Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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#Politique

« Mitterrand ? Notre dernier grand roi de France »

Publié le 3 mars 2021 par

CRASH-TEST. Un récit publié il y a un certain temps à l’épreuve de l’actualité : Le Dernier Mitterrand (1996, réédité en poche L’Abeille-Plon) de Georges-Marc Benamou.

Le producteur et écrivain Georges-Marc Benamou. Paris, 2020 © Olivier Roller.

Depuis vingt-cinq ans, Georges-Marc Benamou nous a mis les craquements de petits os d’oiseau en tête. Dissimulé sous une épaisse serviette de coton  afin de ne pas faire gicler sang et viscères autour de lui, un vieux président à l’agonie lente, entouré du dernier carré de fidèles pour un ultime 31 décembre, fait craquer et juter son plat d’ortolans d’une bouchée. La scène  décrite dans un livre paru en 1997 fit grand bruit à l’époque. L’entourage de François Mitterrand, mort un an auparavant, la réfuta violemment, avant d’en convenir bien plus tard et du bout des lèvres.
Georges-Marc Benamou n’arpente plus le Champ-de-Mars avec le vieux président. En face de chez lui, le parc Montsouris bruine. Veillée d’armes. Essayiste, scénariste mais aussi producteur, il veille sur le lancement de sa mini-série, La Jeunesse de Voltaire diffusée en février 2021 sur France 2 et s’inquiète de quelques papiers ou non à venir. Sur la table, entre tasses de café et tabac à rouler, Le Dernier Mitterrand, son livre d’ombres et de lueurs inquiètes. Il vient d’être réédité en poche, quarante ans après l’élection du président socialiste à l’Élysée et vingt-cinq ans après sa mort le 8 janvier 1996. Avec l’écriture d’un documentaire ambitieux sur la guerre d’Algérie en collaboration avec l’historien Benjamin Stora et le projet d’une mini-série adaptant La Peste,  il n’a pas eu le temps de le relire. Un autre temps, une autre mémoire. Ses soixante rencontres enregistrées et ses notes sont sagement archivées. Après avoir été, tour à tour depuis les années 1980, un électrique patron « gauche caviar » (un terme disparu lui aussi) du magazine Globe, un conseiller culturel et audiovisuel controversé de Sarkozy, le producteur d’Alias Carracala d’après les mémoires de Daniel Cordier, un scénariste de film non réalisé avec Vaclav Havel et Milos Forman, l’ancien confident est aujourd’hui mémorialiste de ses fantômes préférés. Les forces de l’esprit, en somme. Serait-il le dernier mitterrandien ?


La scène des ortolans qui ouvre votre récit a fortement marqué les médias et indigné les mitterrandiens à sa parution. Vous comprenez pourquoi vingt-cinq ans plus tard ?
Georges-Marc Benamou : Ce livre a été douloureux et complexe à écrire, et cette scène je la chéris. Invité à ce qui allait être son dernier réveillon de la Saint-Sylvestre,  je débarque dans sa résidence landaise de Latché et découvre une ambiance crépusculaire. La veille d’une mise au tombeau. « Ça y est, je suis dévoré de l’intérieur » me souffle Mitterrand en apparté, ignorant si notre livre d’entretiens pourra être achevé à temps et donnant le signal du départ. Presque absent du monde, il crée pourtant une émotion considérable. Il faut imaginer Danielle Mitterrand, leurs fils Gilbert et Jean-Christophe,  Christine Gouze-Renal et Roger Hanin, Jack Lang, Pierre Bergé, les couples Emmanuelli et Munier entourant un moribond qui se réveille de sa torpeur lorsqu’on lui parle de manger des ortolans. J’ignorais ce qu’étaient ces petits bruants du Sud-Ouest à  la chasse interdite et à la consommation très réglementée, et surtout comment ça se mangeait… Le goût du pouvoir et de ses privilèges, la puissance gourmande d’un homme, c’est ce que j’ai capté dans la fameuse scène des ortolans. Elle a cristallisé une forme de violence et de crudité qui a caractérisé cette cérémonie des adieux réglée par l’intéressé lui-même.  Les ortolans, on m’en parle encore, quand je prends le train pour les Landes.

Des dizaines d’entretiens, et Mitterand meurt. Ce fameux livre à deux voix n’a jamais été publié ?
G.-M.B. : Il l’a été ! Ce sont les Mémoires interrompus. Mais dans quelles conditions ! En effet, à la mort de Mitterrand, l’éditrice voulait le publier mais véto absolu de la famille. Refus tout net. Odile Jacob a édité finalement une version très cadrée. Je me suis senti dépossédé… Contrairement à ce qui a été dit, je n’étais pas du premier cercle. J’étais un journaliste qui avait une forme d’affection pour cet homme politique dans sa fin de vie et harcelé par beaucoup de monde : c’était l’époque du livre de Péan sur sa jeunesse à Vichy, et la révélation publique de sa fille Mazarine. Si complicité  il y a, elle est née de ce projet de livre. Toute proportion gardée, je m’inspirais du formidable livre d’entretiens entre Patrick Modiano et Emmanuel Berl. Alors, j’ai décidé d’en tirer un récit qui restituerait la densité et la complexité d’un personnage que j’avais eu le temps d’étudier de façon privilégiée, c’était vital, et plus tard, il est devenu la trame du scénario du Promeneur du Champ-de-Mars, adapté par Robert Guédiguian et incarné par Michel Bouquet.

Je crois que son héritage politique sera jugé à l’aune de l’Europe.

Les critiques se sont abattues sur vous à la sortie du livre…
G.-M.B. : C’est la règle mais un autre procès, horrible, s’est tenu qui m’a vraiment blessé : ce livre est trop bien écrit pour que Benamou n’ait pas fait appel à un nègre… Une sorte de meute vertueuse, excitée par un Karl Zéro, s’est déchaînée sans rien prouver, en ricanant. C’est là où j’ai une gratitude pour Maurice Nadeau et Bertrand Poirot-Delpech, autres figures disparues,  qui ont salué le livre et ses qualités. Sur ces petites haines mondaines, la proximité de Mitterrand m’a peu blindé. Lors des polémiques à la fin de sa vie, il méprisait cette coterie,  cette  bourgeoisie intellectuelle parisienne, dont il me disait : « Vous verrez, vous, ce qu’ils seront devenus à mon âge. » Nous y sommes. Et il n’avait pas tort.

Que reste-t-il de ce président ?
G.-M.B. : En 2021, une photographie assez claire : c’est le dernier grand roi de France. Cette phrase est vraie : « Je suis le dernier des grands présidents, après moi il n’y aura plus que des financiers et des comptables. » Je crois que son héritage politique sera jugé à l’aune de l’Europe. Si elle n’avance pas, ou si elle régresse, eh bien son grand pari civilisationnel avec les Allemands aura échoué.

Finalement Mitterrand a fait de vous un écrivain ?
G.-M.B. : En effet, la rencontre avec ce vieux roi presque déchu, et ce livre écrit au moment des faits et qu’on réédite, ne m’ont pas donné le choix. Il fallait être au niveau de ce rendez-vous littéraire et politique de ma vie. Parfois, après sa mort, il était là sur mon épaule alors que je rédigeais ce Dernier Mitterrand : Écrire simple… Relire Flaubert… Chasser l’adverbe. Trouver les voies tolstoïennes de l’émotion pure… »

Le Dernier Mitterrand, Georges-Marc Benamou, L’Abeille-Plon, 299 p., 11 €. Paru janvier 2021.

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