Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Les aventures du politique

#Macron #Politique #Pouvoir

L’Œuf, la gifle et le Président Macron

Publié le 29 septembre 2021 par

#CRASH-TEST. Un essai paru un certain temps à l’épreuve de l’actualité. Relire La République injuriée d’Olivier Beaud (PUF). Entretien avec l’auteur.

©Le juriste et universitaire Olivier Beaud, Paris, 2020 par Olivier Roller / Les Influences.

Un attentat présidentiel simple comme un œuf. En déplacement le 27 septembre au Salon international de la restauration, de l’hôtellerie et de l’alimentation (Sirha) à Lyon, le président de la République a échappé au jet d’un œuf sur son épaule, la coquille étanche y a simplement rebondi. Son jeteur, un étudiant de 19 ans, a écopé d’une garde à vue et d’un examen psychiatrique. Cette mini-réplique a rappelé le geste beaucoup plus spectaculaire du début de l’été. Ce 9 juin 2021, pas de président enfariné, ou entarté, mais giflé. Une scène filmée sous tous les angles et mondialement diffusée sur la toile : dans un bourg de la Drôme, le président de la République en bras de chemise et précampagne. Au milieu de la petite foule qu’il décide de saluer, un individu interjette un insolite « Montjoie ! Saint Denis ! À bas la Macronie ! » Il tente une gifle et attente de ce fait au Président. Une mêlée d’agents de la sécurité. Un instant de sidération. Dans les minutes, les heures et les jours qui suivent l’attentat digital, un long brouhaha médiatique, politique, collectif mais à peu près harmonieux : c’est la République que l’on insulte, la fonction présidentielle que l’on abîme, la Démocratie que l’on dément. On glose sur le dispositif défaillant de la sécurité élyséenne. On imagine un couteau de chasse ou une arme à feu. On se demande aussi, qui du président ou du manant a le plus dégradé la fonction. Damien T., professeur en « arts martiaux médiévaux », satellite perdu des Capétiens et des Gilets jaunes, jeune homme infusé dans la culture geek d’extrême droite, a relancé une vieille histoire, celle des offenses à ceux qui furent naguère les demi-dieux de la république.

Le juriste Olivier Beaud nous le résume : « Cette histoire confirme la dégradation de l’esprit public. Un président de la République étant considérablement protégé, il n’est pas toujours facile de l’approcher. Mais toutes ces dernières années, on assiste à des passages à l’acte de plus en plus faciles sur de nombreux élus locaux. Souvenons-nous également de Nathalie Kosciusko-Morizet agressée sur un marché, de la gifle déjà administrée au Premier ministre Manuel Valls, ou de l’enfarinage du candidat à la présidentielle François Hollande, et plus récemment de Jean-Luc Mélenchon. Pour ce qui concerne Emmanuel Macron, nous sommes passés d’un flot de violence verbale sur les réseaux sociaux au moment des Gilets jaunes à une atteinte physique car ici, ce n’est pas une simple baffe mais bien une gifle, un acte qui cherche à humilier, rabaisser, anéantir une dignité, celle du président de la République. Même si franchement, le gifleur n’était pas à la hauteur de sa gifle. »

Professeur en droit public à Paris 2 et directeur adjoint de l’Institut Michel Villey, il est l’auteur, en 2019, de La République injuriée, une copieuse histoire du pouvoir contesté. Dans la noria des insulteurs et profanateurs de figures présidentielles, Damien T., condamné à 18 mois de prison – dont 4 mois ferme –, aura sans doute droit à une notule, mais pas au gabarit des grands insulteurs de la République

Est-ce un fait divers microclimatique ou bien le battement d’une gifle qui annoncerait un cyclone politique ? Jusqu’au livre d’Olivier Beaud, l’impensé sur cette question du consentement collectif de l’inviolabilité de la dignité du chef de l’État était manifeste. Dissipant le folklore des bons mots vachards, des moqueries qui tuent et de la corrosion relativiste, l’universitaire édifie sur l’enjeu de son étude. Il écrit : « Un tel délit, relatif en apparence au seul chef de l’État, concerne, en réalité, tout le régime politique. En effet, le titulaire de la magistrature suprême doit agir au sein d’un régime constitutionnel qui le met en relation avec les autres pouvoirs publics que sont respectivement le gouvernement – partie du pouvoir exécutif –, le Parlement et la justice. » Et second aspect tout aussi important : « On pourrait croire qu’un président de la République attaqué, brocardé, moqué, caricaturé, voire insulté, défend son propre honneur, en tant que personne privée si l’on veut, en invoquant le délit d’offense. Grave erreur, en droit, du moins, car le chef de l’État ne peut pas se défendre lui- même. C’est le ministère public (c’est-à-dire le parquet) qui, seul, peut agir. »

En 2019, l’universitaire a comblé un vrai déficit de savoir juridique, constitutionnel, philosophique et moral sur la question. La « préhistoire du délit » est la loi contre l’offense faite au roi qui date du 17 mai 1819. La consécration de l’offense au président de la République, elle, s’inscrit dans le contexte de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Premier alinéa, modifié en 2002 : « L’offense au Président de la République par l’un des moyens énoncés dans l’article 23 est punie d’une amende de 45 000 euros. » Aux origines, ce délit qui relève tout à la fois de la presse et de la poli- tique, souligne le juriste, était passible d’un an d’emprisonnement ferme et d’une forte amende – qui diminua au fil des décennies de quolibets et de diffamations.

” L’Offense remet en cause le culte du chef.” Sous Vichy, un petit bureau des outrages suivait assidûment les propos anti-pétainistes.

L’auteur note la spécificité du délit : « Le législateur de 1881 ne s’est d’ailleurs pas trompé car il a pris soin de ranger le délit d’offense au président de la République parmi les crimes contre la chose publique. Par consé- quent, l’offense est censée défendre l’institution qu’est le chef de l’État, la fonction et non la personne qui l’exerce.» Non sans mal. Les broncas parlementaires sur cette nouvelle disposition sont de qualité, garanties libérales ou saillies autoritaires suivent les variations des régimes. Il faut attendre 1868 pour que se des- serre, un peu, la liberté d’irrévérence à la figure intou- chable du président. Olivier Beaud nous plonge dans les archives de procès électriques tels que les deux de Léon Gambetta « offensant » Mac-Mahon, celui d’un ancien proxénète face à Casimir-Perier, les lazzis accablant un Félix Faure ou un Émile Loubet en « vil panamitard ».

« L’offense remet en cause le culte du chef », formule Olivier Beaud. L’historienne Anne Simonin l’a mis sur la piste peu connue du régime de Vichy. Olivier Beaud a décortiqué avec gourmandise, et le lecteur avec lui, des archives jusqu’alors peu exploitées : un petit bureau des outrages suivait assidûment les propos anti-pétainistes. C’est le morceau de bravoure du livre qui laisse à voir la mentalité particulière d’un système autoritaire et tout ce qu’il y a eu de brutal, zélé et répressif, et ce dans les moindres détails.

L’après-guerre est certes moins autoritaire mais tout de même très contrainte. L’injure devient une technique machiavélienne. La courte IVe voit ainsi les adversaires politiques pousser le pouvoir insulté au prétoire, afin d’en tirer de grands spectacles tribunitiens. Olivier Beaud met par exemple en scène Vincent Auriol face aux insultes des communistes et de la presse d’extrême droite, dont notamment le jeune Antoine Blondin. De Gaulle de retour au pouvoir usera d’un « illibéralisme » singulier : on ne touche pas à la stature présidentielle. À côté des caricatures du Canard Enchaîné mais surtout de la presse d’extrême droite beaucoup plus radicale et ordurière à son endroit, les blasphèmes antirépublicains se veulent plus expéditifs qu’aujourd’hui : l’OAS mitraille à tout-va la DS de fonction, manquant de peu le Général et son épouse.

Dans son document magistral, Olivier Beaud restitue la longue déconfessionalisation du respect présidentiel. Celui-ci descend de l’Empyrée avec la fin du gaullisme et mai 68. Georges Pompidou, timidement, et surtout le libéral Giscard d’Estaing s’emploient à partir de 1974 à ne plus poursuivre leurs injurieurs. En 1981, François Mitterrand observera cette même tendance car « sa dénonciation violente du Coup d’État permanent l’avait coincé », et il s’efforcera de trouver d’autres biais ni heureux ni toujours très légaux pour contraindre ses détracteurs et ennemis turbulents tels l’écrivain Jean-Edern Hallier. Jacques Chirac lui aussi observera cette relative placidité vis-à-vis de l’ordure, mais une tentative d’assassinat par un militant d’extrême droite rappellera la cible de choix qu’est un président de la République. Nicolas Sarkozy, lui, abaisse de plusieurs degrés le respect pour la fonction et sonne l’avènement de l’article 433-5 : c’est-à-dire le délit pénal d’outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique. Il n’y a plus de hiérarchie. Le président de la République se met ainsi à la hauteur d’un maire d’arrondissement ou d’un pompier de quartier sensible. Le quinquennat sarkozyen coïncide avec la montée en puissance des réseaux sociaux, des effacements de frontières privées et publiques mais aussi des corps intermédiaires, sans oublier l’explosion de la judiciarisation. La communication sans filtre conduit elle au fameux face-à-face filmé, « Touche moi pas » suivi d’un présidentiel « Casse toi pov’ con ! » et à la viralité d’images sauvages. L’« ordinaire » François Hollande et le « jupitérien » Emmanuel Macron suivent cette même pente d’une réduction de la riposte judiciaire à l’offense spécifique. Jusqu’à la gifle de Tain-L’Hermitage.

La justice est passée d’une période d’excessive servilité au pouvoir à une excessive animosité contre lui.

Aux yeux de notre professeur de droit public, la position libérale qui consiste pour un président de la République moderne à être jugé comme n’importe quel citoyen est finalement « une bien mauvaise idée ». D’autant plus que la justice, elle aussi, a changé : « elle est passée d’une période d’excessive servilité au pouvoir à une excessive animosité contre lui. De vieux magistrats et membres du Conseil constitutionnel comme Maurice Patin répugnaient à faire juger des responsables politiques par des cours correctionnelles et mettaient déjà en garde contre les dérives et les effets d’une justice traitant le président de la République en simple citoyen. »

La gifle 2021 a-t-elle marqué de son empreinte un changement notable dans cette histoire française des offenses ? Et, question lancinante du débat, la liberté d’expression est-elle illimitée ? Haussement d’épaules : « Elle n’a fait que confirmer la dérive observée de la détérioration des mœurs politiques, nous indique Olivier Beaud. L’analyse du livre m’avait déjà fait changer d’avis lors de mes recherches, et cette histoire de gifle me rend plus affirmatif encore. Je ne suis plus vraiment libéral sur cette question, la restauration du délit d’offense contre le chef de l’État ne me paraît plus scandaleuse. Même s’il faut aussi, en même temps, continuer à réfléchir à la conciliation des privilèges avec un système démocratique. »

La République injuriée. Histoire des offenses au chef de l’État de la IIIe à la Ve République, Olivier Beaud, PUF, 670 p., 27 €. Paru en 2019 (Prix Charles-Aubert).

Je m'abonne ! Partage Twitter Partage Facebook Imprimer

Laisser un commentaire

Ce site web utilise ses propres cookies et ceux de tiers pour son bon fonctionnement et à des fins d analyse. En cliquant sur le bouton Accepter, vous acceptez l utilisation de ces technologies et le traitement de vos données à ces fins. Vous pouvez consulter notre politique en matière de cookies.   
Privacidad