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Anatomie des crises syndicales françaises

Publié le 2 octobre 2021 par

L’idée : Deux ouvrages proposent leur analyse de la situation syndicale particulièrement médiocre en France. Mais, ils ne pratiquent pas la même anatomie du problème.


Travail et ambition sociale, Paul Santelmann, L’Autreface, 160 p.,  16 €. Paru avril 2021.

Anatomie du syndicalisme, Dominique Labbé et Dominique Andolfatto, Presses universitaires de Grenoble, 278 p., 20 €. Paru juillet 2021.

Paul Stantelmann est spécialiste de la formation continue pour adultes, fréquentant depuis des années de nombreux acteurs du monde social (salariés, employeurs, etc.). Il déroule en 12 chapitres, toute une réflexion sur le syndicalisme, la crise, l’emploi et la formation.  Air connu, il constate, comme beaucoup, le déclin du mouvement syndical, le pourcentage de syndiqués inférieur à 10 % du nombre des salariés – contre près de 30 % à la Libération. Il pointe les effets pervers de la loi sur le financement public des organisations syndicales, qui n’ont plus besoin d’avoir des adhérents. Cette disposition a eu pour conséquence particulièrement délétère, la professionnalisation et la spécialisation sans intelligence d’ensemble des cadres syndicaux. Si l’auteur ne le note pas, le mouvement syndical originellement était éloigné de ce modèle, la lutte contre le fonctionnarisme obligeait à la rotation des mandats et limitait le nombre de permanents et sa durée. En 1910, à la grande époque, la CGT alignait seulement 3 permanents nationaux !  Le formateur analyse les raisons de la crise du syndicalisme due à un corporatisme systémique. Cet argument repose sur un faux syllogisme. Il se développerait dans les fédérations syndicales des services publics tandis que que le mouvement syndical est exsangue dans le secteur privé. Alors qu’il repose sur la nature même du syndicalisme qui prône la défense des intérêts matériels et moraux des salariés. Certes, les conquêtes sociales ont été plus importantes et plus massives dans le secteur public, mais faut-il le reprocher aux syndicalistes ou bien au contraire, chercher à étendre ces droits au privé ?

Une grande partie de la crise actuelle du syndicalisme tiendrait à sa difficulté à la négociation collective. Elle s’explique, selon l’auteur, par la conflictualité entre syndicalisme et politique, dont les rapports sont complexes et enchevêtrés. Elle serait liée à l’ambivalence du mouvement syndical et à sa philosophie originelle. La CGT a ses origines demandait la disparition du salariat et du patronat. L’accusation paraît unilatérale, Paul Stantelmann ne dit pas la même chose des chefs d’entreprise. Par ailleurs, le rapport au politique est mal analysé. L’auteur évoque les relations délétères entre élus politiques et syndicalistes. Pour valider sa thèse, il mélange tous les éléments entre la tentation de l’infiltration syndicale de groupes léninistes – et certainement pas gauchistes comme énoncé dans le livre, le gauchisme par définition est anti léniniste et même souvent anti syndicaliste ! –, la diffusion et la persuasion efficace des idées frontistes et la fragmentation toujours plus émiettée de la gauche. Malheureusement, aucun des thèmes n’est réellement approfondi. La crise serait aussi liée à un mode de gestion des relations sociales et au paritarisme qui empêcherait au syndicalisme de se redéfinir. Selon une piste de l’auteur, l’unité des centrales réformistes – CFDT, UNSA, CGC par exemple – permettrait de réelles avancés sociales et de retrouver la confiance des nouvelles générations de salariés. Mais, on ne voit pas pourquoi un syndicalisme combattif ne pourrait pas obtenir cette même confiance.

Peu probante aussi cette proposition :  le syndicalisme qui « s’est construit autour de la défense et de la promotion de la qualification ouvrière. Sans revenir à ce modèle et ses aspects conservateurs, il est urgent pour les syndicats d’aujourd’hui de renouer avec cette conviction de la valeur “du travail bien fait” et de l’engagement professionnel ». Mis à part un argument dépréciatif, il est difficile de voir ce qu’il y a de conservateur. Est-ce vraiment les syndicalistes qui ont brisé l’enseignement professionnel, est-ce que ce sont vraiment eux qui ont détruit les outils de travail ? Paul Santelmann en appelle à une nouvelle fondation, ressemblant davantage en la création unique d’un syndicalisme d’accompagnement dans lequel la nature et la définition même du syndicalisme sont remises en cause : « ce syndicalisme de transformation doit également dépasser les logiques d’addition d’intérêts catégoriels ou corporatistes qui les éloignent de l’intérêt général ». Ce dernier est représenté par l’inégalité entre le privé et le public. L’auteur ne signale pas si cette redéfinition doit avoir lieu sur le meilleur des statuts ou le moins bon.

Heureusement l’essai de Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, parmi les meilleurs universitaires spécialistes du syndicalisme, permet de comprendre. L’étude s’ouvre sur deux citations importantes, l’une d’un pionnier du syndicalisme, Léon Jouhaux, l’autre, plus surprenante, de Winston Churchill. Les deux rappellent le but, la fonction, les moyens d’action et le sens du syndicalisme. Les auteurs partent de ces postulats pour analyser le paysage syndical en France. Le syndicalisme repose sur une dualité : le métier ou l’industrie. Ce débat a longtemps animé le mouvement. Cette double lecture entraîne des traditions et des syndicalisations différentes selon les branches professionnelles et les métiers. Elle explique aussi les formes différentes de conflits selon les secteurs d’activité.

Le syndicalisme possède également un rôle économique, refusant de laisser les salariés se soumettre au seul diktat du chef d’entreprise. Et finalement, il garantit une certaine stabilité dans le fonctionnement de l’économie. La négociation dans l’entreprise permettant une amélioration des conditions de vie et un rééquilibrage des rapports de domination.  L’action syndicale doit normalement avoir lieu sur le plan local, mais souvent la faible implantation a favorisé l’action sur le plan industriel, par branches professionnelles, et est renforcé l’action corporative. Ce qui explique l’existence de fédérations professionnelles fortes encore aujourd’hui.

Ils expliquent aussi pourquoi les syndicalistes ont cultivé une défiance de la politique. Le syndicalisme s’est construit en concurrence, en opposition et parfois, en complémentarité. Ce rapport fait que souvent le syndicalisme semble sortir d’un strict rôle économique et corporatif pour tenir un discours qui s’assimile au registre politique.

Trois grandes tendances sont à l’origine de la construction du mouvement syndical. Les socialistes partisans de l’action syndicale subordonnée aux partis politiques qui en même temps projettent un modèle révolutionnaire dans les mouvements sociaux. Les socialistes réformistes souhaitent, quant à eux, une évolution pacifiée des rapports sociaux et enfin les libertaires qui voient dans l’action syndicale un moyen de construire le grand soir. En France, les trois trouvent un terrain d’entente pour construire la Confédération générale du travail. Mais, les tendances préexistantes se déchirent après la naissance du communisme qui réactive le primat du  politique sur l’action sociale. Ces modèles sont encore aujourd’hui partiellement valides. Il convient d’y ajouter les chrétiens sociaux qui souhaitent prolonger la doctrine de l’Église.

Le syndicalisme, soulignent Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, traverserait une crise essentiellement liée à la professionnalisation de l’action et de la représentation, d’une part et au financement public, d’autre part. Ces deux carences affaiblissent la vitalité des organisations syndicales et le renouvellement de leurs militants. Les syndiqués quittent les centrales le plus souvent non en raison d’un désaccord, mais pour des raisons personnelles et parfois la disparition des structures locales. Ces raisons entraînent un recul très net de l’audience du mouvement syndical, quelque soit la branche professionnelle, et de fait un déclin de l’action collective et des mobilisations.

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