Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

Une question de biopolitique

Publié le 15 avril 2021 par


Les questionnaires sévissent. Auto-remplis. En ligne. Enquête de comportements. Ou comme l’a dit, sur France Info, un épidémiologiste de Rennes afin « d’implémenter » (!) une politique vaccinale. Mais questionner le peuple est autrement plus grave que parler franglish.

Plus un pouvoir est ignorant, plus il pose de questions

Qu’est-ce qu’un questionnaire ? Réponse brève : à donner à l’autorité qui l’a conçu, vous le fournit, et vous impose de le remplir, une idée de ce que, de qui vous êtes. Un questionnaire commence en général par une identité, et puis se déroule une série de questions qui, petit à petit, vous cernent pour vous inscrire dans le cadre défini par l’autorité. Exiger de remplir un questionnaire, par écrit, est le summum de l’abus de pouvoir car vous n’avez aucun pouvoir sur la rédaction des questions. Parfois, dans une enquête en ligne suite à l’utilisation d’un service, on vous laisse ajouter une réponse libre à la fin d’un choix (donner un choix, c’est poser mine de rien une question ; entre a, b, c, que prenez-vous ?). 

Cet abus d’autorité passe inaperçu ou paraît « normal » pour deux raisons : d’une part, il nous paraît évident de remplir un questionnaire d’embauche ou de santé car, sans cela, pas d’offre de travail et pas de traitement. On obéit à la nécessité de la norme même si l’incompétence avérée de la gestion sanitaire virale nous montre bien que c’est une pantomime. Mais comment dire non à un fonctionnaire, nenni à un DRH ? D’autre part, nous en avons pris l’habitude : rien de pire pour la liberté que l’habitude. 

Mais, revers de la médaille, ce qu’un questionnaire révèle c’est l’ignorance des détenteurs de l’autorité. On vous questionne, dans un entretien, non pas seulement pour savoir si vous répondez à une norme d’emploi mais aussi pour aider, par exemple, une entreprise, à mieux affiner son profil de recrutement. Écrit ou verbal un questionnaire est une rhétorique de pouvoir. Dans le rapport commerce-consommateur, quand on vous demande, après un achat en ligne, de répondre à un questionnaire « simple et rapide », on vous demande en fait de travailler gratuitement, et pour l’entreprise qui sous-traite les données, et pour le commerce en l’aidant à mieux cibler. Vous travaillez gratis pour augmenter le pouvoir qu’a sur vous ce commerce : comment la fois prochaine ne pas cliquer sur une gamme de produits « qui vous séduisent » ?

Une démocratie vous met au questionnaire, une tyrannie vous passe à la question.

Un questionnaire est donc à la fois un acte de pouvoir et un aveu d’ignorance : le questionnaire est en démocratie l’équivalent soft power de la « question » dans les régimes violents. Ceux-ci torturent, mettent à la question leur population pour exhiber leur pouvoir absolu et obtenir par des tourments des renseignements. Jadis la « question préalable » était le nom judiciaire de la torture. Une démocratie vous met au questionnaire, une tyrannie vous passe à la question.

On a compris : un questionnaire sert à l’autorité qui le manie à se faire une idée de vous, de ce que vous pensez, de ce vous savez. Plus un pouvoir est ignorant, plus il pose de questions.

Allemagne année zéro du questionnaire biopolitique

« Peut-être jamais avant nous dans l’histoire de l’humanité une telle purge en masse d’une société n’a été entreprise. » Général Lucius Clay

Réponse longue : pour trouver un cas exemplaire, démocratique, de questionnaire administré politiquement à toute une population, pour savoir ce qu’elle pense et pour signifier le pouvoir qu’exerce sur elle l’autorité légitime, il faut se tourner vers l’Allemagne de 1945-1948 – celle du film Allemagne année zéro de Roberto Rossellini (1948). Ou du reportage littéraire, en 1946, du Rimbaud suédois Stig Dagerman, Automne allemand (1947).

Après la reddition sans condition du Reich hitlérien, les Américains mirent au point un « Questionnaire » (le terme est anglais) destiné à la population allemande alors sous leur contrôle (17 millions), imités par les trois autres armées d’occupation. Ce Questionnaire (titre anglais), ou Fragebogen, appliquait une directive de dénazification élaborée par le Gouvernement militaire américain, la fameuse Directive Joint Chiefs of Staff JCS 1067d’avril 1945, dont le but explicite était une « rééducation » du peuple allemand : « Peut-être jamais avant nous dans l’histoire de l’humanité une telle purge en masse d’une société n’a été entreprise » – dixit le gouverneur militaire américain, qui donc admettait que le génocide des juifs ou le goulag, tous comptes faits, étaient une politique d’amateurs face à l’efficacité  gestionnaire de la démocratie américaine. 

L’« entreprise de purge en masse » s’appuya donc sur un texte, le Questionnaire à 131 questions. Il en exista différentes versions, au fil des impératifs de dénazification et après la promulgation de Loi de Libération du national-socialisme et du militarisme de mars 1946 : une version à 145 questions et une autre, réduite à 14 questions dans certains cas. Cette loi s’épaula de tribunaux d’exception, ou Spruchkammern, que la population rapidement renomma des « moulins à paroles », ou « énormes moulins à papier dans cette Allemagne qui manque de papier » (Dagerman) – étranges juridictions où les puissances d’occupation choisissaient comme jurés des citoyens vierges de nazisme et de « militarisme » pour évaluer leurs concitoyens suspects qui comparaissaient pour s’y confesser. Dagerman en fait un compte rendu glacial.

Cette collecte massive et obligatoire de données possédait donc un but ultérieur à la traque des criminels de guerre ou à la proscription de citoyens jugés inemployables : elle avait pour but intellectuel d’acquérir une idée du nazismeà partir de données factuelles personnelles et d’évaluer ce que pensait encore les Allemands bref, de s’en faire une idée politique. Et ce protocole se ferait à partir de données empiriques afin d’orienter les Allemands vers une véritable « libération » comme le nommait la loi du même nom. La vie entière d’un peuple, individu par individu quasiment, était passée au crible d’un Questionnaire : un cas de « biopolitique ». 

La biopolitique fonctionne à plein rendement quand le corps est à merci.

De fait avec la crise sanitaire et la panique gestionnaire on a beaucoup parlé de la théorie de Michel Foucault, la « biopolitique » : or il est étrange qu’aucune étude de la période du Gouvernement militaire en Allemagne n’a étudié sa gestion sous l’angle de la biopolitique, c’est à dire de la gestion physique de l’humain au nom d’une rééducation démocratique

Biopolitique : trois enfants réfugiés, Time, 12 novembre 1945

Et pourtant tout y est : une population civile affamée et démédicalisée (gestion des besoins vitaux), neuf millions de prisonniers dans des camps de fortune (gestion de la masculinité « toxique »), suicides collectifs et mortalité infantile record (gestion générationnelle), des villes en ruine et des campagnes dévastées avec le démantèlement des services de base (gestion de l’environnement matériel). On estime, sur la base de documents, que deux millions de civils, à l’Ouest, moururent d’août 1945 à octobre 1946, au début de cette période de « rééducation » et la « libération » de masse : plus deux autres millions estimés disparus – sans compter les sept millions de « déplacés », expulsés de l’Est, dont les statistiques sont incomplètes. Il est établi que le taux de mortalité dans les camps de prisonniers allemands sous juridiction française fut telle que près de 170 000 prisonniers sur 900 000, normalement protégés par la Convention de Genève, moururent de faim, de maladie, de maltraitance, « perdus pour raisons diverses », de novembre 1945 à  mars 1946. Le futur maréchal Juin compara un camp tenu par l’US Army à Dachau et Buchenwald. Vae victis

Ces chiffres sont cités pour bien saisir comment le Questionnaire était couplé à une véritable mise à la question des vaincus. La biopolitique fonctionne à plein rendement quand le corps est à merci. La rhétorique du Questionnaire qui visait à évaluer si un individu pouvait, ou ne pouvait pas, devenir un citoyen démocratique était arrimée à un contrôle biopolitique des données vitales (nutrition, santé, reproduction, milieu matériel). À Brême, l’obtention de cartes de rationnement était sujette à devoir remplir la version allégée du Questionnaire. Bref du pain contre la question.

Un écrivain allemand déjà célèbre en Europe, loin de devoir être suspecté de nazisme, mais suspecté néanmoins, Ernst von Salomon (1902-1972) écrivit un récit autobiographique, Le Questionnaire (Der Fragebogen, 1951) où il mit en scène ses réponses aux 131 questions, et les agença en une narration suivie. Il écrivit ce documentaire du Questionnaire s‘attachant à se demander, souvent, pourquoi cette question, comment y répondre (« Ma nationalité ? Mais la Prusse n’existe plus ! »), et pourquoi cette faute de grammaire, en anglais. Il questionne le Questionnaire tout en y répondant afin de retrouver sa liberté. Son livre n’est pas le sujet de cette analyse.

Le sujet est que, grâce à Salomon, on est contraint de se poser une simple question : comment fabrique-t-on le texte d’un formulaire destiné à rééduquer une population entière ? On a là le questionnaire absolu de contrôle d’une population, où des technocrates américains férus d’enquête d’opinion décident de la procédure.

Le Questionnaire, première page.

Identifier les attitudes et orienter vers la démocratie 

Le Questionnaire débute sur un acte d’autorité rhétorique et linguistique. Son Avertissement stipule : « S’il existe une différence entre la version anglaise et la version allemande, la version anglaise a la primauté. » Amusant. Car à l’époque les Britanniques considéraient l’américain comme une langue bâtarde, et quasiment à part, mais les Américains souvent pensaient, parmi les gens éduqués (dont les cadres militaires et civils), que leur « dialecte » (leur terme) était supérieur à l’anglais métropolitain. Salomon, cosmopolite, n’hésite pas à pointer du doigt les solécismes, alors que le citoyen allemand lambda à rééduquer qui ne comprend pas l’anglais est incapable de voir s’il existe une faute de traduction vers l’allemand. Pourtant si sa réponse est fausse, il en porte la responsabilité. De même, vous et moi ne pouvons jamais changer une question d’enquête : nous devons accepter comme véridique la question, chaque mot, même si pour une raison ou pour une autre nous ne comprenons pas, pas vraiment, tel mot, ou le trouvons stupide ou mal orthographié. Le contrôle commence par imposer un vocabulaire.

Identifier les « attitudes » des individus et les orienter.

Face à l’ampleur de cette gestion quantitative de la « vie politique » on doit se demander de quels modèles sociométriques ont disposé les bureaucrates militaires américains. Un tel appareillage ne s’invente pas au pied levé ; il dépend d’une culture politique particulière. Ici, d’une pratique américaine qui a été imposée, avec la langue elle-même, comme la norme à suivre aux autres Alliés occidentaux. La rapidité avec laquelle, dès avant la fin de la guerre, la procédure étant déjà cadrée, on la mit à exécution témoigne qu’elle est l’application experte de modèles établis.

La source scientifique est un ouvrage pionnier en psychologie sociale datant de 1929, The measurement of Attitude de L. L. Thurstone et E. J. Chave. La sociologie quantitative connut en effet un essor rapide dans la société hyper-développée industriellement des États-Unis, où la gestion des groupes et des individus devaient suivre des méthodes également industrielles, en ce cas-ci par l’application de méthodes statistiques. 

Le but de cette nouvelle sociologie empirique était double : identifier les « attitudes » des individus et les orienter. Il est notable qu’on dut attendre 1949, vingt ans après son maître ouvrage, pour que Thurstone fût publié en français avec un article en hommage au Français Henri Piéron (1881-1964), qui inventa, lui, … la profession des conseillers d’orientation-psychologues. On a là la matrice du Questionnaire qui vise d’une part à identifier les attitudes des Allemands, et d’autre part à les orienter vers la démocratie. Ce terme d’« attitude », courant de nos jours en sociologie et en marketing, est un anglicisme et n’est attesté en français, dans ce sens-là, qu’en 1950 (Jean Maisonneuve, La Psychologie sociale). Voilà un autre impact, en France, de la technologie américaine mise en œuvre dans le Questionnaire. Une personnalité dominait, et domina longtemps, le domaine: Paul Lazarsfeld (1901-1975).

Les trois modèles pour questionner un peuple

Les Alliés, à l’Ouest, voulaient se faire une idée aussi exacte que possible de l’attitude des Allemands vis-à-vis de la rééducation qui se mettait en place en vue de les orienter vers la démocratie. Or les psychologues qui mirent au point le Questionnaire avaient sous la main trois exemples américains d’enquête de population. 

Le premier était le formulaire du recensement décennal américain établi en 1940 : le Questionnaire servait en effet de quasi recensement de la population allemande en ce sens qu’il s’agissait de recenser et de trier ceux qui étaient prêts à devenir des citoyens démocratiques des nazis qu’on mettait hors circuit. 

Le second était une enquête de grande ampleur sur les « attitudes » des… soldats américains, missionnée par le ministère de la Guerre. En 1945, 600 000 questionnaires furent analysés statistiquement et le résultat, publié en quatre volumes, rendu public en 1949. Paul Lazarsfeld, dans son élégante présentation synthétique du projet, The American Soldier, notera : « Les soldats montrent peu d’intérêt pour les problèmes de société » et « peu de désir d’une société meilleure ».  Bref, au moment où, dès avant la fin de la guerre, les technocrates du social mettaient au point le Questionnaire pour rééduquer les Allemands loin du « militarisme » et les orienter vers un esprit démocratique, ils étudiaient leur propre population militaire. Ils durent pousser un soupir de soulagement quand l’analyse statistique démontra que la soldatesque ne « voulait pas du tout prendre le contrôle politique » et n’avait cure des « problèmes de société », ni de vouloir améliorer celle-ci. L’État fédéral américain avait une stratégie à deux faces : questionner ses soldats pour déterminer si, ayant guerroyé, ils étaient susceptibles d’avoir développé des attitudes « militaristes », celles-là mêmes qu’on voulait éradiquer chez les Allemands. 

Le troisième est un questionnaire imposé à 5 000 prisonniers allemands dans un camp américain en 1945. Cette « enquête d’attitude » – GAS pour « German Attitude Scale » – est dans la droite ligne des spécialistes cités. Le but est d’établir le « score démocratique » du groupe à partir d’un échantillonnage : comme un camp pouvait aussi servir à former la nouvelle génération de fonctionnaires et responsables allemands, rééduqués à la démocratie, il était important de disposer d’instruments d’appréciation, fiables dans la perspective des enquêteurs. Cette enquête est cruciale car, à la base, un prisonnier de guerre a fait la guerre et est donc suspect de pouvoir reprendre les armes. 

Les 110 questions du GAS formaient un réseau de pièges : chacune des onzièmes questions était une question dite « de vérité » (factuelle) et les autres des questions dites d’« attitude » (morale). Exemple : si un répondant cochait « oui » à la question factuelle, « L’aviation alliée ne bombarda que des objectifs militaires », sa réponse était notée comme un mensonge car le répondant savait que c’était faux, donc il mentait pour ne pas paraître anti-Alliés. Si, à la question morale, « L’ambition ayant pour but la gloire personnelle n’est pas un bon trait de caractère », le répondant cochait « oui », sa réponse indiquait un nazi ou un militariste. Bref, selon que la question était de vérité (factuelle) ou d’attitude (morale), une réponse positive indiquait : le répondant est à rééduquer, si possible, mais pas d’emploi ou de responsabilité pour lui. Et souvent pas de pain. 

Les instruments statistiques relativement complexes permirent donc de produire un profil type de la population militaire incarcérée dans ce camp, et de projeter les données sur l’ensemble des 3 à 4 millions de prisonniers aux mains de l’US Army, afin de déterminer, à grande échelle, qui des soldats vaincus mais porteurs d’une formation, personnelle et collective, mais aussi bureaucratique, intellectuelle, industrielle, technique, matérielle, ouvrière spécialisée, pouvaient devenir l’armature professionnelle d’une Allemagne « libérée du militarisme » et reconstruite à l’américaine.

Pour conclure : le questionnaire peut être appliqué à n’importe quelle situation politique, à n’importe quel régime, à n’importe quelle société. Les questionnaires que nous remplissons sont divers, nombreux, épars, sans coordination, alors que les questionnaire du Fragebogen et du GAS furent des machines à rassembler un savoir aussi exact que possible d’une population considérée comme criminelle. On a demandé une fois pour toutes aux Allemands : « Comment avez-vous été ou non nazi ? », on nous demande encore et encore : « Comment êtes-vous ceci ou cela ? » Où est la différence ?

Cette différence est de degré et non pas de nature, car le Pouvoir, en accumulant les questions durant notre vie, veut obtenir une idée de qui nous sommes, pour mieux nous contrôler, de même que remplir un seul questionnaire, de 131 questions, affiné en août 1945, aura permis aux Alliés de contrôler le peuple allemand, même divisé, durant cinquante ans (est-ce fini ?). 

La prochaine fois qu’un « fournisseur de service »  vous tend un questionnaire, pensez Questionnaire – et demandez à être payé pour répondre. Vous n’êtes pas encore dans un camp. Après, il sera trop tard.

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