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#Politique

#Rue-de-Valois

Publié le 5 octobre 2021 par

ENQUÊTE 2/5

Culture et Politique : Quelques mots, figures et débats clés des Années Lang.


#CULTURE-DE-GAUCHE. Le mot d’ordre du PS en 1981 : l’antiaméricanisme. « Il a toujours joué un rôle constant dans la formulation du projet culturel de la gauche dans les années 1970 comme dans sa mise en œuvre durant les deux septennats de François Mitterrand », souligne Vincent Martigny dans son article consacré au sujet. Résistance aux USA qui formatent les esprits ! Le CERES, l’aile gauche du PS animée par Jean-Pierre Chevènement, en fait abondante littérature et appelle à rompre avec cette entreprise de « crétinisation  organisée de notre peuple » et qui ne laisserait comme alternative existentielle à notre jeunesse, le shoot d’héroïne.  Durant la campagne présidentielle, Jack Lang, lui aussi, part en croisade contre « la loi du profit et de l’américanisation ». À peine ministre, il boycotte le symbolique Festival du film américain de Deauville, et déclenche un western politique contre les multinationales  yankees. Ainsi, un très languien « Comité pour l’identité nationale » composé de proches du ministre,  publie dans Le Monde , une tribune dénonçant « la colonisation culturelle de la France par le cinéma américain comme la chanson américaine ». Pic de cette politique :  « le discours de Mexico » prononcé par le ministre dans l’enceinte de l’Unesco le 27 juillet 1982. Standing ovation pour un Jack Lang appellant à « une véritable résistance culturelle contre cet impérialisme financier et intellectuel ». Si le ton s’adoucit au fil des années, l’outil politique de l’anti-américanisme ne désarmera pas – notamment dans les politiques publiques soutenant le cinéma français. La droite, elle même, sera influencée,  défendant mordicus la notion d’ « exception culturelle » et en 1994, imposant des quotas de chanson française sur les radios. Picto

#JACQUES-SALLOIS.  Qui donc ? Jac-ques Sal-lois (1941) est une ombre floue des “Années Lang”, mais une figure-clé du cabinet du ministre. C’est un vieux compagnon de route de Jack Lang, croisé dès 1973, selon l’historien Laurent Martin qui lui dédie une note. Description de cet énarque à la réputation de rigueur (qui rassure ses interlocuteurs de l’Élysée), et qui fut aussi militant de la CFDT et du Pari Socialiste Unifié (PSU) des années 70 : « Il connaît bien le ministère de la Culture pour l’avoir contrôlé pendant plusieurs années ; en même temps, ce n’est pas un homme du sérail, ce qui lui permet d’avoir les coudées franches. » Un credo de ce dir-cab (1981-84) : « Aller vers les populations que ne franchissent pas les institutions culturelles ». Il sera rappelé en 1990 par Jack Lang saison 2 à la tête de la Direction des musées nationaux et de la Réunion des monuments nationaux. Bien d’autres figures languiennes, plus connues, ont été des acteurs précieux de cette décennie :  le conseiller Claude Mollard, l’historien Jean-Noël Jeanneney, le directeur de la Musique et de la Danse Maurice Fleuret, l’architecte et « maître des cérémonies » et du patrimoine Christian Dupavillon, le directeur du Théatre et des spectacles Robert Abirached, ou encore Jérôme Clément, futur artisan de la création d’Arte qu’il dirigera durant vingt ans, et la seule femme –et future ministre- Catherine Tasca. Sans oublier dans cette attraction, l’homme d’affaires Pierre Bergé qui n’est pas pour rien dans la création du Musée des Arts de la Mode, en attendant, nommé par Mitterrand, la présidence des Théâtres de l’Opéra de Paris. Mention spéciale : l’indocile et influent essayiste Jacques Rigaud, ancien collaborateur des ministres de la Culture Duhamel et Druon, qui  ne se prive pas de fustiger la dispersion languienne de l’action de l’État et une trop grande promiscuité des administrations avec ses professions mais a dirigé le musée d’Orsay et présidé le premier Salon du livre de Paris. .

Commandes d’État : Philippe Druillet et François Schuiten aménagent deux stations de métro.

#BD. Le monde de la bande dessinée est terriblement ingrat : Jack Lang n’a pas eu encore le droit à son biopic en manga. Or, selon la doctorante en histoire culturelle Jessica Kohn, « la politique de Jack Lang en termes de bande dessinée est emblématique de sa volonté de promouvoir une définition inclusive de la culture et d’élargir le périmètre d’action de l’État à de nouvelles cultures désormais valorisées. » Avant1981, la BD se touche du bout des doigts et avec des gants anti-radiations dans l’institution culturelle. Elle est pourtant un vrai sous-continent de créations, largement inconnu mais qui a nourri toutes les générations nées dans les années 60. C’est dès janvier 1981, durant la campagne présidentielle que l’émissaire de François Mitterrand et futur ministre débarque au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Un avant-goût de la légitimation culturelle. En 1983, le ministre annonce « quinze mesures pour la bande dessinée ». Ainsi,  les publications pour adultes sont considérées comme des livres et non plus des œuvres soumises au boisseau de la loi de 1949 sur la protection de la jeunesse. Les auteurs de BD bénéficient désormais eux-aussi des aides du Centre national des lettres. Même reconnaissance de la part du Centre national des arts plastiques et le réseau des DRAC. C’est aussi l’époque ou Jack Lang passe une commande d’État à Philippe Druillet et François Schuiten pour aménager selon leur style, les stations de métro Porte-de-la-Villette et Arts-et-métiers. Enfin, l’institutionnalisation du « 9e Art » est complète avec la création du Centre national de la bande dessinée et de l’image à Angoulême. En 1985, c’est « Tonton » en personne qui viendra saluer l’univers des petits Mickey dans la capitale charentaise.

#CIRQUE. Il ne manquait plus que ça ! On ne dit pas cirque, mais « art circassien », et Jack Lang en a été un grand monsieur Loyal. Selon Gwénola David, directrice générale d’Artcena (Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre créé en 2016) qui a rédigé l’article, la problématique ne date pourtant pas de 1981, mais du septennat précédent. Depuis les années 1970, le cirque mord la sciure, le ringardisme des numéros mais aussi la crise pétrolière effacent quelques prestigieuses maisons comme Medrano, Amar et Pinder. Dans le même mouvement, de nouveaux créateurs de spectacles de cirque surgissent,  d’Archaos en Zingaro en passant par le Cirque Plume, mi-forains mi-comédiens de théâtre, tout un petit lobby contre-culturel qui finira par imposer l’usage de ce fameux terme de « circassien » à la fin des années 1980. Le cabinet du ministre reprend le dossier dès 1982. Ainsi est érigé « le Cirque à l’Ancienne dirigé par Alexis Gruss Junior, qui ne présente que des numéros français, en Cirque national ». Stratégie languienne : « doter le secteur à la fois d’un modèle et et d’un établissement disposant, à l’instar du théâtre, de l’opéra ou de la danse, de moyens de production pour tendre vers l’excellence. Ce sera à la fois le premier et le dernier » instruit la note. Il fermera en 1987. Une autre structure le remplace, fiasco, le directeur disparaît en 1994 après avoir détourné 14 millions de francs. Reste tout de même un soutien à la création et une structuration de la filière par la formation d’artistes de haut niveau qui sortent du CNAC (Centre national des arts du cirque, à Châlons-en-Champagne) créé en 1985. Picto.

 « Cher François, j’espère que vous n’allez pas me compliquer la vie avec votre Grand Louvre » Édouard Balladur à François Léotard, 1986.

#LOUVRE. Il est parti dans la discrétion de l’été, à l’âge de 91 ans. Michel Laclotte, considéré comme une personnalité majeure du monde de l’art, a été le premier président directeur du Grand Louvre. Cet historien de l’art, spécialiste de la Renaissance avait été un rouage influent des projets de la Pyramide  et du Grand Louvre, souhaités par Mitterrand depuis septembre 1981. Nommé en 1987 à la direction du musée, il lui a donné en cinq ans la forme actuelle d’un Établissement public. La phase de préfiguration du projet « constitue un moment important – et insuffisamment étudié- des grands projets», relève Thomas Hélie, maître de conférences en science politique (université de Rennes) et chercheur sur les rapports public/privé dans le cadre des politiques culturelles. Malgré la férule présidentielle, le spécialiste retient aussi dans ses (passionnants) articles dédiés aux Grands travaux, de ce chantier emblématique, l’engagement du ministre de la Culture et de ses conseillers, dès l’origine, « autour d’un programme muséal ambitieux». La cohabitation et le refus du ministre de l’Économie et des Finances Édouard Balladur de voir son administration quitter l’aile Richelieu, feront que les conseillers du président devront organiser une forme de résistance : « gouverner le Grand Louvre à distance». Dans cette histoire secrète, le projet sera soutenu par des hauts fonctionnaires qui plaident auprès de Jacques Chirac pour le « principe de la continuité de l’État», mais également le nouveau ministre de la Culture François Léotard. « Cher François, j’espère que vous n’allez pas me compliquer la vie avec votre Grand Louvre», s’énerve Balladur dans une note du 28 avril 1986. Le musée du Louvre est inauguré en 1993. Picto.

Dit en Jack Lang : « Il faut faire passer dans notre patrimoine le souffle de la vie ».

#PATRIMOINE. Du nuage noir de critiques qui suit le bilan de Jack Lang, est souvent déversé son peu d’intérêt pour le patrimoine. Arlette Auduc, historienne et conservatrice en chef du patrimoine honoraire, contributrice de l’article sur le sujet, conteste cette idée fausse. Dès le 31 juillet 1981, Max Querrien, ancien directeur de l’architecture d’André Malraux, est chargé par le nouveau ministre de lui proposer « une politique d’ensemble dans le domaine du patrimoine». Le rapport souligne l’urgence d’ouvrir le champ patrimonial « bien au-delà des monuments historiques » comme par exemple, les vestiges industriels, témoins d’une culture scientifique et technique. L’idée force est que le patrimoine est un « organisme vivant». Dit en Jack Lang : « Il faut faire passer dans notre patrimoine le souffle de la vie». Et sous-entendu : en finir avec l’élitisme figé des monuments historiques. Le budget de 1982 veut traduire ce changement : la Direction du patrimoine passe ainsi d’un budget de 564 millions de francs à 839, les crédits d’entretien des monuments historiques, eux, de 73 millions à 125, 5 et ceux des gros travaux, de 425,6 millions à 577,7. Une période faste et constante jusqu’en 1985, même s’il faut pondérer avec des annulations budgétaires en cours de route. Les lois de décentralisation de 1983 permettent des zones de protection d’un patrimoine architectural et urbain. En 1984, le ministre fait créer l’Institut du patrimoine, et en 1986, l’École du patrimoine. Sans oublier en septembre 1984, la première journée portes ouvertes dans les monuments historiques, initiative qui, depuis, s’est élargie à l’ensemble de l’Europe. Picto.

#THÉATRE. Ministre de la Culture, Jack Lang l’a été particulièrement du théâtre, il s’intéressait de près à ses coulissses et à ses nominations. La scène est son biotope. Le thésard en droit en fit son sujet, L’État et le théâtre (1968). Il créa le Festival international du théâtre universitaire en 1963, et l’incarna durant vingt ans. Il dirigea également le Théâtre national de Chaillot en 1972, avant d’en être viré deux ans plus tard par le ministre Michel Guy (Lang y nommera pas la suite deux figures clés, Antoine Vitez, puis Jérôme Savary). C’est toute une population de créateurs qui se sont particulièrement engagés en faveur de la candidature de François Mitterrand. Symbole, le Président rend visite au Festival d’Avignon en juillet 1981. Selon l’historienne Pascale Goetschel (Paris-1 Panthéon-Sorbonne), « il n’en demeure pas moins que les transformations majeures de la politique théâtrale doivent beaucoup à Robert Abirached qui dirigea la Direction du théâtre et des spectacles, entre 1981 à 1988, sous la tutelle de Jack Lang mais aussi en temps de cohabitation, sous celle de François Léotard ». Ce fidèle languien édicte quelques principes comme redonner du dynamisme et renforcer le « potentiel de créativité » dans les théâtres nationaux et à la Comédie-française, augmenter les centres dramatiques nationaux et décentraliser toujours plus, inciter à rechercher « l’audience d’un vaste public et la conquête de nouveaux spectacteurs », primat à la création théâtrale, et « résultats plus mitigés» selon Pascale Goetschel, établir des liens entre théâtre et éducation nationale (option théâtre au bac, mais manque de crédits et de soutien politique durable). En 1988, le retour de Jack Lang rue de Valois se poursuivra sur cette lancée.     « Le secteur théâtral a été l’un des principaux bénéficiaires de la nouvelle donne du ‘’réensemencement culturel’’ (dixit François Mitterrand) », conclut l’historienne.

La télé c’est comme Chambord et Rambouillet, une chasse gardée du président de la République.

#AUDIOVISUEL. Faire de TF1, la BBC française. Si l’idée a plané, elle n’a été qu’une ombre vite dissoute dans le grand big bang audiovisuel des années 80. Évelyne Cohen, historienne et coordinatrice de la Revue d’histoire culturelle, campe un bilan tout en nuances de Jack Lang en ministre de la Communication. Au début, tout se déroule comme promis et programmé par le candidat. Le ministre de la Communication, Georges Fillioud (1981-83) prépare une loi autorisant les radios “libres”.  La télé c’est comme Chambord et Rambouillet, une chasse gardée du président de la République.

Toutes les années 1982 à 1985 sont surtout une période de désaccords du ministre de la Culture portant « essentiellement sur les relations et les équilibres entre le secteur public et le secteur privé », note l’article. Avec une concession accordée à l’agence Havas et la création de Canal+ en 1983, s’ouvre une période marquée par le développement des chaînes privées. Lang est maintenu  à l’écart de ces réunions et ne communiquait  sur le sujet avec Mitterrand qu’à l’aide de notes où il expliquait craindre avant tout « un scénario à l’italienne qui a contribué à la mise en difficulté du cinéma italien », indique Evelyne Cohen. Sa marge de manœuvre est la protection des ayants droit et le financement du cinéma, qu’il obtient. Il lui faut résoudre également le casse-tête de la préséance de la diffusion d’un film sur écran en priorité de la vidéocassette proliférante. Mais le Président ignore superbement les conclusions du rapport Bredin et des avis de la Haute-Autorité pour ce qui concerne la création de la La Cinq confiée au trio Seydoux, Berlusconi et Riboud. En revanche, Jack Lang plébiscite l’idée d’une chaîne musicale, TV6. Durant la cohabitation, la droite, elle, privatise TF1 sous prétexte de sauver le financement d’un service public trop gourmand. De mai 1988 à 1992, le ministre de la Culture (et de la Communication) se débattra surtout dans une lutte contre un marché    «  libre-échangiste » qu’une directive européenne, Télévisions sans frontières” souhaite imposer. Il reprend le flambeau de l’ « exception culturelle».

# INTELLECTUELS.  Sortir des ténèbres. En novembre 1981, le ministre de la Culture affirme à la tribune de l’Assemblée nationale que « jamais, dans l’histoire récente, le pouvoir n’avait bénéficié d’un tel assentiment et d’un tel soutien des hommes de culture». Deux ans plus tard, l’écrivain et porte-parole du gouvernement Max Gallo déplore le manque de soutien des intellectuels à ce gouvernement ami, le journaliste Philippe Boggio qui complète la tribune publiée dans Le Monde avec une enquête emploie une expression qui fait mouche en évoquant « le silence des intellectuels ». D’où vient ce décrochage rapide, alors que Jack lang excella à leur ralliement à la candidature de François Mitterrand ? L’historien Laurent Martin mentionne les consésquences du « reflux de la référence marxiste» et « l’activité intellectuelle qui n’est plus conçue comme devant se mettre automatiquement au service d’un projet politique». De fait ce sont surtout les créateurs dont le nombre croît sensiblement depuis les années 1970, plutôt que les universitaires, chercheurs et penseurs, que l’on entend beaucoup dans cette décennie. Ces bataillons-là  sont dans l’attraction du ministère de la Culture et relativement moins de l’Enseignement supérieur. Mais l’action durable de Jack Lang, elle, électrise les débats. Certains fustigent l’échec de la démocratisation de la culture. « Par ailleurs, la réconciliation entre économie et culture est mal perçue par des intellectuels qui insistent au contraire sur l’autonomie du champ culturel à l’égard des puissances d’argent et des industries culturelles», note encore Laurent Martin. Les libéraux, à côté de cette ligne radicale d’extrême gauche, estiment eux que Jack Lang décidément en fait trop et perturbe les mécanismes du marché. BHL critiquera l’anti-américanisme et le tiers-mondisme marxisant des premiers temps. Les critiques conservatrices prendront de l’épaisseur avec Marc Fumaroli et Alain Finkielkraut déplorant  «la dissolution de la culture». «La confusion des valeurs » ou le «Tout culturel» d’un  État omniprésent font partie des critiques récurrentes. Le jack-languisme est devenu un débat tendance des années 80.

Lire l’intégralité de l’enquête : 1. Jack Lang, une histoire française. 2. #Rue-de-Valois. 3. Laurent Martin, dans la tête de Jack Lang. 4. Vincent Martigny : Jack Lang, un personnage de pop culture. 5. Emmanuel Wallon, extension du domaine de la culture.

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