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Eric Naulleau, en état critique

vendredi 1er mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Chroniqueur sur l’émission de Laurent Ruquier, On n’est pas couché, Eric Naulleau a inventé la critique littéraire d’interpellation face à l’auteur.

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Dessin : Darius

Il est un peu fatigué. Il accuse le coup derrière son bureau des éditions Balland-L’Esprit des Péninsules-Gawsevitch. L’époque est au low cost. Les maisons d’édition se bâtissent comme des marques délocalisables, et tiennent dans un ordinateur et sur un bureau de guingois. La rentrée littéraire n’en a que pour ses ennemis, modèle Christine Angot. Lui, vient de lâcher dans la nature, Ceux qui m’attendent (Balland), un petit animal de fantaisie, écrit par le dessinateur Régis Franc, et un monstre russe au lustre magnifique, La vieille petite fille, de Vladimir Charov (Esprit des péninsules). « Mais de ça personne n’en parle, grogne t-il avec ses faux airs d’ursidé, au mal rasage désormais télégéniquement étudié. Les pronostics sur les prix littéraires et les têtes de gondole accaparent les grands médias. »

Eric Naulleau est donc éditeur, auteur de pamphlets également sur le monde littéraire, mais pour la postérité immédiate, il est surtout l’animateur de l’émission culturelle « Starmag » toute la semaine sur TPS Star et le chroniqueur pour l’émission gros porteur de Laurent Ruquier, On n’est pas couché. Il est fatigué non pas par ses contemporains ou ses projets éditoriaux, mais par les plateaux qu’il écume toute la semaine. « Je n’ai plus le temps de lire pour moi. Je me suis gavé de littérature cet été, et j’ai relu tout Aragon, comme si j’étais en état d’hypoglycémie, mais là, depuis septembre, tout ce que dois lire me lessive. » C’est son pacte faustien avec la télévision : une notoriété, une petite puissance d’influence contre le mutisme total pour tout ce qu’il aime et souhaite éditer. Car c’est elle, la télévision, et plus précisément la productrice Catherine Barma qui l’a extirpé miraculeusement des Enfers de l’édition.

En 2007, on l’annonçait aux abois et en faillite. L’ancien attaché parlementaire du sénateur socialiste Louis Perrin avait fondé sa petite maison L’Esprit des péninsules (EdP), en 1991. Spécialisée dans les littératures de l’Est, elle se maintenait à bout de bras et de ficelles depuis des années. Elle sortait tout de même de ses ateliers, des chefs d’œuvre réguliers, comme Ybicus, de Tolstoï, La Danse du coq de bruyère de Mircea Nedelciu, Une chasse dans le Haut-Altaï du Mongol Galsan Tschinag, ou encore Adieu Shangaï, d’Angel Wagenstein. L’Esprit des Péninsules fut également en première ligne dans le conflit de l’ex-Yougoslavie, et faisait pendant éditorial au positionnement pro-Milosevic de L’Age d’homme. C’est ici que l’historien exilé et opposant démocrate au régime de Belgrade, Ivan Djuric, sortit son dernier ouvrage de référence, Glossaire de l’espace yougoslave. Mais de l’éditeur, on ne retient qu’un scandale.

En décembre 2001, le centième livre de son catalogue s’avère explosif : Naulleau édite un pamphlet aux petites canines, mordant critiques littéraires et hiérarques de la république des lettres, La Littérature sans estomac du professeur et écrivain Pierre Jourde. Cibles : la romancière Christine Angot, Phillipe Sollers et Josyane Savigneau, responsable du Monde des livres. Le texte fait scandale et bonne fortune en livre de poche.

Pourtant en 2007, l’EdP devient l’objet d’un conflit surréaliste. L’actionnaire majoritaire, Rodrigo de Zayas, un pianiste et écrivain espagnol, souhaite vendre ses parts à un éditeur, proche de José Maria Aznar. Eric Naulleau, propriétaire de la marque, se voit dans l’incapacité de poursuivre son Esprit personnel avec les exigences et le marketing qui s’annoncent. Blocage, cafouillage et dépôt de bilan. Rodrigo de Zayas s’étranglera en apprenant qu’Eric Naulleau avait déposé la marque L’Esprit des péninsules en 2003, à son insu alors que l’artiste avait tout de même investi plus de 2,5 millions de francs en 1998 dans la création de l’EDP. Un premier procès s’est tenu en novembre 2010.
Mais en 2007 encore et en quelques semaines, à la faveur du remplacement de Michel Polac, le chroniqueur repéré par la productrice Catherine Barma s’impose aux côtés d’Eric Zemmour. Et comme dans un roman de Balzac, tout repart en flèche. Sa notoriété audiovisuelle aide également à l’accélération de la constitution d’une nouvelle entreprise éditoriale avec Jean-Claude Gawsevitch, où Naulleau fait héberger son Esprit des péninsules.

Et la télé le ressuscita

Aujourd’hui, on le déteste, on le méprise, on le craint. DailyMotion se repaît de ses passes d’armes. La romancière Lucia Extebarria ne s’en est pas remise. De même Pascal Bruckner, André Glucksman seront passés au pressing. L’éditeur, écrivain et critique littéraire (on sait tout faire dans ce métier) Jean-Paul Enthoven a préféré décliner au dernier moment l’invitation pour son dernier roman plutôt que d’affronter le traquenard.

Eric Naulleau est un critique qui interpelle directement, sans filtre, sans écrit transitif et sans ménagement, l’auteur d’une œuvre. L’exercice est d’autant plus violent qu’il se déroule dans l’arène audiovisuelle. En ressort un exercice de « happy slapping » (du nom de ces agressions filmées sur téléphone portable et diffusées) pour gendelettres. L’enseignante en littérature comparée et théâtre, Frédérique Toudoire-Surlapierre , le rappelle dans un essai qui vient de paraître : « La critique n’est pas seulement une activité intellectuelle ou artistique neutre : en elle se révèle l’ambivalence de notre rapport aux autres, dans notre façon de dialoguer avec eux/ou de les affronter. Cette duplicité tient au fait que la critique se présente comme une posture intellectuelle alors même qu’elle est aussi toujours une réaction affective et émotionnelle.  »

De fait, les cibles de Naulleau peuvent toujours se défendre, attaquer, riposter ou même de plus en plus, attaquer préventivement ou par défi, après avoir étudié les interventions des victimes précédentes : la critique de Naulleau engendre alors la critique. Il rejoue en grand ce qu’affirme son ami Pierre Jourde : « polémiquer c’est aussi esquisser en creux, une conception de la littérature. » Celle-là même dont Eric Naulleau a beaucoup de mal à faire la promotion sur un grand média…
« L’exercice direct de la critique me paraît sain. Combien de fois j’ai entendu dans les réunions de rédaction, des journalistes dézinguer férocement un auteur, et être tout miel avec lui quand les lumières s’allument ?  », remarque t-il. La littérature industrielle, le document de choc, le livre politique donnent du grain à moudre. « Mais la télévision a encore ses limites. On peut taper sur la mauvaise littérature, cela n’engage par la chaîne financièrement comme pour un film de cinéma nul ou la chanson ratée. Par ailleurs, même si l’on a tendance à ne pas ménager les hommes politiques,c’est avec scrupule : il sont tout de même plus cultivés qu’une grande majorité d’acteurs et d’artistes qui défilent. »

Et Josyane Savigneau inventa Eric Naulleau

Son principe de critique d’interpellation a sa scène originelle : le mercredi 6 mars 2002, à l’heure du déjeuner dans une brasserie de l’avenue des Gobelins à Paris. Ce jour-là, Josyane Savigneau, alors rédactrice en chef du Monde des livres a convoqué Eric Naulleau pour une explication au sommet. Encadrée de ses deux adjoints, Jean-Luc Douin et Patrick Kéchichian, elle se déclare ulcérée par la publication de La littérature sans estomac de Pierre Jourde. S’ensuit une longue scène homérique d’insultes et de colères. « C’est sûr, on l’a sacrément tabassé. Il en est sorti tuméfié », témoignera l’un des trois convives. Visiblement marqué par cette attaque en coupe réglée, Eric Naulleau écrira lui-même un pamphlet dans la foulée, Petit déjeuner chez Tyrannie (La fosse aux ours, 2003).
Six années plus tard, Eric Naulleau est devenu une icône du démolisseur de fausses gloires, et Josyane Savigneau, destituée en 2005, vient de publier son Point de côté, un récit très édulcoré et psychothérapeutique sur son « K.O social  ».

La rancune est tenace. Michel Abescat, rédacteur en chef de Télérama, a même rédigé, le 21 août dernier, un article anti-Naulleau sur un livre annoncé pour le 17 octobre, mais pas publié parce que pas encore achevé à l’heure où le journaliste répandait son désherbant prophylactique (www. telerama.fr). La sulfateuse, il connaît : Abescat critiquait les polars au Monde des livres. Naulleau, on aura ta peau.

- On n’est pas couché, France 2, samedi aux alentours de 23h

Précis de littérature du XXIe siècle, Pierre Jourde et Eric Naulleau, Mots et Cie. (Le 17 octobre).

Que fait la critique ? de Frédérique Toudoire-Surlapierre, Klincksieck, 175 p., 16 euros

Sur le site :
- Entretien avec Eric Naulleau, novembre 2012 :
www.lesinfluences.fr/N-le-Naulleau.html

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