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Jean-Louis Bory, le suicidé de la critique

mardi 13 décembre 2011, par Thierry Germain

La biographie signée Daniel Garcia : portrait d’un grand critique littéraire et d’un féroce critique de lui-même

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Jean-Louis Bory. (source : otbeaucemereville.org)

Il est sûrement des moments plus propices que d’autres pour relire sa vie. Lorsque l’on est sur le point d’y mettre fin, par exemple. Le 8 juin 1979, Jean-Louis Bory trace le portrait de cet être en lui qu’il a toujours escamoté aux regards des autres, même les plus proches : "je débusquais en moi, sous la défroque clinquante du "brillant jeune homme", le vieil imposteur, le tricheur à qui la verve et la rapidité de son débit, sinon de son intelligence, ont permis de jeter de la poudre aux yeux d’un public étourdi par ses astuces de bonimenteur et de parade foraine".

Ce 11 juin, de retour dans sa retraite de Méréville, il tire deux coups de feu, en forme d’épilogue à cette double existence : au plafond, puis droit dans le cœur.
Dans le même cahier, quelques pages plus loin, cette interrogation : "De quoi suis-je coupable ?". Puis cette supplique adressée à soi même, l’une des plus difficiles à résoudre pour quiconque : "M’obliger à m’intéresser à autre chose que moi".

Au terme de ce huis clos de presque deux années, uniquement parsemé de ces combats épiques avec lui même, dans cette bataille que se livrèrent le Bory jubilatoire et fantasque du Masque et la plume, et le sombre personnage prêt à surgir au moindre relent d’âme, qu’est-ce qui aura permis au second de finalement l’emporter ?
A lire le bel ouvrage de Daniel Garcia, on découvre que quatre failles auront finalement toujours fragilisé le Bory intime. Profondément ancrées, elles offrent à titre posthume au compère de Georges Charensol le masque en clair obscur de Calvero, le clown tragique des Feux de la rampe de Chaplin.

"Ce n’est pas tout d’avoir le Goncourt, encore faut-il se le faire pardonner" Pourquoi fallait-il que Colette, "qui lisait six livres par an" (Pierre Combescot), se passionne pour l’ouvrage d’un tout jeune professeur de lettres du lycée d’Haguenau, et s’emballe au point de devenir sa "Grande électrice" ? Déjà largement louangé, le premier roman de Bory allait en 1945 décrocher le prix Goncourt, et la malédiction qui s’y attache.

170 000 exemplaires vendus en échange d’un théorème d’airain : "le grand public lit votre roman pour l’unique raison qu’il a eu le Goncourt mais ne lit pas vos livres suivants pour la bonne raison qu’ils ne l’auront pas. Les connaisseurs ne liront pas votre livre parce qu’il a eu le Goncourt, et ne liront pas les suivants parce que le premier a eu le Goncourt".

"Que peut la littérature ? Tout, à condition de n’en rien attendre"

Et c’est vrai que se succéderont des romans qui seront autant d’échecs. Les succès (critiques ou publics) de Jean-Louis Bory seront désormais liés à des biographies (Eugène Sue), essais (sur la révolution de Juillet) ou témoignages intimes.
En 1978, quelques mois avant son suicide, le succès du Pied, livre enregistré au magnétophone, livre comme un miroir en creux de ses ambitions littéraires, livre bouffon qui semble figer dans le succès une caricature de lui qu’il refuse de plus en plus, sera comme le glas à fort tirage de l’écrivain qu’il avait rêvé d’être.

"Que peut la littérature ? Tout, à condition de n’en rien attendre" En mal de succès chez les libraires, Jean-Louis Bory va passer de l’autre côté du miroir, critique à L’Express puis au Nouvel Observateur (littérature), à Arts puis au Masque et la plume sur France-Inter (cinéma). Et vivre les œuvres des autres comme le plus sûr moyen de retrouver le chemin des siennes.

Il sera scénariste aussi, avec une quinzaine d’adaptation dont La cousine Bette et surtout Vipère au poing qu’il écrivit, sans la connaître, pour une Alice Sapritch dont il avait peut-être deviné qu’ils partageaient les affres d’un long voyage intime avec un autre soi bien encombrant.

Convaincu que la littérature peut porter tous les combats pourvu que ce soit d’abord celui du style, il dépassera le cadre trop étroit de ses convictions pour embrasser de véritables causes littéraires (ainsi de la défense de Céline, "Ferdinand la colère ou le Grand soir fait homme", qu’il manquera de rencontrer à Copenhague en 1947) ou entretenir de longues amitiés épistolaires avec des auteurs comme Jacques Chardonne, Paul Morand ou Jean Dutourd.

De Flaubert, il dira qu’il a certainement mieux servi la cause de la Commune en écrivant le Dictionnaire des idées reçues que s’il avait aidé Courbet à bousculer la colonne Vendôme. Jean-Louis Bory aura donc lui aussi, pour son malheur, son combat en toutes lettres.

"Le gugusse de l’homosexualité militante"

En 1973 paraît Ma moitié d’orange, livre confession d’une grande beauté. Déjà esquissée dans La peau des zèbres en 1969, son homosexualité y est dépeinte comme viscéralement inscrite dans le souffle tendre et amusé de l’existence qu’il déroule. Quelque mois plus tard, ce sera enfin un cri très net dans la revue Accord : "oui, je suis homosexuel !".
Ce combat va d’abord le porter, avec ses mots qui pèsent des vies : "je n’avoue pas que je suis homosexuel puisque je n’en ai pas honte. Je ne proclame pas que je suis homosexuel, parce que je n’en suis pas fier. Je dis que je suis homosexuel, parce que cela est".

Puis ce combat va l’emporter, et cette cause qui s’emballe va précipiter sa chute. Pris à partie dans des lieux publics, piégé dans des émissions racoleuses, de plus en plus engoncé dans l’image de l’homosexuel de service, Jean-Louis Bory va finalement souffrir d’un rôle noble et essentiel pourtant, mais qui n’était simplement pas celui qu’il avait désiré au plus clair de lui même : écrivain.

"Tout de même, papa et toi, vous ne vous êtes rien cassé" Derrière cette tendre apostrophe, extraite de Ma moitié d’orange, une réalité avec laquelle il dut composer toute sa vie : le sentiment de sa laideur, et une petite taille, pesante même s’il en rit ("On croit frôler le mollet, c’est déjà la fesse"). Si ce livre n’y revient que brièvement, la biographie de Daniel Garcia décrit avec beaucoup de pudeur les incessants méandres de la vie sentimentale de Jean-Louis Bory.

"J’arrive dans mes voiles de veuve" écrivait-il à ses amis, et Claude-Michel Cluny décrit au détour de son journal un homme " tel un hibou malheureux, surpris par le jour, sous l’aile d’Alice Sapritch".

Cette litanie d’échecs, c’est le fil noir de sa vie. La star du Masque était d’abord et avant tout un excellent critique. Preuve qu’il ne s’était pas trompé sur les encoches biaisées que ses prestations médiatiques auront finalement inscrites sur sa ligne de vie, beaucoup aujourd’hui se passionnent pour son existence, ses combats ou ses saillies. Et bien peu pour son œuvre.
Où est le recueil qui offrirait à lire une anthologie de ses critiques ? Que sont ses romans devenus ? "La campagne est jolie avec ce beau temps. Pourvu que ça dure" glissera t-il au chauffeur de taxi qui le conduit vers sa dernière demeure. Là bas, une arme achetée dans les années 50 attend patiemment son heure.

Le masque, Jean-Louis Bory en aura fait toute une règle de vie. Il est temps pour nous de saisir la plume qui est cachée derrière.


Repères :

« Jean-Louis Bory 1919-1979 », de Daniel Garcia, collection Grandes biographies, Flammarion, 18 euros. Sortie : novembre 2011 (réédition 1991).


Par Lucyle 25 novembre 2015 : Jean-Louis Bory, le suicidé de la critique

Jean-Louis Bory 1929, ça fait un peu jeune pour partir sous les drapeaux en 1939....


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    Par Arnaudle 26 novembre 2015 : Jean-Louis Bory, le suicidé de la critique

    Exact. C est 1919. Je corrige. Merci.

    Arnaud

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Par Francis Mouryle 1er novembre 2012 : Jean-Louis Bory, le suicidé de la critique

L’anthologie des critiques de Bory a existé. Les éditions U.G.E., collection 10/18 avaient publié 7 volumes de 1971 à 1977 rassemblant les critiques cinéma de Jean-Louis Bory.

Certaines d’entre elles m’ont laissé un excellent souvenir et ce serait une bonne chose de les rééditer intégralement d’une manière systématique :

- par ordre alphabétique des films traités

- par année de parution formant ainsi du même coup une histoire critique de la distribution sur les écrans français qu’on suivrait dans l’ordre chronologique semaine après semaine (des saisons cinématographiques successives)

ou au moins de rééditer un choix alors strictement anthologique qui pourait être établi en fonction de deux critères :

- importance du film chroniqué dans l’histoire du cinéma mondial (grand classique, film expérimental, film de genre de série A ou B, cinéma-bis, mauvais film contenant tout de même sa minute de cinéma pur révélée par l’oeil de Bory, mauvais film ne trouvant aucune grâce aux yeux de Bory éventuellement seul contre tous)

- importance bibliographique de la critique dans l’oeuvre de Bory selon que telle ou telle critique s’avère particulièrement travaillée, soignée, ou clairvoyante ou quelle autre témoignerait de son travail standard, courant, usuel.


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    Par Francis Mouryle 1er novembre 2012 : Jean-Louis Bory, le suicidé de la critique

    corrigendum
    lire dans mon dernier paragraphe :
    "... ou que telle autre...

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