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Film noir, une pure tuerie

jeudi 15 mars 2012, par Alexandre Mathis

Sortie d’un excellent ouvrage chez Taschen dédié à un genre cinématographique trop souvent mis au rancard

Benedikt Taschen est un éditeur à part. Fondées en 1980, les éditions Taschen publient d’abord en édition trilingue les ouvrages destinés au plus grand nombre. Beaux livres, sur papier glacé. Livres de photographies (Paris vu par Brassaï, Eugène Atget…), livres consacrés à la bande dessinée, à l’érotisme sous ses formes diverses… le colossal (pour le format) Eric Stanton en carton dur, pour lequel il faut prévoir une place dans les étagères avec les bouquins de peinture. Des formats de poche également. Art contemporain, mode, et même des formats mini, purs objets de plaisir (8 x 10 cm, Stanton a le privilège des formats géant et lilliputien). Une excellente collection, format catalogue d’exposition, un volume consacré à un peintre, allant de Rubens à Basquiat en passant par Bruegel, Delacroix, Yves Klein… Une collection Architecture, à laquelle on aimerait voir se joindre une étude sur Oscar Niemayer… le génial architecte brésilien, empereur de la courbe, aura 105 ans cette année… Rayon cinéma, on pouvait trouver en 2004 un étonnant John Ford, richement illustré par des documents rares que l’on n’avait parfois jamais vus, dû à Scott Eyman et Paul Duncan. Il y eut Kubrick, Wilder, Hitchcock, Fellini… parmi des titres aux sujets plus passe-partout. Mais ce qui caractérise aussi Taschen, parce qu’après tout, tout éditeur est capable de faire des beaux livres et surtout de les vendre à n’importe quels prix, c’est le prix de vente. Livres grand public, sans pour cela verser dans la vulgarisation, beaucoup de livres Taschen sont accessibles aux personnes à la bourse plate.
Un volume, reliés, vient ainsi de sortir, grand format, 25 x 30 cm, sur papier glacé, consacré au Film noir (au singulier, sans article).

Une branche importante de la culture populaire

Le film noir, presque passé dans la culture populaire, a été moins abondamment servi que le film fantastique, film d’épouvante, cinéma d’horreur, mis à toutes les sauces, appelez-le comme vous voudrez tant que vous ne parlez pas du cinéma de Georges Franju, qui est autre, c’est vrai, et qui n’a jamais voulu faire partie de ces chapelles… où l’on voit depuis quelques décennies tout et n’importe quoi.
On pouvait s’interroger, avant de le lire, sur l’opportunité d’un nouvel opus sur le film noir, vu que les ouvrages, souvent excellents, sur le sujet ne se comptent plus, parfois en resservant les mêmes classiques, c’est dommage, oubliant des petits bijoux comme Et tournent les chevaux de bois, film peu connu de Robert Montgomery, adapté d’un roman de Dorothy B. Hughes, (que Film noir cite toutefois dans la chronologie finale), Solo pour une blonde ‒ un beau scope noir et blanc de Roy Rowland, avec le mal-aimé Mickey Spillane en personne, et plus incompréhensible, des films tels que Je suis un évadé de Mervyn LeRoy (Warner, 1932) avec Paul Muni, grand film de bagne, précurseur, systématiquement écarté, que l’on trouve en dvd, Solo pour une blonde vient d’être exhumé par Carlotta. Sans omettre le film quasi-systématiquement omis, Regeneration de Raoul Walsh filmé en extérieurs à Bowery en 1915, qui invente ce que revendiquera la nouvelle vague, le tournage dans la ville, outre les bas quartiers de New York, un incendie de bateau, réel, sur l’Hudson, tourné sans autorisation, jetant une authenticité jamais vue, ni auparavant, ni après. On trouve facilement une édition dvd du film à des prix imbattables, quelques dizaines de centimes. Cela dit, le livre Film noir ne pouvant tout englober, ne boudons pas notre plaisir.

La griffe du noir

La couverture de Film Noir, à elle seule, arrête le regard. L’édition anglaise, parue en 2004, reproduisait les quatre lettres H A T E écrites, une lettre sur chaque phalange, emblème de Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur de Charles Laughton. Pour l’édition française, comment trouver plus attirant et plus vénéneux que le couple Barbara Stanwyck- Fred McMurray dans Assurance sur la mort de Billy Wilder, tiré du roman de James Cain, comment trouver mieux que la scène du drugstore où les deux amants se retrouvent, quelques instants, furtivement. Couverture annonçant la couleur. Elle, blonde, à damner qui lui résistera, un des plus beaux ports de lunettes noires de l’histoire du cinéma, la femme fatale dans sa perfection destructrice, lui, le regard tendu, veste à chevrons, cravate de soie sombre et or, feutre noir incliné sur le front, le détail de la photo illustrant la jaquette est rendu avec précision, tirage mat (intérieur du livre tiré sur papier glacé et fond noir), le mat évitant toute trace d’empreintes, on en laisse à la lecture de quoi faire la joie des détectives en herbe, même en faisant très attention, de quoi nourrir la fureur du maniaque, ennemi de la manipulation partagée, unique inconvénient de la page noire, mais l’ensemble paie de mine.

Influence de l’expressionnisme, du réalisme poétique, du néo-réalisme

L’ouvrage rappelle les influences sur le film noir américain de l’expressionnisme allemand, de Fritz Lang (M), des premiers Renoir (La Nuit du carrefour, La Chienne), du réalisme poétique français des années 30 (Quai des brumes, Le Jour se lève, mais La Tête d’un homme, un grand Julien Duvivier avec Harry Baur est l’autre oublié permanent), et du néo-réalisme italien avec Les Amants diaboliques de Luchino Visconti, seconde adaptation du Facteur sonne toujours deux fois après Le Dernier tournant fréquemment tenu à l’écart, au profit de la version Tay Garnett toujours citée comme référence suprême, version la plus glamour, la moins crédible adaptée du roman de Cain, Carlos Clarens, émérite pionnier des écrits sur le cinéma d’horreur (Horror Movies, Crime Movies) tenait le film de Pierre Chenal en haute estime.

Genre essentiellement américain, mais aussi français, avec des pépites tel que Du rififi chez les hommes de Jules Dassin, ce livre en rappelle l’existence, le film noir ne se limite pas non plus au sacro-saint Grand sommeil, beau film soporifique, étouffant comme la serre dans laquelle pénètre Bogart (photos magnifiques, peu vues, Martha Vickers dominant le cadavre à ses pieds), à La Soif du mal, dont Franju vilipendait avec une ironie cinglante l’ouverture tarabiscotée, préférant, également, aux plafonds de Welles les planchers de Renoir, à La Dame de Shanghaï, et aux classiques érigés comme les bases obligées d’un genre où l’on peut préférer les films moins voyants tel l’inégalé Les Amants de la nuit de Nicholas Ray, ou Les Nuits de Chicago, incunable, muet de Josef Von Sternberg.

Iconographie d’enfer

Parmi les films passés à la loupe (dix films choisis, illustrant des thèmes développés avec précision (le crime parfait, le poids du passé, le film de hold-up, le docu noir…) avec grandes photos à l’appui, L’Enfer de la corruption d’Abraham Polonsky, They Drive by Night d’Arthur B. Woods, le classique du noir morbide Détour d’Edgar G. Ulmer, Assurance sur la mort avec photos de plateau, Wilder en pleine direction d’acteurs dans la scène du drugstore, Stanwyck avec son gilet angora que l’on ne voit pas en couverture, photo d’une autre fin tournée (chambre à gaz) non retenue au montage définitif, La Griffe du passé de Jacques Tourneur, Les Mains qui tuent avec Ella Raines, Les Tueurs et Pour toi j’ai tué de Robert Siodmak (longue et passionnante analyse), Quand la ville dort de John Huston, L’Ultime razzia de Kubrick, La Brigade du suicide d’Anthony Mann, Il marchait la nuit, Feux croisés de Dmytryk, Association criminelle de Joseph H. Lewis (avec propos du directeur de la photo John Alton), Le Démon des armes (double page de la scène du hold-up) longuement analysé dans sa méthode de tournage, Les Amants de la nuit chapitre L’amour en cavale, High Sierra autre chef-d’œuvre de Walsh avec Bogart seul dans les hauteurs arides, Le Violent de Nicholas Ray, autre film adapté de Dorothy B. Hughes (reçue par Jean-Max Causse au cinéma Action Lafayette pour présenter le film), Gilda avec Rita Hayworth, Les Désemparés et Pris au piège (émouvante photo de Max Ophüls au travail), Le Faucon maltais (versions Huston et Roy Del Ruth, 1931, avec Bebe Daniels), Adieu ma belle d’Edward Dmytryk ‒ le cérémonial de la cigarette allumée, chapitre détective privé, En 4ème vitesse d’Aldrich (avec photos de tournage, superbes ‒ plus Ralph Meeker, avec Gaby Rodgers, au volant de la Corvette), Règlement de comptes de Fritz Lang, Le Rôdeur de Losey… La Maison de bambou de Fuller, La Femme à l’écharpe pailletée… parmi beaucoup d’autres.

Photos double page : Quai des brumes, La Cité sans voiles de Dassin ‒ le fleuron du genre, tourné en extérieurs, photo de tournage en plan d’ensemble (urbain), photos de La Rue de la mort d’Anthony Mann (plan d’ensemble couleurs d’Anthony Mann surveillant Cathy O’Donnell et Farley Granger, entourés par les machinos et les poulets), Péché Mortel avec Gene Tierney (scène du lac, autres lunettes noires qui siéent aux dames), La Dame du lac de Robert Montgomery, évoqué plus haut, film tourné entièrement en caméra subjective.

Taschen sort là peut-être son plus beau livre de cinéma. Vu le prix, il part vite.

Prochainement sur cet écran, Le Cinéma d’horreur chez le même éditeur.

Film noir par Alain Silver, James Ursini, Paul Duncan, Editions Taschen, 191 pages. Relié. 9,99 euros. Parution : 20 février 2012.

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