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Que l’Algérie soit (enfin) respectueuse des droits des auteurs et compositeurs

Publié le 16 septembre 2022 par

Par Nidam Abdi, ancien critique musical à Libération et cofondateur du moteur de recherche emusicpro.com.


Le fameux producteur encensé par le président Macron a saccagé un joyau de la musique oranaise, la chanson “Malheureux toujours” d’Ahmed Saber. DR

La journée du 27 août 2022 restera inscrite dans les annales de la chanson oranaise, comme une date bien particulière en matière de diplomatie culturelle entre deux pays souverains. Alors que cet été, le gouvernement algérien nommait une commission en charge de finaliser, à grand peine, une loi sur le statut des artistes, le président de la République française fit le choix de visiter, à Oran, la boutique de cassettes d’un producteur de musique raï, le labellisant de facto comme l’interlocuteur privilégié de la création musicale en Algérie. Pour désigner cette boutique, le Disco Maghreb (qui n’a que de nom, celui de maison d’édition), le président du pays de Beaumarchais, père du droit d’auteur à la française, ira même jusqu’à utiliser la formule « épicentre du raï, des cultures populaires, des créations de tout le Maghreb et de toute l’Algérie dans ses dimensions artistiques».

En matière de diplomatie culturelle française, on a vu mieux ! La présidence française et son gouvernement devraient s’interroger sur le service minimum de la presse oranaise concernant cette visite. Et même, sur l’irritation que provoque cette nouvelle célébrité du boutiquier Boualem Benhaoua dans le milieu culturel de la capitale de l’ouest algérien. Petite jalousie mesquine du microcosme ? Parmi l’élite oranaise, ils sont nombreux à contester la légitimité historique d’un tel producteur dans l’avènement de la musique raï. Surtout, sa reconnaissance à raviver une plaie collective : Oran n’a pas su construire une authentique industrie musicale. Il n’y a jamais eu une reconnaissance pleine et entière de la profession de l’édition graphique (ou édition musicale), pourtant chargée d’accompagner économiquement la vie d’une œuvre, de sa création par les auteurs compositeurs à sa mise à disposition aux différentes formes d’interprétation, de représentation et de diffusion.

« Malheureux toujours » d’Ahmed Saber… Surtout après les tripatouillages du producteur qui amputa l’œuvre. Il fallut attendre le chanteur Rachid Taha et son producteur anglais Steve Hillage pour réhabiliter l’œuvre dans son intégrité.

Dans un reportage de L’Obs, il est écrit qu’« en bras de chemise et verre de thé à la main, [Macron] a devisé avec le patron du label, Boualem Benhaoua, 68 ans, qui lui a annoncé que “de nouveaux talents seraient prochainement enregistrés dans un studio du bord de mer” ». Le président de la république française aurait souri en lisant le titre d’une K7, « Malheureux toujours ». Or, il faut savoir que cette œuvre majeure du genre asri (premier forme moderne de la chanson oranaise des années 50), mêlant l’arabe au français, a été créée, au début des années 1960, par l’auteur compositeur et interprète Ahmed Saber. Même mort prématurément dans la trentaine en 1969, il reste comme un véritable innovateur de la musique à l’ouest de l’Algérie indépendante. Selon les mélomanes oranais, Ahmed Saber avait, à travers son œuvre « Malheureux toujours », voulu exprimer poétiquement le déchirement à Oran né de l’Indépendance, celui du départ de la communauté “pieds-noirs”… Dans ce poème chanté, un vers essentiel fut également supprimé, lors de sa reprise par feu Cheb Hasni, en 1990, que  “Disco Maghreb” produisit et diffuse toujours, ainsi que le démontre la fameuse cassette qui a attiré l’œil du président français, le 27 août.


Une métaphore puissante de Ahmed Saber décrivait une amitié imaginaire entre Jésus Christ et le prophète Mohamed, nageant ensemble dans la mer oranaise : caviardée ! Lors de rencontres parisiennes quelques semaines avant son assassinat le 29 septembre 1994, Cheb Hasni, gêné, n’avait pas d’explication à fournir sur cette amputation. Si l’industrie musicale algérienne fonctionnait normalement, le garant de l’intégrité morale des œuvres musicales aurait existé. Un éditeur musical serait intervenu auprès du producteur Boualem Benhaoua, et aurait exigé le retrait du commerce, de la version très malheureuse de Cheb Hasni. « Malheureux toujours » avait été écrite est composée par Baghdad Bennacer, de son nom d’interprète, Ahmed Saber. Droit moral, quel droit moral ? L’ Article L 121-1 du code français de la propriété intellectuelle en vigueur depuis le 3 juillet 1992. Pour rendre justice à ce dernier et rétablir dans son intégrité l’œuvre « Malheureux Toujours », votre humble serviteur suggéra, en 1997, au chanteur Rachid Taha, d’interpréter une nouvelle version. Ce qu’il fit, dans l’album « Diwân », réalisé celui-ci par un authentique producteur-musicien, l’anglais Steve Hillage.

Dans l’histoire de la diplomatie culturelle française, il y a eu des moments plus glorieux que cette visite « fame » chez “Disco Maghreb”, avec selfies du président tenant une cassette de feu Hasni à la main, et enregistrement, avec Boualem, d’une vidéo à l’intention d’un DJ planétaire franco-algérien établi à Miami. On raconte que du temps de leur alliance, François Ier avait offert tout un orchestre avec ses musiciens français à Soliman Le Magnifique, raison de la présence encore à ce jour, de deux rythmes « fransiz ritmi » dans le répertoire musical traditionnel turc.
On raconte aussi que, lors de l’expédition d’Égypte en 1798, le bateau de Bonaparte avait fait une halte à Malte. Lors du diner, et entouré par les scientifiques qui y participaient, le futur Napoléon demanda que l’on puisse honorer la soirée par des chants patriotiques. Malgré l’insistance du chef de camp, Guillaume-André Villoteau, scientifique en charge de la mission musicale, refusa et répondit : « Ma mission est d’aller en Égypte pour étudier la musique et non pas pour chanter des chants patriotiques ». Cet ancien musicien ambulant fut le plus prolifique contributeur de l’encyclopédie de l’expédition d’Égypte, permettant à la France de devenir le pays inventeur de la musicographie arabe moderne.

Diplomatie culturelle. En 1958, dans le fameux plan de Constantine du Général de Gaulle, il est prévu des subventions pour la société de tourne-disques Teppaz, afin qu’elle crée tout un catalogue de 45 tours de musiques d’Algérie. Source image : La Manufacture technique.


Concernant les relations franco-algériennes, il y a ce fameux plan de Constantine du Général de Gaulle, en 1958, destiné en pleine guerre, de subventionner des infrastructures du pays. Sait-on qu’il permit à la fameuse société lyonnaise de tourne-disques portable, Teppaz, de bénéficier d’un financement pour créer un catalogue de 45 tours de musique d’Algérie ? Ainsi, le catalogue Teppaz a été la rampe de lancement des futurs grands de la chanson algérienne venus enregistrer en 1959 en France, à l’instar de Hachemi Guerrouabi, Reinette l’Oranaise, Noura et Kamal Hamadi sans oublier Maalem Zouzou et bien d’autres. Si l’aventure de Teppaz fut bénéfique à la veille de l’indépendance aux musiques algériennes en termes de production discographique, il y a un domaine auquel le monde artistique algérien, à l’intérieur du pays comme dans la diaspora, n’a pas accès. C’est celui de l’édition musicale qui protège et promeut les œuvres des auteurs compositeurs. Aujourd’hui, avec la nouvelle offre d’accès à la musique qu’est le numérique, l’édition musicale devient une actrice essentielle de la création, de la promotion et du commerce  des œuvres.

Le président de la République française devrait savoir que, malgré les aléas de 132 ans de colonialisme, l’Algérie a accueilli des génies de la musique française qui pourraient figurer d’excellents exemples, en matière de propriété intellectuelle et de bonnes pratiques d’édition musicale. À l’occasion du centenaire de son décès à Alger, le 16 décembre 1921, les éditions Durand ont ainsi réalisé un beau document en hommage à leur compositeur et ex-collaborateur Saint-Saëns. Un book, comme on dit chez les éditeurs anglo-saxons, avec pour titre L’héritage de Saint-Saëns qui fait honneur à ce métier qui existe depuis l’avènement de l’imprimerie de Gutenberg.
Si le Président Macron avait voulu laisser une trace culturelle dans les relations franco-algériennes, il aurait pu songer à l’exemple du Teppaz, et aussi, à l’absence d’authentiques librairies musicales à Oran, mais également à Alger, Bejaïa, Constantine et Annaba… À Oran, les élèves des écoles et du conservatoire ne peuvent pas se procurer des livrets de musique avec partitions, qui les renseigneraient sur les paroles et les sonorités des œuvres emblématiques de leur propre pays, telles que « Malheureux toujours », « Avava Inouva » ou « Sobhan Ya ltif »… ». Et encore moins les auteurs compositeurs français, pas même « Samson et Dalila », « Sous le ciel de Paris » et « Douce France »…


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