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Lee Seung-u et le journal des sentiments

jeudi 17 octobre 2013, par Arnaud Vojinovic

Serge Safran éditeur publie Le Vieux Journal, recueil de nouvelles de Lee Seung-u. Une occasion pour ce nouvelliste de talent d’approfondir son étude de la psyché humaine mais aussi de nous donner des conseils d’écriture

La nouvelle est un format peu apprécié en France, les Coréens, eux, en sont friands [1]. Ainsi les auteurs excellent dans ce genre offrant une écriture vive et un style apparemment minimaliste, mais très travaillé.

Les éditions Zulma avaient publié en 2011 une anthologie regroupant huit nouvelles de huit auteures coréennes. Une belle occasion de découvrir des univers et des styles très variés et inventifs,avec de jolies pépites. Continuant son travail de défricheur, Serge Safran, désormais en solo, vient de publier un recueil de huit nouvelles de Lee Seung-u, intitulé Le Vieux Journal. Lee Seung-U est l’un de ses écrivains fétiches dont il avait publié, chez Zulma, Ici comme ailleurs (2012), La vie rêvée des plantes (2007) et L’envers de la vie (2000). La vie rêvée des plantes avec un relatif succès fit connaître aux lecteurs francophones cet auteur à la fois si coréen et très influencé par la littérature occidentale. Aux grandes fresques historiques, ou à la peinture de moeurs de ses contemporains, Lee-Seung-u, c’est sa marque de fabrique, préfère l’introspection. Ainsi il décrit avec un sens aigu du détail les pensées les plus subtiles de ses personnages, leur perception et leurs ressentis face aux situations auxquelles ils sont confrontés. Toujours sans excès, ni vulgarité, ni nombrilisme ; ces écrits intimistes sonnent juste.

Ce talent particulier lui vient peut-être d’une contrainte sociale. Dans un entretien accordé au site web lelitteraire.com, Lee Seung-u qui est professeur avoue à cette occasion que son métier est un frein à sa carrière d’écrivain : « Quand on enseigne, on n’a plus la disponibilité nécessaire pour écrire ; on ne peut plus donner à l’écriture d’un roman tout le temps, toute l’attention que cela exige.  » Pris par le temps, il a choisi ce format de la nouvelle.

Le Vieux Journal est sorti à Séoul en 2008. Le recueil explore là encore plusieurs facettes de la psyché humaine. Aucun jugement n’est porté sur les protagonistes qui suivent la route que la vie leur a tracée sans jamais se révolter mais toujours avec une bonne dose de lucidité. Récit à la première personne ou à la troisième selon le degré d’intimité recherché.

Dans Le Vieux Journal, on tombe par exemple sur ces deux amis d’enfance dont les rapports se compliquent un peu plus chaque jour. Alors que le premier s’épanche avec talent dans son journal, l’autre, piètre écrivain, le lui vole et le fait publier. C’est la reconnaissance forcée et une nouvelle carrière qui s’ouvre l’auteur talentueux qui s’ignorait. La mort imminente de Kyu, le voleur, est l’occasion pour les deux hommes de se revoir et de partager ensemble cette première nouvelle publiée.

Avec Le Lecteur, il y a cet homme grabataire et silencieux qui attend. C’est un homme politique rattrapé par les scandales, et ils sont fort nombreux en Corée, qui s’écarte de la vie publique, attendant dans l’ombre le rappel ou le moment opportun pour revenir à la lumière. Mais quand on ne vous rappelle jamais, l’attente transforme les années en décennies. Le temps se fige, votre vie s’épuise. Seul un lecteur vient l’égayer.

C’est parfois le passé qui resurgit à l’occasion d’un accident (Porté disparu) ou lorsque l’on accomplit les dernières volontés d’un défunt (Du côté de Jongnamjin ou l’enterrement dans le vent). Ce passé que vous aviez chassé de votre esprit et que vous devez vous réapproprier. Si l’être humain à une forte propension à l’oubli, ce n’est pas le cas de la vie qui sait se rappeler à vous. Nouvelliste de la mémoire, il sait aussi raconter les regrets pour les choses non faites (Du côté de Jongnamjin), ou encore les erreurs de jugement lorsque l’on prête à l’autre des intentions qu’il n’a pas (Tantôt il se passe des choses, tantôt rien).

C’est parfois le passé qui resurgit à l’occasion d’un accident ou lorsque l’on accomplit les dernières volontés d’un défunt. Ce passé que vous aviez chassé de votre esprit et que vous devez vous réapproprier

Lee Seung-u n’hésite pas à déployer les artifices de l’écriture, rendant complice son lecteur en s’amusant de certaines figures de style comme l’auto-citation ou encore de ce jeu renvoyant les nouvelles les unes aux autres. Lee Seung-u sait marquer avec légèreté, mettant en scène tous ces sentiments qui nous étreignent, nos incertitudes et nos angoisses, nos imperfections qui parfois nous submergent et engloutissent toute volonté. En quelques phrases, atteindre l’humanité et une littérature universelle.


Repères :

Le Vieux Journal, de Lee Seung-u, Serge Safran éditeur (Paris), octobre 2013, 233 pages, 19,50€.


[1Le succès de Bookpal créé en 2011 est un parfait exemple de cet amour des textes courts. L’application téléchargée par 1,5 millions d’utilisateurs permet de naviguer dans un catalogue considérable regroupant essais et nouvelles. Le site décompte quotidiennement 50 000 téléchargements de livres


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