Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

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#Culture

Le Dictionnaire dépité de l’Ukraine

Publié le 17 mai 2022 par

L’idée : À trop vouloir soutenir la bonne cause, les deux autrices du Dictionnaire amoureux de l’Ukraine (Plon), Tetiana Andrushchuk et Danièle Georget font de l’Ukraine un pays sans relief et sans noirceur historique, oubliant au passage des séquences et des figures importantes.


Les deux autrices de ce Dictionnaire amoureux ont l’Ukraine au cœur, les circonstances actuelles poussent le lecteur à lire l’ouvrage avec empathie, comme un chant d’amour pour ce pays plusieurs fois martyr. Tetiana Andrushchuk et Danièle Georget ont voulu rétablir un certain nombre de faits robustes et de vérités, et souligner que l’Ukraine est une nation à part entière avec son passé, sa culture, son identité et ses frontières.

La culture d’abord. Elles nous rappellent l’abondance d’intellectuels, de romanciers et d’artistes ukrainiens. À commencer par le poète national Taras Chevtchenko. L’identité ukrainienne de certains a infusé dans les imaginaires russe et soviétique. En témoigne le romancier Nicolas Gogol. L’écrivaine Anna Akhmatova, est marquée par sa ville de naissance Odessa puis d’adoption Kyiv. De même, le sculpteur moderniste, Archipenko a lui aussi été façonné par ses études dans la capitale ukrainienne avant de fuire la tyrannie tsariste, de revenir pour repartir persécuté par les bolcheviques. D’une manière plus générale, elles montrent bien que les avant-gardes artistiques ukrainiennes ont été à la pointe des innovations.

L’identité ensuite. Il existe un passé ukrainien, une langue, un fondement historique, une capitale, dont la fondation remonte à avant l’existence de la Russie, et des frontières.

La tragédie aussi et surtout. L’Ukraine a été maintes fois occupée et partagée. Par les Polonais d’abord au XIVe siècle, par les Autrichiens et les Russes des XVIIIe au XXe siècles. Mais c’est la période soviétique qui imprime définitivement le sceau de la tragédie : trois famines en 1921-22, en 1932-1933 et en 1946-1947, dont les deux dernières sont sciemment et délibérément organisées et planifiées par le pouvoir stalinien ont frappé l’Ukraine. L’objectif de Staline, après avoir commencé l’industrialisation du pays avec la création de grands combinats industriels notamment dans le Donbass, est d’obliger les paysans à travailler dans les fermes collectives ou de rendre gorge. Staline ordonne donc d’affamer le pays. Holodomor représente un crime contre l’humanité par la faim touchant en particulier l’Ukraine. Le pouvoir soviétique applique cette même politique de la grande famine au Kazakhstan.

Mais il existe en Ukraine, une particularité dont Poutine aurait du se souvenir. Les zones de résistances les plus importantes de la guerre civile ont été particulièrement visées par la répression soviétique. Au total, les historiens estiment à environ 4, 5 à 5 millions d’Ukrainiens assassinés en 1932 –1933 puis à 1,5 million en 1946 à 1947. Le vide démographique favorise l’installation de populations russophones dans l’est du pays et explique en partie la situation dans le Donbass.

L’autre tragédie est la Seconde Guerre mondiale. L’Ukraine est au centre de ces Terres de sang décrites par l’historien Timothy Snyder. L’opération Barbarossa, puis les années de guerre ont ravagé le pays. Le bilan est terrible, plus de huit millions d’Ukrainiens y ont perdu la vie. L’occupation nazie s’est traduite par l’extermination de 1 600 000 Juifs d’Ukraine entre 1941 et 1944. Les auteures rappellent que nombre d’Ukrainiens ont participé aux opérations de sauvetage.

Enfin, la dernière tragédie est en cours sous nos yeux.  Tetiana Andrushchuk et Danièle Georget reprennent les différents aspects de la politique russe de conquête pour souligner le courage de la résistance ukrainienne dans le refus de se soumettre une nouvelle fois au diktat moscovite, l’annexion de la Crimée et le rôle de la révolution de Maïdan en 2014 Véritable déclaration d’amour à ce pays.

Mais, l’amour rend parfois aveugle et sourd. L’ouvrage tombe dans ce travers, et de bon cœur. En effet, c’est en vain que l’on cherche les pages sombres de l’Ukraine. On ne trouvera presque rien sur les pogroms commis par des Ukrainiens avant la Révolution russe. De même, pendant la guerre civile, les violences antisémites sont à peine évoquées. Enfin, si la notice Babyn Yar évoque la Shoah par balles entre 1941 et 1942, quid de la légion ukrainienne, du bataillon Nachtigall, devenu du 201e bataillon de la Wermacht, dont les pogromes et la participation à l’extermination des Juifs est une réalité documentée ? Pourtant les travaux historiques abondent ne serait-ce que dernièrement Wendy Lower, Le Ravin (Tallandier, 2022) ou Philippe Sands, Retour à Lemberg (Albin Michel, 2019) évoquent ces crimes. La notice consacrée au nationaliste Simon Petlioura laisse également perplexe. Le dirigeant n’était pas antisémite certes. Mais ce sont bien ses hommes, même s’ils n’étaient pas les seuls, qui ont perpétré une grande partie des tueries. Les historiens estiment que 40 % des 2 000 pogromes commis pendant la guerre civile l’ont été par ses troupes. Quant à son assassin, Samuel Schwartzbard, prétendre à partir d’une lettre de Beria que le NKVD a armé son bras, c’est méconnaître les témoignages de ses amis – May Picqueray, Alexandre Berkman ou Emma Goldman. On peut même ajouter que l’un des héros nationaux, Nestor Makhno, lui avait déconseillé de passer à l’acte. Quant à l’argument sur la défense organisée par le PCF, parce que son avocat, Henry Torrès, était passé par le parti, il représente une incongruité.

Même si on ne peut pas tout évoquer, des oublis sont contestables, pour certains plus que surprenants et pour d’autres détestables. Isaac Babel a disparu, pourtant ses Contes d’Odessa demeurent une restitution truculente de la vie juive en Ukraine et la Cavalerie rouge permet de mieux appréhender les violences qui se sont déroulées sur ces terres noires. Enfin, Nestor Makhno, la Makhnovitchina et le mouvement anarchiste en Ukraine ont été zappés.

Quel dommage ! Aimer l’Ukraine c’est justement regarder tout son passé en face et reconnaître son évolution, sa transformation et rendre compte de sa diversité, et ne pas sombrer dans une romance sirupeuse et hagiographique.

#café Bouillu

Dictionnaire amoureux de l’Ukraine, Tetiana Andrushchuk et Danièle Georget, Plon, 420 p. 24 €. parution mai 2022.

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