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Malaparte cinéaste

lundi 23 avril 2012, par Alexandre Mathis

Le Christ Interdit, l’unique film de l’écrivain Curzio Malaparte, revient en dvd

Saluons la sortie en dvd de l’unique film réalisé par Curzio Malaparte, Le Christ interdit. Réédité en salle à Paris, le 7 mars dernier, le film a disparu du cinéma Arlequin peu de temps après.
Esprit libre, associé aujourd’hui encore à un passé fasciste (1920 à 1941) par ceux surtout qui ne l’ont pas lu (certains, faute de dire autre chose, aiment à le rappeler), la mauvaise réputation qu’avait le film de Malaparte dès sa présentation au festival de Cannes et sa sortie à l’Impérial boulevard des Italiens, le 6 juin 1951, n’est pas effacée. Le film a eu plus de succès au festival de Berlin, la même année, avec un prix spécial.

Georges Sadoul, qui ne fait pas dans la dentelle, donne le ton il y a plus d’un demi-siècle, traitant dans Les Lettres françaises le film de néo-fasciste, heure où l’adhésion au parti communiste est refusée à Malaparte. André Bazin, tout en commençant par une mise en garde se distançant de l’homme Malaparte lui inspirant peu de sympathie tient-il à préciser en employant la pincette du « nous », tient le film pour un chef-d’œuvre, dans le n°4 des Cahiers du Cinéma, où il lui consacre six pages.

Pour l’homme, Malaparte, rappelons cette page irrésistible de Kaputt (1944), roman crépusculaire, flamboyant, halluciné, inadaptable à l’écran où l’auteur dédicace à Oswald Mosley Technique du coup d’état, en lui écrivant sur la page de garde ces deux phrases prises dans son livre : « Hitler, comme tous les dictateurs, n’est qu’une femme  » suivi de « la dictature est la forme la plus complète de la jalousie ».
Malaparte, pour le grand public, c’est la villa, à Capri, construction de la plus singulière modernité, perchée sur la pointe d’un rocher face à la mer, dont on voit une partie dans Le Mépris de Jean-Luc Godard, centre autour duquel gravite le film. L’intransigeant Roger Vailland a séjourné dans cette villa en 1950.

Le nom Malaparte, officialisé en 1929, antinomie phonétique répondant à Bonaparte, année où l’écrivain prend ses distances avec Mussolini, est une autre image de l’homme. Malaparte rompt avec le fascisme en 1941. Malaparte, c’est un art du récit inoubliable. Des visions comme on en a pas lu ailleurs, celles, entre autres, sur ce front russe, pris dans un froid polaire, où naîtront des images prises au reportage vécu, dignes de Goya.

Parabole autour du pardon

Ce qui donne un ton irréel au village du Christ interdit est l’absence de désir de la population de vouloir tenir un coupable, la loi du silence qui y règne.
Comme Curzio Malaparte (qui, lui, cachait le manuscrit de Kaputt à travers l’Europe, lorsqu’il était correspond de guerre envoyé par La Stampa, avant d’être arrêté par les Allemands), Bruno était sur le front de l’Est.
Histoire éternelle du soldat rentrant, comme Ulysse, dans sa Toscane natale, découvrant la trahison, après une longue absence. Le frère de Bruno a été exécuté comme résistant par les Allemands, suite à une dénonciation. Maria, ancienne amie de Bruno, sublimissime Anna Maria Ferrero, son troisième film, elle a 16 ans, silhouette, erre et légèreté d’écureuil, a partagé la dernière nuit le lit du frère de Bruno, qu’elle croyait mort, et personne, dans le village, pas même la mère de Bruno ne veut lui dévoiler le nom de celui qui a dénoncé son frère. Un tonnelier, joué par Alain Cuny, lui fait croire que c’est lui.
À partir d’un prétexte qui pourrait donner naissance à un film de vengeance de plus, Malaparte réalise une parabole sur le pardon.

Le film se situe dans la lignée classique du cinéma italien. Post néo-réalisme – digérant le film néo-réaliste à sa fin, plus proche par ses images d’Eisenstein, la fête du 15 août dans le village, la procession, suivies de l’épisode païen «  bénissez les jambes de ces jeunes filles  » qui piétinent le raisin dans la cuve de Bacchus, de Lattuada, voire de John Ford dans le traitement des scènes d’intimité, filmées latéralement, le film touche au baroque, auquel se mêle la vision du quotidien.
Le cinéaste d’un film a l’air d’avoir fait du cinéma toute sa vie (Bazin mettait l’accent sur la maîtrise du récit et de la mise en images).
Le Christ Interdit alterne images presque documentaires et dramaturgie. Fluidité. Concision. Tout est noblesse, dans le film, la gestuelle. Le Christ interdit est un film tout en retenue, et l’émotion vient de là.

«  Tourné à Sienne, et dans sa région où les habitants pratiquent le jeu traditionnel de la Croix  », il s’ouvre sous l’égide de Minerva Films. Décor de rocaille, aride, servi par un noir et blanc superbe, on ne voyait plus ce film âpre, oublié, qu’à la cinémathèque, rue d’Ulm, dans les années soixante, et quelques fois, sur l’unique chaîne de la télévision. Il a été naguère édité en vhs par René Château en version française. Il était devenu invisible.
Raf Vallone y trouve son plus beau rôle, mais peut-être aussi Alain Cuny. La distribution comprend Rina Morelli (la mère de Bruno), Elena Varzi, Philippe Lemaire, Gino Cervi.
Musique de Curzio Malaparte.
Images de Gabor Pogany, qui signera celles du Passé d’une mère, pour son premier film avec Riccardo Freda, la même année.

Édition Tamasa video. DVD Zone 2. VO ST Français.
Noir et blanc. 1h32 (à signaler que imdb donne comme sources une version de 99 min.) Le film fait 1h32 à sa sortie en France en 1951.
Livret illustré par Jean A. Gili, 12 pages.
Parution le 3 avril 2012. 16,98 euros.

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