Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

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#Société

Christophe Naudin, un historien au Bataclan

Publié le 6 septembre 2021 par

#HISTOIRE. Mercredi 8 septembre, débute et ce, pour une durée de 9 mois, le procès hors normes des attentats du 13 novembre 2015. Christophe Naudin, professeur d’histoire et essayiste, fait partie des rescapés du Bataclan. Il avait publié l’année dernière, son récit de reconstruction et de réflexions. Pour mémoire. Pour la vie.

© Christophe Naudin, auteur de Journal d’un Rescapé du Bataclan (Libertalia), Paris, février 2021 par Olivier Roller.

Peut-on faire confiance à un type qui calcule EODM et qui a failli clamser sur leur riff de Kiss of devil ? Pour lui, la compacité de la violence inouïe du 13 novembre 2015 s’est réveillée quelques mois plus tard dans un caisson à IRM fonctionnelle du laboratoire Cyceron de Caen. La terreur. La panique. « Un bad trip » souffle-t-il. Cobaye volontaire de « Remember », une étude décennale du CNRS, supervisée par l’historien Denis Pechanski et le neuropsychologue Francis Eustache, sur le suivi psychologique de 1 000 victimes, il a flippé sa race. Christophe Naudin a beau tenter de garder la tête froide depuis qu’on a essayé de l’assassiner au concert du Bataclan, et que des yeux fous de meurtre se sont posés sur lui, et que coule de la matière blanche des crânes fracassés, et que tremble dans la fosse une marée de cadavres indistincts, et que chuintent les chaussures dans des mares de sang, et que reviennent les odeurs de poudre et de corps apeurés, il n’a pas supporté l’enfermement du caisson. Il l’écrit dès les premières lignes : « À environ 21h40, c’est par un bruit de pétards que l’Histoire me percute. Le temps, en me retournant, de voir un homme, son regard haineux, et les flammes sortir du canon de sa kalash, tout s’accélère, je suis projeté en avant dans la fosse. Pendant plusieurs minutes sous le feu, je perds de vue mes amis et parviens à me réfugier dans un “cagibi” à droite de la scène, avec une vingtaine de personnes. Nous n’en sortons que deux heures plus tard, libérés par le Raid. » Depuis, le professeur Naudin a développé une claustrophobie. Celle de l’emmuré vivant. « Je ne supporte plus quand je suis entravé. »

Quelques années plus tard, on le retrouve, voix douce, précision et concision, quadragénaire à la cool et petite barbe obligatoire, calé dans le canapé blanc du studio photo, situé à proximité du Bataclan. L’état d’urgence et le couvre-feu sont aujourd’hui sanitaires. Lors de la séance photo, le portraitiste Olivier Roller le cerne au plus près, en frontal, en braillant ses habituels cris de guerre et de conquête des visages. Mais cette fois, le professeur d’histoire y prend goût. Il dévoile même son tatouage post-novembre. De nombreux survivants ou des membres des familles de victimes se sont ainsi tatoués, comme pour se continuer ou continuer l’existence des disparus en inscrivant leur nom ou un symbole dans leur chair1. Sur le biceps, la mort danse gaîment. Le pogo d’un couple de squelettes médiéval. « Ma compagne, elle, est plutôt gothique » précise Christophe Naudin. Le couple enseigne au collège, les lettres pour la première, l’histoire pour le second. Depuis l’attentat, ils mènent une vie commune, et ont déménagé hors de Paris. Pendant la reconstruction, la vie continue. A surgi à la faveur du quinquennat de l’horreur, et du procès monstre annoncé pour le second semestre 2021, son récit, Journal d’un rescapé du Bataclan.

Son éditeur, Libertalia, nous annonçait 13 000 exemplaires vendus ferme à la fin du mois de février. Son livre est conçu comme un journal de bord. Il est d’une sobriété de chameau. Pas de pathos. Pas de gras. Dans la tempête psychique des mois qui ont suivi, saisi par « une pulsion », il a tenu son journal de bord pour se « vider », l’a oublié, puis l’a écrêmé avant de rajouter une utile postface où il analyse comment il écrit et pense sous TPST (Troubles du stress post-traumatique). Il a puisé dans ses propres ressources morales, intellectuelles et politiques. Son livre, en effet, est politique. « J’aime les écrits politiques, je dis bien ses écrits, de George Orwell, qui m’ont inspiré lors de la rédaction du journal », explique-t-il. Le récit fonctionne par flashs. Et quand au fil des mois, il délaisse son puzzle à mille pièces c’est bon signe, cela veut dire que la vie reprend le dessus parfois, le tire par la manche pour d’autres sensations. Il a perdu un ami dans l’atten- tat mais il est reparti voir des concerts, Eagles of Death Metal à l’Olympia, FFF et il était fin prêt pour le controversé Medine au Bataclan si celui-ci n’avait pas renoncé devant la bronca. Il suit avec assiduité une thérapie psy qui l’oblige par la technique EMDR à replonger mentalement dans la fosse.

« Tu voyais tout en rouge » lui rappellera sa mère. Tous ses souvenirs du 13 novembre sont encapsulés dans une mémoire en infrarouge.

Lorsqu’il est arrivé chez sa mère, sans un mot, dans la nuit, il lui a réclamé une platée de pates et du vin. Et il ne s’est pas désarrimé de l’écran de télévision. Cette nuit-là, « tu voyais tout en rouge » lui rappellera sa mère. Littéralement. Tous ses souvenirs de la nuit sont encapsulés dans une mémoire en infrarouge. Quand il est hors de chez lui, il peut être assailli par les images flashs. Les beaux jours revenant, il tente de belles échappées païennes au soleil dans la nature bourguignonne ou à Montpellier. Il se perd volontiers dans la campagne, après une excellente pintade à défaut ce jour là d’un révéré parmentier d’andouillette sauce chavignol- et deux verres de sancerre blanc La Grande Châtelaine, chez le vigneron-restaurateur Joseph Mellot. Le médiéviste se replonge dans ses chères études et l’essayiste, à fond dans une tournée de conférences avec son co-équipier, l’historien William Blanc, autour de leur livre publié cette même année 2015. Sujet : le mythe de Charles Martel capté et surgonflé par les identitaires, et qu’il faut leur reprendre. Le métalleux rebranche la sono. Le rock de Palm Spring mode Queens Of The Stone Age le console, mais aussi Artic Monkeys. Prodigy et Pink Floyd. « Curieusement, depuis le 13, j’écoute beaucoup moins les U2 et Bono de mon adolescence » constate t-il à voix haute. Le professeur d’histoire poursuit son enseignement dans un établissement où ses collè- gues n’osent l’aborder sur ce qu’il a vécu et où ses élèves discrets le soutiennent avec une désarmante bienveillance. Son double, la victime du 13, se manifeste et l’attente de temps à autre, irascibilité, perte d’empathie, sautes d’humeur, angoisse, grosse fatigue. « Un yoyo émotionnel ». Un régime Tranxène. Une journée dans la vie de Christophe Naudin, ça peut donner quelque chose comme ça : « Je suis bizarre en ce moment. Le retour est difficile, il fait mauvais, je trouve les gens moches et cons. Laetitia part demain avec son petit, pour dix jours. Ça joue sans doute. Sinon, un type a foncé en voiture sur six militaires, à Levallois. (9 août 2017) » Le livre tricote ses avancées et ses zones d’ombre. Il l’a repris, en a ébarbé des détails trop personnels, puis l’a «contextualisé ». Son livre est sorti le 30 octobre 2020.

Le 16 octobre 2020, alors qu’un Tchétchène islamiste décapitait le professeur d’histoire Samuel Paty à la sortie de son collège, Christophe Naudin se trouvait au cinéma. « Je regardais Drunk de Thomas Vinterberg, l’histoire de profs de collège qui boivent comme des trous pour vérifier si l’on ne vit pas plus heureux. On s’est pressé pour rentrer avant le couvre-feu, et puis j’ai appris la nouvelle, et je me suis remis à somatiser, fatigue et lourds maux de tête, comme une grosse gueule de bois. » Depuis cinq ans, le rescapé a conti- nué l’enseignement, qu’il adore. Lui aussi aborde la liberté d’ex- pression et manie les dessins radioactifs de Charlie Hebdo. « Deux jours après l’attentat du 7 janvier, il n’était pas question que l’on en parle pas en cours, on peut tout dire avec sobriété et goût du fac- tuel, c’est plus puissant qu’une leçon de morale. J’aime enseigner, et j’aime les questions souvent intéressantes de mes élèves. J’aime quand plutôt que de se braquer, ils interrogent ». Dans un bahut de 750 collégiens, et selon lui sociologiquement plutôt bien brassé, « l’islam ne pose pas plus de problème que les autres religions. En fait, ce sont toutes les religions qui depuis huit ans que j’enseigne, manifestent une vraie évolution. Plus d’insistance, de marqueurs et de virulence. Par exemple, je me suis retrouvé assez perplexe devant les interventions d’élèves évangéliques. » Ces prises de paroles combinées à la nouvelle idéologie consumériste de l’éducation, « où le parent d’élève s’estime client et voit dans tout enseignant, un précepteur à sa disposition en même temps qu’il conteste son savoir-faire professionnel » compliquent le métier, remarque-t-il.

“Je ne supporte pas les militants qui frayent avec les islamistes, qui pensent qu’un.e Noir.e ou un.e Arabe ne peut être raciste car il/elle est victime de racisme.”

Dans les réactions à son livre, il accroche comme légion d’honneur libertaire, celle de Riposte laïque qui le traite de « lèche- babouches ». Sur Twitter, ce champ de bataille débridé des professions intellectuelles, il s’est surpris à se trouver des sou- tiens et ne pas se sentir tout seul avec ses analyses. Son journal établi du 5 décembre 2015 au 16 décembre 2018 est implacable et constellé d’impacts meurtriers. Alors que les islamistes au fil des mois sortent couteaux, cutters, feuilles de boucher, haches, marteau, armes à feu, voiture-missile, camion fou, il consigne comme des communiqués de guerre ces meurtres sur le sol européen, l’inertie de pays comme l’Allemagne et la Grande-Bretagne [ils préfèrent avoir affaire à des « fous » et des « isolés »], mais aussi les réactions d’intellectuels et de publicistes. Christophe Naudin met à distance, sans surprise, les identitaristes et la « nébuleuse » du « Printemps républicain », le mouvement de Laurent Bouvet et Gilles Clavreuil, « représentatif d’une gauche qui ne sent pas bon, non plus ».

Mais ce qui fait le sel de l’ouvrage est son offensive devant les réactions imperturbables du nuancier de l’extrême gauche universitaire et médiatique, ou des militants racialistes, commen- tant les attentats de 2015, au moment même de l’événement et au long de toutes ces années. « Je ne supporte pas les militants qui frayent avec les islamistes, qui pensent qu’un.e Noir.e ou un.e Arabe ne peut être raciste car il/elle est victime de racisme », écrit-il en utilisant une ironique écriture inclusive. Dans son collimateur, les néo-racistes des « Indigènes de la République », son animatrice de l’époque, Houria Bouteldja, et sa disciple sur-haineuse, Louisa Yousfi. À coté de ces racialistes très minoritaires, tout un front de pensées et de postures s’est révèlé dans l’événement. Le journaliste Edwy Plenel. Le journaliste Denis Sieffert et ses articles « à gerber ». Le géopoliticien Pascal Boniface. L’ancien journaliste du Diplo, le « pathétique » Dominique Vidal. L’auto-entrepreneuse essentialiste Rokhaya Diallo. L’auto-entrepreneur philosophe Michel Onfray, tout comme le leader de l’ex-Action Directe, exaltant les djihadistes en valeureux combattants contre le méchant impérialisme occidental, et qui tournera casaque. Ce « pauvre » Edgar Morin publiant un livre avec frère Tariq. Le statisticien Emmanuel Todd qui des morts de Charlie-Hebdo ne voyait que des soutiens zombis et hypocrites, et se fera beaucoup plus discret après les carnages du 13 novembre. Le sociologue de l’EHESS, Farhad Khosrokhavar qui « minimise souvent l’aspect idéologique et religieux, pour le réduire à un phénomène limite psychiatrique ». Cinglant, sarcastique, indigné, Christophe Naudin rentre dans la mêlée et n’hésite pas devant la mitraille critique. « Plenel, je le respecte plus que d’autres, mais un Pascal Boniface ne me paraît pas sauvable, grince-t-il. Le pire c’est La Gasnerie, aujourd’hui il me fait plus de peine qu’il ne m’inspire de colère, mais c’est que ma thérapie commence à produire quelques effets d’apaisement et de mise en recul. »

Dans le Journal, Geoffroy de Lagasnerie (essayiste, professeur de philosophie à l’ENS d’art de Paris-Cergy et habilité à diriger des Recherches), « une caricature de ‘’philosophe’’ bourgeois » cela donne : il « assume totalement le côté ‘’excuse’’ reproché par certains à la sociologie, proposant même qu’elle permette de rendre irresponsables des criminels, comme le fait la psychiatrie, prétendant que ce serait “une belle idée de gauche”. Le type va jusqu’à dire que les terroristes ont visé ces endroits parce qu’ils leur étaient inaccessibles dans leur jeunesse, “intimidants pour ces jeunes des minorités ethniques”, ils auraient mis ‘’des mots jihadistes sur une violence sociale ’’ ! C’est tellement obscène, et en même temps idiot et malhonnête ! (12 janvier 2016) »

En bon historien, Christophe Naudin sait que son propre récit changera de statut, de compréhension et d’éclairage au fil des années

Plutôt que les victimes, on se demande si ce n’est pas certains beaux esprits qui pourraient nous en apprendre plus sur les esquives cognitives dans le beau caisson de Cyceron. Ancien militant express du PS (« Un petit tour et puis voilà, je ne m’y sentais pas utile »), cette dérive d’une partie de la gauche, il obser- vait depuis des années. Ce que confirme son co-auteur, William Blanc, historien et ancien vieil anar, lui, de la CNT : « J’étais beaucoup moins sensible que Christophe sur ces dangers théoriques et ces liaisons dangereuses, mais il m’a convaincu. » L’analyse et le positionnement du rescapé du Bataclan sont partagés par un autre auteur de Libertalia : Nedjib Sidi Moussa, politiste et poète, qui a publié en 2016, un essai remarqué, La Fabrique du musulman, concernant « la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale ». Il y analyse tout un jeu de rôles destiné à l’enfièvrement identitaire. Jeu bien compris entre adversaires : les militants de l’islam politique, ceux venus de l’ex- trême gauche prêts à coller au plus près d’un Tariq Ramadan et des troupes de la « religion des damnés de la Terre » et ceux de l’extrême droite les dénonçant. Le même jeu de rôles stérile entre racistes et anti-racistes se déployait ainsi dans les années 1980- 90, tel que l’analysa cruellement Pierre-André Taguieff, politologue proche à son heure du PS et de SOS Racisme, et auteur plus tard de l’expression « islamo-gauchiste ».

En bon historien, Christophe Naudin sait que son propre récit changera de statut, de compréhension et d’éclairage au fil des années. Pour l’instant, il s’agit d’une petite borne-mémoire individuelle, mais elle devrait se transformer en un fragment précieux des passions collectives qui muèrent la France des années 2010 face à l’islam et à l’islamisme. Il se compulsera également en herbier mortifère de ce que publicistes et intellectuels auront pu penser de pire sur ces questions.

En attendant le procès et des jours meilleurs, Christophe Naudin écoute toujours Eagles Of Death Metal.

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