). Je me suis tourné vers mon amie, Carina, qui revenait de Grand Cayman et que j’avais retrouvée à Johannesbourg pour célébrer la victoire de la Catalogne au Mundial, et je lui fis remarquer deux choses très rhétoriques.

D’abord que, pendant un bref instant, j’avais cru, en regardant « Dr. Boris » que c’était M. Sarkozy : dans la série télé ivoirienne, un docteur de la foi, de tendance « happy-clappy », évangélique , imposait ses mains sur le crâne d’un patient, bête et crédule, et tout en lançant des imprécations en chassait le démon, supporté, comme on dit, d’un casting de sagouins qui empochaient les francs CFA du crétin – or quand, plus tard, une fois soulagé, comme la Suisse entière et leur ministresse de la justice au nom de smurf qui fit un pied de nez à la justice américaine, que Polanski eut quitté son chalet de Gstaad, je regardais l’entrevue menée par le Président, je me suis exclamé, en anglais, « That’s it ! » (trad. : « mais c’est bien sûr ! ») : Dr Sarkozy imposait les mains sur la tête de M. Pujadas et en chassait les démons.

Séance d’exorcisme rhétorique : « Comment vous pensez que moi… ? etc ». Mais M. Pujadas ne pensait rien ; il voulait, le malheureux, poser des questions d’actualité, et son audacieuse interjection à la palinodie présidentielle, aussi incantatoire que les « amen » du sorcier en blouse blanche, sur « les grands problèmes » - « Vous voulez dire les conflits d’intérêt ? » - fut exorcisée : « Comment, moi, vous pensez que ». Eh oui, certes, là est bien le bât qui blesse, nous « pensons que ». Performance ratée. Ah ! si seulement l’Elysée comprenait que la Présidence, en France, doit se dire dans un décor noble, et que faire donner le président sur un perron, devant un bosquet, à ciel ouvert (niaiserie qui date de M. Chirac, ou de sa fille), c’est le planter dans un décor de comédie bourgeoise. Du Courteline, pas du Corneille. Idée de commercial. Dr Boris communiquant. Il faudra bien, un jour, que l’Elysée congédie commerciaux, hachéçés, et associés. Et revienne au ton tragique, à l’éloquence qui élève, à la littérature.

L’autre remarque porta sur la parade du 14 juillet. Là, c’est autrement plus grave.

La rhétorique nationale venait de subir un coup dur : l’humiliation au Mundial, et, pis, une auto-humiliation par des traîtres de comédie, pas une humiliation infligée par un adversaire respectable. Et, par miracle, voici la parade militaire, Dr Boris ! Celle-ci devrait réparer celle-là. Une performance en rachèterait un autre (ce coup-là, TV5 Monde, la chaîne la plus sotte du monde, laissa tomber le masque et retransmit en direct la parade, sous prétexte que des soldats africains y défilaient). Je fis remarquer à ma compagne que juillet c’est la saison des défilés de mode. « Tell me more » me dit-elle, un peu sur le ton de Madame Lagarde quand elle parle sur CNN.

Il est intéressant de voir comment l’armée est devenue un objet d’adulation pour les fashionistas. L’armée, sevrée de son rapport direct à la nation par la suspension, en 1997, de l’appel sous les drapeaux, au lieu de sa généralisation à tous et toutes (d’abord esquissée dans le « parcours de citoyenneté » et puis délavée dans la Journée d’appel et de préparation à la Défense), est devenue une administration, mais une administration privée du préjugé utilitaire qu’on concède aux impôts ou aux hôpitaux publics – bref : « à quoi sert-elle ? » On a vu, récemment, des militaires marchander sur les primes de risque, les annuités, la retraite (très tôt, pour eux, très, très tôt), avec une âpreté syndicaliste qui fait honte à M. Chérèque et confrères. Jadis, quand on allait acclamer l‘armée française, c’était nous, nos pères, nos frères qui défilions, pas des gens qui, pour des raisons de carrière, choisissent de faire ce métier et pas, par exemple : footballeur. Bref l’armée se sert.

Mais, du coup, dans le domaine de la représentation publique que les Français ont d’eux-mêmes, et la rhétorique nationale qui gazéifie, chaque 14 juillet, les troupes à la parade, l’armée a développé sa présence, sa personnalité, et sa capacité à incarner un patriotisme ramené à la portion incongrue de la fashion : voyez les tenues, toujours plus seyantes, toujours plus belles, des tenues comme taillées sur celles des soldats de la reine dans Alice au pays des Merveilles. Et ne parlons pas plumets et falbalas. Il y aurait un sketch à faire sur « l’habillement », et sur la prolifération cosmétique des uniformes et des tenues de cérémonie, ou même de sortie et de service courant, depuis vingt ans (d’un luxe qui épate même les Anglais). Aux bals du 13, les filles, et des jeunes gens, trouvent les pompiers « craquants » à cause de leur petite gueule de gouapes assagies mais qui pâlissent à côté de ces militaires fonctionnarisés qui disposent, depuis vingt ans, d’une panoplie fashion levée sur les plus belles planches des vieux Larousse du XIXe siècle ! Au point que des troupes de l’ex-AOF, fraîchement revenues de razzias, s’étaient même inventé un uniforme d’opérette pour la parade du 14 juillet. C’est dire la compétition entre fashionistas militaires.

L’armée n’est plus que l’exercice incantatoire et épisodique d’une nation qui se veut belle et triomphante, à peu de frais et sans aucun risque ni aucune part de responsabilité, cependant que les commerciaux en charge de l’État bradent ses plus belles casernes et cède le sublime Hôtel de la Marine. Elle parade, sur le mode de la mode, réduite, dans la nomenclature administrative, à une « catégorie d’action publique ». L’armée, littéralement, ne « personnifie » plus la Nation, plus même elle-même. Elle est désormais, véritablement, une « grande muette », d’un mutisme moral dans l’ordre des représentations. Comme la mode, elle est devenue un moment, éphémère et excité, de jouissance tactile, visuelle et sonore.

On tremble à penser comment la France, confrontée à un conflit brutal et soudain, comme c’est l’inévitable lot des puissances alanguies dans un monde chaque jour plus hostile, sans armée composée de ses citoyennes et citoyens, sans doctrine d’utilisation de la force de frappe, sans autre chose que de beaux uniformes designés par un « grand couturier » pour le plaisir des filles et des touristes, pourra répondre « aux armes », et émuler Valmy. On pourra toujours appeler Dr Boris à la rescousse, imposer les mains sur le crâne des barbares et leur dire « Comment, nous ? »


Corinne N,  le 19 juillet 2010 : Exorcisme présidentiel et défilé des fashionistas du 14 juillet.

"Dr Sarkozy imposait les mains sur la tête de M. Pujadas et en chassait les démons"...
Excellent ! merci pour ce billet, j’ai bien ri...

De fait, et plus "sérieusement" depuis que l’armée a été "privatisée", c’est-à-dire depuis que la "conscription" n’existe plus, il est plus facile à l’état de s’engager dans de lointains conflits où les soldats tués ne feront plus guère pleurer que leur famille, les autres pensant en leur fort intérieur, ou pas intérieur, d’ailleurs, qu’après tout, ils ont choisi ce "métier" et en connaissaient les risques...

Merci pour votre analyse de la "messe" présidentielle, la "fumeuse joute" $arkozy-Pujadas, le dénuement volontaire et pathétique de la scène dressée sur une terrasse était à hurler de rire, connaissant les goûts de "misteur président"...
Et le coup qu’il nous fait à la fin, les yeux presque trempés de larmes, façon Omar Shariff, les épaules se rapprochant de la table : "comme ce boulôt est dur ! en plus c’est mal payé"...

A bientôt !
:o)


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