Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

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Michèle Assouline, une femme d’énergies

Publié le 17 mai 2022 par

L’idée : Dans une autre vie, elle était à la tête d’une vingtaine de mines de charbon à Bornéo. L’oligarque russe Vladimir Iakounine l’a méthodiquement dépouillée. Totalement ruinée, surendettée, et même menacée, Michèle Assouline cherche à recouvrer son honneur et une nouvelle façon d’avancer.


Michèle Assouline par Blancafort/Les Influences.

Dans une vie de roman, Michèle Assouline aurait pu être l’héroïne du Projet Mpumalanga (AZ éditions). Elle se serait appelée Marie Dalmasso. Elle aurait fondé et dirigé la société Rapsco, une pépite industrielle spécialisée dans l’extraction et la commercialisation de charbon. Elle aurait quarante ans et tout le pouvoir du monde à ses pieds. Elle serait une femme puissante, une femme riche, une femme d’influence. Elle serait la working girl survolant l’avenue Foch. Elle aurait même un siège de vice-présidente du Medef Paris, chargée de l’international. Elle serait aussi élue, conseillère LR du XVIe arrondissement. La presse économique et la presse féminine la flatteraient jusqu’à plus soif. Et puis tout se serait arrêté net. Dans ce roman de ligne low cost (la mondialisation aérienne a remplacé la littérature de gare), l’intrigue laisse voir toute une meute de prédateurs russes, et le sabotage minutieux de son empire minier en Afrique du Sud. Marie Dalmasso sauvera-t-elle son entreprise de la liquidation, et des carcajous de l’Oural ? On peut oublier franchement le roman, mais pas vraiment ce qui le sous-tend.

Une brindille nous attend dans cette brasserie de l’avenue de Passy. Son histoire est connue depuis 2017, et documentée. Déjà, sur son blog, elle écrivait : « Je veux aujourd’hui partager ma version des faits, certains y piocheront peut-être ici les axes d’un scénario de polar économique. » Cinq ans plus tard paraît le roman chez un éditeur discret, et dont les clés sont tellement cachées dans le sable de la fiction que l’on se demande ce que voulait dire l’autrice. « J’avais besoin de ce parcours psychologique par une écriture de fiction », explique-t-elle aujourd’hui. « 80 % de ce qui est raconté dans le roman, écrit surtout par Stéphane Nolhart, m’est arrivé. » La réalité vécue est pire. Et bien plus brutale. Depuis 2017, elle vit dans un cauchemar plus grand qu’elle.

Brillante ingénieure des Arts et métiers (« les plus belles années de ma vie »), elle était pourtant devenue, à trente-cinq ans, une femme d’affaires avisée. Elle s’était lancée dans le courtage en électricité et avait revendu sa petite société, Kalibraxe, pour miser sur bien plus gros encore : quelques mois plus tard, sa pépite s’appelle Sparkling Commodities, exploitant une vingtaine de mines à ciel ouvert sur l’île de Bornéo. Pas vraiment un exemple d’écologie. La fée électrique est devenue la reine du charbon. Ses ventes explosent en Chine, en Inde et aux Philippines. « Le gaz nécessite la construction d’un gazoduc coûteux et il n’y a pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre suffisamment de vent ou de soleil pour produire une énergie renouvelable adaptée aux besoins industriels », indiquait-elle dans les pages économie du Monde. Reste donc le charbon. « Depuis sa création jusqu’en 2015, l’activité du groupe est florissante. En mars 2015, Sparkling est valorisé 454 millions de dollars par une banque de premier rang, son chiffre d’affaires s’élève à 224 millions de dollars, avec une marge brute de 26 millions de dollars », a-t-elle écrit sur son blog.

Le charbon de Kalimantan, province indonésienne de Bornéo, a aiguisé des appétits venus de l’Est. Mais la dirigeante de Sparkling le comprendra bien plus tard. Lorsqu’elle n’aura plus rien.

L’exploitation, certes, est très rentable, mais elle exige, pour l’extraction du minerai et son acheminement, de gros moyens et un fonds de roulement conséquent. Michèle Assouline, qui voulait rester la seule actionnaire de Sparkling, avait imaginé un financement garantissant aux investisseurs, « des retours entre 7 et 12 % ». Des millions d’euros seront ainsi investis. Durant sept années, cela semble fonctionner : tout le monde est content. Chaque cargaison de charbon Sparkling livrée refinance le prochain cargo. En 2015, le système est bien huilé, selon Michèle Assouline : « Comme il s’agissait de concessions, le principe était d’être décorrélé du risque marché », explique-t-elle. « Quand vous achetez une mine, votre prix d’acquisition dépend du cours marché, donc, vous allez devoir le rentabiliser quel que soit les fluctuations de celui-ci. Notre principe : ne pas l’acheter mais l’avoir en concession avec partage des bénéfices – donc sans le risque de l’acquisition à rentabiliser –, peut être comparé à l’achat d’un appartement quand le prix du marché est haut. Sparkling n’achetait pas l’appartement, mais partageait le loyer de la location que le propriétaire n’arrivait pas à  louer par lui-même. »  Néanmoins, le système va commencer à se gripper. Mais pas de la façon dont Michèle Assouline aurait pu s’y attendre : le charbon de Kalimantan, province indonésienne de Bornéo, a suscité des appétits venus de l’Est. La dirigeante de Sparkling le comprendra bien plus tard, et par petites pièces d’un grand puzzle.

Vladimir Iakounine : ex-officier du KGB, oligarque richissime, proche de Poutine, essayiste anti-Occident, agent d’influence en Europe et fan d’Éric Zemmour.

En 2013, Michèle Assouline embauche une secrétaire générale, Muriel Lorach, et une seconde assistante chargée du développement, d’origine russe, Dina Nedoloujko. Or, la nouvelle commerciale connaît très bien le président de RZD (la Compagnie des chemins de fer russes) et va être à l’origine d’une rencontre entre Michèle Assouline et l’oligarque, Vladimir Iakounine. Les spécialistes du Kremlin estiment que c’est un ancien officier du KGB qui a fait partie du premier cercle de Vladimir Poutine durant vingt ans, jusqu’à sa relative disgrâce survenue en 2015, et, qui sanction européenne ou pas, demeure aujourd’hui richissime. Toute une légende entoure celui qui a longtemps cultivé la réputation d’être un grand agent du poutinisme en Europe, avec toute la paranoïa et la détestation anti-Occident qu’il faut : essayiste à ses heures, il est co-auteur de Nouvelles technologies de lutte contre l’idéologie de l’État russe et admirateur sans bornes du Raspoutine des nationalistes, Alexandre Douguine ; mais également avec le glamour de Saint-Pétersbourg que cela suppose : collectionneur d’icônes, de saintes reliques et de fourrures (sa pièce frigorifique où il les entrepose a été un must des médias russes) et réputé grand lecteur de Dostoïevski, mais aussi grand chasseur (ça le « détend », comme un sauna), dont la poigne subjugua un certain Éric Zemmour.

La scène originelle entre l’industrielle française et le septuagénaire magnétique se passera à l’Automobile Club de France, où le Russe d’influence tient salon, avec pleine vue sur la place de la Concorde. Un second entretien, tout aussi mémorable, se fera dans les bureaux de Sparkling, avenue Foch, encadrée par six vigiles armés de kalachnikovs. Iakounine aurait même demandé à ne pas s’asseoir dans le salon de fauteuils gris – et aurait fait changer la teinte car il n’aimerait pas le gris. Michèle Assouline, à l’invitation de Vladimir Iakounine, intègre le think tank qu’il préside, Le Dialogue franco-russe. En octobre 2015, la représentante du Medef Paris est ravie d’accueillir à son tour, dans les pages du magazine patronal C’est à vous ! , ce bon monsieur Iakounine qui, dans un petit dossier, présente quatre fleurons industriels russes dans lesquels il serait bon d’investir, sans oublier son association éducative, Les Enfants d’Olga, qui promeut les relations entre jeunes Français et Russes. Le dossier est ficelé par l’assistante même de Michèle Assouline, Dina Nedoloujko.

Depuis des semaines, sa propre commerciale siphonnait les données ultrasensibles de l’entreprise pour les transmettre à son propre père, un proche de Vladimir Iakounine.

Brutal mais habile, Vladimir Iakounine n’a pas vraiment rencontré de résistance pour ouvrir les négociations d’une alliance avec l’industrielle française. Le schéma du business s’avère séduisant : RZD est en train de construire une voie ferrée toute dédiée au charbon de la région – et qui passe en partie par les mines de Sparkling – et qui mènerait à une infrastructure portuaire dédiée. Les Russes proposent d’établir un partenariat stratégique. Le projet, tel qu’ils le présentent, consiste en une collaboration bien comprise : à RZD, la maîtrise d’œuvre de la logistique dans la région, à Sparkling son expertise reconnue dans le domaine de l’extraction et de la distribution du charbon. Les rôles des parties, clairement définis et délimités, sont retranscrits dans un NDA (accord de non-divulgation), conclu le 16 mars 2015. Durant des semaines à étudier cette possibilité avec le Russe, Michèle Assouline sera loin de se douter que sa propre commerciale siphonnait les données ultrasensibles de la société, pour les transmettre à son propre père… proche de Iakounine. « Plutôt qu’une alliance, c’est bien un pillage savamment orchestré qui a été mis en place ! », souffle-t-elle, encore stupéfaite. En quelques mois, l’écheveau Sparkling se défait, sans que Michèle Assouline en maîtrise toutes les raisons. Cette même année 2015, la Chine interrompt brutalement l’importation du charbon, ce qui déclenche la chute mondiale des prix. Michèle Assouline s’appuie alors sur son unique client, l’Indien Adani. Mais voilà que le conglomérat refuse, sans explication, de payer une cargaison de charbon Sparkling. Ces trois premiers millions d’euros de perte sèche embraient la fragilisation de l’entreprise française. Il semblerait, suite à l’enquête diligentée par Michèle Assouline, qu’un accord aurait été passé entre les Indiens et les Russes de la sphère Iakounine. Intervient, dans ce Feydeau financier, une banque d’affaires libyenne qui a racheté les obligation émises par la Société générale et signé un accord en vue d’une collaboration avec les Russes. Le banquier propose à la directrice générale de monter une autre société avec tous les actifs, et de laisser couler Sparkling. Ce qu’elle refuse et l’engage un peu plus dans les problèmes.

Des pressions « à la russe » : vidéo compromettante, menaces physiques, menaces de mort, harcèlements, surveillance constante – y compris des enfants –, rumeurs inquiétantes et calomnies sales…

Iakounine a disparu dans la nature, tandis que son bras droit, lui, crée diverses structures spécialisées dans l’énergie, et principalement en Asie du Sud-Est. Le projet ferroviaire est resté au point mort, mais l’entreprise française, elle, est mise en sauvegarde deux années après les faits. Elle tiendra durant quatre ans sous un déluge d’assignations en liquidation judiciaire, émises par un seul de ses créanciers multiples. « Sparkling avait le soutien total des autres créanciers, ce qui nous a permis de résister de longs mois encore », souligne l’ancienne dirigeante. Puis c’est à la secrétaire générale et la responsable du développement de cette entreprise de cinq cent personnes de multiplier ces assignations. Dans un premier temps, Sparkling est placée sous procédure de sauvegarde par le tribunal de commerce de Paris. Pendant toutes ces années de descente aux enfers, Michèle Assouline aurait reçu des menaces « à la russe » : chantage à la vidéo compromettante d’elle nue, bousculade physique et intimidation à la batte de base-ball, surveillance sans relâche, y compris de ses enfants, harcèlements, calomnies par voie de presse. Autant d’actes qu’elle a fait scrupuleusement consigner pour nourrir sa plainte pour escroquerie en bande organisée. Selon le puzzle qu’elle reconstitue : RZD a tenté de parasiter Sparkling en développant une activité concurrente, « entraînant la faillite de la société en France pour affaiblir et décrédibiliser sa dirigeante, obtenir une liquidation judiciaire, empêcher par là toute action en justice en France contre les Russes et, enfin, récupérer la structure et les actifs de Sparkling à vil prix, alors même que la société était valorisée à 454 millions de dollars en mars 2015 », analyse-t-elle dans un mémo.

« Cela prendra du temps, mais je ne lâcherai rien. Je leur réclame 450 millions de dollars », dit celle qui n’a plus rien et même pas le droit au RSA.

En 2019, elle n’échappe pas à la liquidation de son entreprise, et se trouve appelée en garantie personnelle. Des créanciers estiment que l’oligarque est un fantôme trop facile et que, donc, Michèle Assouline doit payer, comme on expie, tandis que d’autres la soutiennent. Chez elle, c’est également la sarabande des huissiers. Le surendettement fait qu’elle perd tout, jusqu’au dernier souvenir. Mère célibataire de deux jeunes enfants, elle se réfugie chez ses parents. Elle n’a le droit à rien. Nul RSA. C’est une assistante sociale de la Banque de France qui la dépannera de paquets de couches.

« Le grand confinement de 2020 m’a été une bulle très précieuse », savoure-t-elle. « Toutes les menaces et les pressions se sont arrêtées. Et mon cerveau a pu de nouveau fonctionner, sans état de panique. » La guerre en Ukraine, elle aussi, complique la vie des oligarques et, en première ligne, celle de Vladimir Iakounine. Mais également des anciennes collaboratrices de Sparkling. La première est devenue directrice financière de Russia Today France, la voix de Poutine qui a été rendu aphone, depuis l’invasion russe, par l’Union européenne. Quant à la chargée de développement, elle a cofondé à Paris une improbable école internationale du protocole et du savoir-vivre (EIPS). Qui au fait, à repris la main à Bornéo, après la dislocation de Sparkling il y a trois ans ? Une société, SGMT, dirigée par l’ex-bras droit de Vladimir Iakounine.

L’ancienne petite reine de l’extraction de charbon est devenue une consultante indépendante en énergie verte. « Un vrai changement d’époque. »

Pour défendre ses droits, Michèle Assouline s’était tournée, dans les premiers temps, vers l’avocat Francis Spitzner (devenu maire), puis vers Éric Dupont-Moretti (devenu ministre), avant d’opter cette année pour une « nouvelle équipe d’avocats très combatifs ». La brigade financière essaie toujours d’y voir plus clair (« faux », « escroquerie », « corruption » et délits commis « en bande organisée »), et de démêler l’écheveau. Elle, répète comme un mantra à nombre de ses interlocuteurs : « Le choix se limite à deux options : où ce combat prend votre vie entière, ou vous combattez tout en continuant à avancer. J’ai choisi la deuxième solution. Cela demandera un certain temps, mais je ne lâcherai rien, c’est-à-dire que je réclame 450 millions de dollars de dommages et intérêts. »

Mais en attendant un dénouement lointain, Michèle Assouline reconstruit sa vie. Désormais, elle est consultante indépendante en énergie verte. Du greenwashing ? « Non, un vrai changement d’époque », sourit-elle enfin. L’ingénieure et industrielle d’énergie fossile s’est découvert une passion pour l’hydrogène. Une énergie pionnière, d’avenir, et pour l’instant, sans oligarque.

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