Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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Christian Estèbe, représentant en mélancolies

Publié le 3 mars 2021 par


Et si l’édition elle-même était une gigantesque fiction : son économie, ses mœurs, sa mentalité, ses personnages formant un gigantesque théâtre à tiroirs ? Christian Estèbe est écrivain, mais il a été également « repré », commercial durant 30 ans, au service des livres. Tous les livres. Dans le roman, Pierre Lombard, son double, sillonne une France à la cartographie littéraire, « des Syrtes jusqu’aux Lacs du Haut pays. Et de l’autre côté, vers le désert des Tartares ». C’est dire le vaste territoire. Il occupait un poste prestigieux dans un grand groupe, qui a été avalé finalement par un piranha aux aguets encore plus gros que lui.  Un burn-out de cadre très supérieur lui a fait claquer la porte sur un monde de trahisons. « Plus d’auteurs fous et géniaux, plus de manuscrits à défendre, bec et ongles, plus de tremblements lors des grands prix littéraires, plus de territoires vierges à défricher, plus de collections de poésie, plus de philosophie, de sciences humaines, remplacés peu à peu par des livres pratiques, des manuels scolaires, des fascicules de droit, de gestion, de management » se dégoûte-Pierre Lombard. À moins de dix mille exemplaires, un gendelettre ne vaut rien.  Le personnage, la quarantaine finissante, autrefois puissant, se retrouve en CDD dans le petit monde des commerciaux de l’édition. Une armée d’ombres et de petites mains au service de la grande machine éditoriale.

Équipé d’une « Dromadaire », lesté de ses catalogues de nouveautés mais aussi de ses encyclopédies à placer chez les particuliers, il part à la conquête des librairies et des médiathèques, des supermarchés et des zones interdites. Il se confronte parfois à l’hostilité et à l’indifférence pour le texte imprimé, pour la plaquette de poésie et le roman de petit éditeur qui ne se vend pas. Il rencontre aussi beaucoup de libraires et de bibliothécaires, ressemblant elles-mêmes (féminisation du métier oblige)  à des personnages de romans délicieusement déjantés : la libraire énigmatique et isolée mais qui sait tout des bruissements du monde, la bibliothécaire qui développe une théorie du complot borgésienne, sans oublier la lectrice fatale mais sans lendemain. Les ciels changeants scandent son odyssée, comme les solitudes. Le « repré » Pierre Lombard cherche aussi à se placer dans ce monde trop grand pour lui : il enquête sur son prédécesseur qui s’est mis en disponibilité et écrit des poésies mystiques, mais ne sait s’il se retirera complètement du monde.

Estèbe raconte par petites touches la fin d’une époque et d’un univers professionnel, celui des commerciaux qui, peu à peu, seront remplacés par les logiciels et l’intelligence artificielle. Dans les hôtels miteux et les bars de nulle part, les zones informelles, la France des Gilets jaunes, il fréquente ses frères si loin de chez eux, en terre de mission, les VRP de cartes postales ou petit électroménager. 

Un « repré » cherchant à convaincre un libraire dirait du dernier roman de Christian Estèbe  qu’il est comme un beau vin d’octobre, celui des vendanges tardives, fruité et mélancolique.

La Vie fugitive mais réelle de Pierre Lombard, VRP, Christian Estèbe, Finitude, 221 p., 17,50 €. Paru août 2020.

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