Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

Plus que jamais sous l’emprise de la Jeune Fille

Publié le 6 avril 2021 par


Relire, 20 ans après sa parution, les Premiers matériaux pour une théorie de la jeune-fille, du collectif anonyme Tiqqun, est une expérience encore plus troublante qu’à l’origine, tant le caractère visionnaire de ce texte hors-norme, d’une radicalité sidérante, est frappant – à notre époque de soumission volontaire et collective à la surveillance généralisée, via les réseaux sociaux et les algorithmes (de divertissement comme de gestion de la vie quotidienne – banque, énergie, déplacements, etc.) auxquels, de fait, plus personne n’échappe (ni les « opposants », anarchistes, islamistes ou extrême-droitistes, ni, c’est peut-être plus grave encore, le gouvernement).

Il suffit de lire les passages suivants, écrits des années avant la création de Facebook, à une époque où la France se mettait tout juste à l’email, où le portable et la wifi paraissaient encore des délires de geeks, et de s’imaginer en même temps les nouveaux influenceurs aux millions de followers, ou de visualiser le feed de votre ado et les nouveaux rêves qui l’animent, pour être frappé par l’inéluctabilité (et la prescience) de la prophétie – et comprendre que la Jeune-Fille n’est plus une théorie, mais bien le modus operandi, la forme-de-vie, la manière d’être dominante du réel d’aujourd’hui :

« La mainmise du Spectacle sur l’état d’explicitation public des désirs, le monopole biopolitique de tous les savoirs-pouvoirs médicaux, la contention de toute déviance par une armée toujours plus fournie de psychiatres, coachs et autres “facilitateurs” bienveillants, le fichage esthético-policier de chacun à ses déterminations biologique, la surveillance sans cesse plus impérative, plus rapprochée, des comportements, la proscription plébiscitaire de la “violence”, tout cela rentre dans le projet anthropotechnique de l’Empire. Il s’agit de profiler des citoyens. »

« La Jeune-Fille sera donc cet être qui n’aura plus d’intimité à soi qu’en tant que valeur, et dont toute l’activité, en chacun de ses détails, sera finalisée à son autovalorisation… s’assurer de sa valeur, qu’elle veut connaître avec certitude et précision, au travers de ces mille signes qu’il lui reste à convertir, dans ce qu’elle appellera son “potentiel de séduction”. »

« La JF n’est jamais satisfaite de la soumission de tout son être, et de tout son corps, aux normes du Spectacle. C’est pourquoi elle éprouve le besoin de l’exhiber. »

« Le triomphe absolu de la JF révèle que la socialité est désormais la marchandise la plus précieuse, et la plus prisée. »

Ou encore :

« La Jeune-Fille ressemble à sa photo. »

De fait, nous sommes tous désormais des JF, préoccupés de notre image et de la gestion de nos affects, de notre vie sociale, professionnelle et affective, de nos nombres de pas ou de calories brulées.

Il faut préciser ici que « la Jeune-Fille n’est pas un concept sexué ». C’est un concept hybride, croisement de la pensée situationniste et postmoderne, du biopouvoir de Foucault et de la séduction de Baudrillard : la JF, selon Tiqqun, est « le point culminant de cette anthropomorphose du Capital », le stade ultime de « l’extension du domaine » du libéralisme, où nous sommes, chacune et chacun, devenus une marchandise – de Berlusconi qui s’exclame « ils m’ont blessé dans ce que j’ai de plus cher : mon image », à la bimbo homme ou femme d’instagram.

De fait, nous sommes tous désormais des JF, préoccupés de notre image et de la gestion de nos affects, de notre vie sociale, professionnelle et affective, de nos profils sur les sites de rencontre, gérant notre corps, notre alimentation, nos nombres de pas ou de calories brûlées, de livres lus ou d’épisodes streamés, afin d’optimiser notre « capital, capital santé, capital beauté, capital soleil, capital forme, capital séduction », cherchant à maximiser nos likes (et pire encore, notre « likabilité »), en permanence évalués, jaugés, mesurés par des gigabits de datas personnelles qui nous révèlent ce que nous sommes, sans aucun verticalité ou transcendance.

Mais ce que laisse entrevoir le texte, c’est que l’on est passé d’une économie de l’attention à une économie de l’indignation généralisée, quotidienne et partagée, à définir en fonction des panoplies identitaires proposées sans fin par le Biopouvoir – trop content de pouvoir ainsi assigner à résidence ses nouveaux segments marketing, d’autant plus dociles qu’ils ont eux-mêmes l’illusion, joyeuse et émancipée, de leur propre liberté (celle « d’être ce qu’ils sont », et rien d’autres). Tiqqun nous dit : « l’essence de la Jeune-Fille est taxinomique », et, plus loin, qu’elle est « un épurateur de négativité, un profileur industriel d’unilatéralité », qui ne supporte pas la « violence du monde ». Elle « n’exige pas seulement que vous la protégiez, elle veut en outre pouvoir vous éduquer ». « En toute chose, elle sépare le négatif du positif, et n’en garde en général qu’un. De là qu’elle ne croie pas aux mots, qui n’ont en effet, dans sa bouche, aucun sens. »

Et c’est ici que l’on frémit de ce que Tiqqun ne dit pas – était-ce implicite ? – de la Jeune-Fillisation de la littérature, et du cinéma, cet inexorable processus d’annulation (la cancel culture), de dissolution et renversement des valeurs, ce refus de la verticalité, cet horizontalisation de tout, où l’avis d’une bloggeuse au joli chat et au tapis design compte autant que celui du lecteur averti, du connaisseur avéré. Mais pire encore. Parce que la JF a « horreur du négatif », et que tout tourne autour de son identité revendiquée, elle refuse l’essence même de la littérature, et du cinéma, qui est de nous sortir de nous-même, de nous emmener loin (la rencontre, la découverte, l’inconnu) afin de mieux nous reconnecter à des vérités fondamentales de l’expérience humaine, aussi troubles, inconfortables, ambiguës soient-elles. La JF déteste l’ambiguïté. Elle ne veut que d’une littérature, ou d’un cinéma, miroir et réconfortant, ou mieux, indigné, des œuvres de certitudes auto-satisfaites inventées autour d’algorithmes identitaires qui annoncent clairement leur couleur (comme sur les pages d’accueil de Netflix : strong female lead, gay romance, black power). Elle rejette « toute grandeur qui ne serait pas en même temps un signe d’asservissement au monde la marchandise autoritaire, vouée par là-même à sa détestation absolue, et elle ne craint pas alors de parler d’“arrogance”, de “suffisance” et même de “mépris” ». Elle refuse toute fiction qui ne serait pas dans un rapport d’immédiateté absolue à son créateur, ou qui n’indique pas clairement ce qu’elle condamne, ce qui l’indigne, ce contre quoi elle s’élève.

Elle ne veut, en revanche, rien voir qui puisse l’élever. Elle est très bien comme elle est. Et puis qui t’es toi d’abord pour prétendre m’élever ? Elle ne veut rien apprendre. Elle ne veut pas bouger. Elle ne veut pas douter. Elle ne veut pas « se prendre la tête ». Comme le disait récemment une « bookstagrammeuse » s’auto-congratulant de son 10 000e follower « gloser pendant deux heures sur la tournure d’une phrase ? Non merci ! On n’est plus à l’école ! »

La Jeune-Fille ne veut rien voir qui la dérange. « À rebours des sociétés traditionnelles, qui reconnaissent l’existence des choses abjectes et les exposent en tant que telles, la JF nie leur existence, et les dissimule. » Elle ne veut rien savoir des gouffres amers, ni des obscures lois du désir. Ne venez pas lui raconter que le pouvoir est érogène, qu’il n’y a pas d’amour sans « emprise » ni sans trouble, qu’il n’y a pas de rapports sexuels sans jeux de pouvoir et de domination/soumission, aussi légers soient-ils, qu’il n’y a pas de désir sans déséquilibre. Cachez lui ces monstres que nous sommes, toutes et tous. La JF comme l’époque rêve d’une humanité aussi plate et pacifiée, superficielle et immédiate, immédiatement lisible et préhensible, qu’un profil instagram – elle exige que la littérature, et le cinéma, se soumette à ce nouvel ordre, sous peine d’être annulée. C’est sans doute la ruse ultime de la raison technique que de voir l’avènement des réseaux sociaux sonner le glas, in fine, de de toute possibilité de rencontre véritable.

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