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Paul Deschanel, victime politique du train

Publié le 11 septembre 2022 par

L’Info : La sortie du film Le Tigre et le Président remet en mémoire le plus oublié des présidents de la République. Paul Deschanel resta sept mois en fonction. Après s’être ridiculisé en tombant d’un train en marche, les soupçons de folie mais aussi les rumeurs encore plus folles sur cette folie précipitèrent sa mort politique. Rencontre avec Thierry Billard, son seul biographe.


Paul Deschanel (Jacques Gamblin) vs. Georges Clemenceau (André Dussolier) : le duo infernal de la vie politique et du film de Jean-Marc Peyrefitte, Le Tigre et le Président.

Il n’y en a qu’un à ce jour. Thierry Billard, aujourd’hui éditeur chez Robert Laffont, a été également le biographe, en 1991, d’un Paul Deschanel. Le Président incompris (Perrin). Qui ? Celui qui aura été par deux fois président du Conseil, mais que l’on oublie en président de la République. Celui qui est tombé d’un train de nuit et a été recueilli en pyjama par une garde-barrière de Montargis. Celui qui était naïf et un peu dérangé, cingle encore la rumeur. Celui qui se promenait tout nu à l’Élysée, ceint de son seul bandeau tricolore. Celui qui pêchait à la main les carpes du bassin. Ou encore, celui qui inventa la sauce béchamel. Plus vrai : celui qui s’est préparé, toute sa vie, à être nommé président de la République et n’aura effectué que sept petits mois chaotiques. Autant dire la biographie du prince de la lose en IIIe République. Ci-gît dans son tombeau de caricatures et de rumeurs, Paul Deschanel (1855-1922). Deschanel reste dans l’imaginaire comme ce vague président qui tomba d’un train, d’un train tout court mais aussi de celui de l’Histoire. Thierry Billard qui a un faible pour les deuxièmes chances de repêchage et les personnages oubliés dans les corners de l’histoire (on lui doit aussi une biographie de Félix Faure), s’était donc penché sur ce cas de figure présidentielle. Biographie qui resurgit en librairie à la faveur d’un film.

Cette rentrée d’automne, Jean-Marc Peyrefitte propose son Tigre et le Président, soit la confrontation explosive (et jubilatoire) de Clemenceau et Deschanel. Le second a ravi au premier, qui s’y voyait déjà comme dans un fauteuil, l’élection à la présidence de la République. Les acteurs sont bien entendu excellents. André Dussolier incarne Clemenceau, une rosse tout en eau-forte, ce qui est truculent mais ne demande pas un grand effort d’imagination pour le camper. Face à ce tigre plein de feu, Jacques Gamblin oppose un Pierrot lunaire et fantaisiste. Deux tempéraments psychologiques et politiques. « Le numéro d’acteurs est très agréable, mais n’a strictement rien à voir avec la réalité », reprend Thierry Billard. Dans sa biographie, remise au goût du jour et assortie d’une préface, l’historien a campé, lui, un drôle de personnage. À côté des archives nationales, la famille de Paul Deschanel lui ouvrit les portes des archives privées, sans doute trop heureuse qu’un historien s’attache à rectifier quelques contre-vérités d’un dossier lourdement chargé.

Est-il fou ? La présidence Deschanel bouscule un tabou encore en vigueur sous la Ve République, celui de la santé et de la lucidité d’un dirigeant.

Le berceau de Paul Deschanel se situe dans la Bruxelles des réfugiés et des proscrits. Son père, Émile, était un brillant homme de lettres et, de surcroît, l’un de ces républicains qui marquaient publiquement leur franc dégoût pour le régime de Louis-Philippe. Son opposition à Napoléon III après le coup d’État du 2 décembre 1851 lui fut fatal et le conduisit, comme beaucoup d’autres, à l’exil, après avoir goûté à un peu de prison. L’intime du couple était Edgar Quinet et le parrain du petit Paul, né le 13 février 1855 à Schaerbeek, sera Victor Hugo.

Le biographe a retracé des facettes inconnues et « négligées » de Paul Deschanel. Négligé en effet « le parlementaire aguerri, le politique professant des idées jugées nouvelles, le sociétaire du perchoir du Palais-Bourbon à ces périodes charnières et essentielles que furent les années 1898-1902 (en pleine affaire Dreyfus et période de lutte entre modérés et radicaux sur fond de poussée socialiste et pression nationaliste…), puis 1912-1919 (genèse, déroulement et sortie de la Grande Guerre), etc. ». Dans sa préface à la nouvelle édition, Thierry Billard remarque qu’il fut du camp revendiqué des « progressistes », où l’on retrouve la noria des Jean Casimir-Perier, Félix Faure, Charles Dupuy, Raymond Poincaré ou encore Jules Méline. Deschanel lui même fut l’auteur d’une biographie hagiographique de Gambetta. Aller-retour du politique : « Si, du “ni réaction ni révolution” d’alors on est passé au “et de droite et de gauche” macronien, la volonté d‘être entre deux, de trouver des qualités à des propositions comme à des réformes issues des autres camps, paraît pour le moins proche. Et le destin de ces centrismes, au final, assez semblable, avec des débuts au centre gauche et une évolution, par la suite, vers la droite », incise le préfacier. Son meilleur ennemi en politique fut Clemenceau qui l’exécrait. Il eut des insultes très créatives envers le député Deschanel « le sous-prodige » (lorsqu’il fut nommé également à l’Académie française), « le roitelet des arrivistes » ou encore, le « misérable petit coureur de dot ». Paradoxe, ce pilonnage clemenciste se retournera contre son inspirateur, les parlementaires se montrant favorables à l’élection de Deschanel comme président de la République en 1919.

Deux études de séquences de sa vie ont particulièrement intéressé l’auteur, celle du tournant du siècle (1895-1902) correspondant au zénith de l’homme politique, mais aussi la maladie et la mort du personnage. Car les questions sur la folie du président tombé du train préfigurent le grand tabou des présidents de la Ve république, celui de leur santé et de leur lucidité. Le 23 mai 1920 a signé sa fin politique, déjà minée, semble-t-il, par une longue dépression dont les manifestations pouvaient désarçonner son entourage. Le président, étouffant dans le compartiment surchauffé d’un train de nuit, serait ainsi tombé de la fenêtre dite guillotine qu’il voulait ouvrir. Le fait divers, ses débats, ses polémiques et ses ragots eurent raison de lui, qui préféra démissionner. Après un séjour en sanatorium, il se réfugia quelques années à l’Académie française, mais aussi à l’Académie des sciences politiques. La politique le rattrapa et c’est sur un fil de 50,3 % des suffrages qu’il devint sénateur d’Eure-et-Loir en 1921. Même si le Sénat lui fit bon accueil, Paul Deschanel devait rester cet ancien président à la raison chancelante, traînant mille rumeurs de bizarreries.

Dans son exploration de la psychologie et du dessein deschanelien, Thierry Billard a repéré un livre publié en 1939, Les Secrets de l’Élysée. L’ouvrage, signé du journaliste polygraphe Paul Allard, aurait perpétué jusqu’à nos jours la légende et renforcé les moqueries définitives envers cet homme politique. Mais Paul Deschanel signa tout seul son destin. « Comme député, il n‘a jamais voté parce qu’il voulait afficher sa neutralité. De même, il refusa toute proposition ministérielle afin de ne pas grever sa marche présidentielle, car président de la République, c’est un dessein qu’il a préparé toute sa vie, analyse Thierry Billard. Mais, au fond, Deschanel n’a jamais souhaité gouverner. Présider lui aurait convenu parfaitement. C’est ce qui rend son parcours politique si tragique. »

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La Ville de Paris, après la mort de Paul Deschanel, ne lui attribue aucun nom de rue. C’est son père Émile qui a le droit à un boulevard.

Sa mort fut à l’unisson de sa vie : discrète, contrariée et finalement étrange. Le sénateur Deschanel aurait dû prononcer un discours, que Thierry Billard estime virulent, notamment sur la philosophie pour lui humiliante du Traité de Versailles : remise en selle des pratiques diplomatiques scandaleuses reposant sur le secret et le partage du monde en petit comité ; indignité de l’Angleterre accusant la France d’impérialisme ; nécessité d’aider l’Autriche pour contrebalancer la puissance allemande. Il y a aussi cette pépite relevée par Thierry Billard. Elle concerne le statut de président de la République : « Je suis resté moi-même peu de temps à la présidence, assez longtemps toutefois pour m’apercevoir que si, sur une question essentielle, l’opinion du président n’est pas celle des ministres, même s’il a pour lui le ministre de la Guerre et les chefs de l’armée, il ne peut ni le faire prévaloir, ni même le faire connaître. Ce qui est contraire à la raison. Ce qui est à mes yeux un paradoxe insoutenable, c’est que le président de la République n’ait le droit de communiquer directement avec les Chambres que pour donner sa démission : c’est qu’il ne puisse parler que pour mourir. Et pourquoi l’opinion du président de la République doit-elle être d’avance sacrifiée à celle du président du Conseil ? » Mais le Sénat, redoutant le scandale, aurait tout fait pour temporiser sa prise de parole. Entre temps, Paul Deschanel, 63 ans, est mort le 28 avril 1922, des complications d’une pleurésie.

Sur la façade de sa maison natale, Paul a le droit à sa plaque, ainsi que son boulevard à Bruxelles, mais à Paris, l’ancien président de la République n’est remémoré par aucun nom de monument, grand boulevard ou simple rue. Son père Émile, lui, s’est offert un nom d’avenue dans le septième arrondissement. « La ville de Paris avait bien pensé à substituer le prénom du père par celui du fils, mais la famille a souligné que ce n’était pas très convenable » s’amuse Thierry Billard. Depuis 1926, existe, près de la tour Eiffel, une petite allée Paul-Deschanel, et tout le monde s’en fiche.


Paul Deschanel. Le président incompris, Thierry Billard, Perrin, 280 p., 21 €. Parution : 31 mars 2022.

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