Bruno Manser, les rappels de la forêt

Le 20 décembre 2020, par Emmanuel Lemieux

ÉCOLOGIE. Bruno Manser, la voix de la forêt, Ruedi Suter trad. de l’allemand par Marie Boudoussier, Black Star, 552 p., 16 €. Paru octobre 2020.

L’idée : Le journaliste Ruedi Suter retrace avec brio, la vie et toute la complexité de Bruno Manser, ancien berger suisse devenu activiste écolo, disparu en 2000 dans la jungle de Bornéo, menacée par la déforestation.

Bruno Manser était-il un héros de l’écologie, se battant contre les ravages de la déforestation, ou un enfoiré hyper-individualiste du XXe siècle, pratiquant le tourisme primitif ? C’est tout l’attrait fascinant de la biographie travaillée avec brio par le journaliste Ruedi Suter. Les faux semblants, les mirages visuels, les inattendus contrarient les certitudes aussi surement que la terre boueuse de la jungle de Bornéo aspire les hommes qui y vivent. Le magazine français Actuel le repéra dès avril 1990, avec son reportage fleuve, et titré très pop culture, « Traque à Bornéo, l’aventure magnifique de Bruno Manser ». Dans l’article, ce Suisse d’une trentaine d’années, petits lunettes rondes à la John Lennon, pagne et sarbacane, expliquait qu’il avait choisi en 1984, cette destination parce qu’il avait trouvé très peu d’informations sur le petit peuple Penan, « des nomades errant dans la forêt » et que ça l’avait « intrigué ». Tout Manser semble être concentré dans ce dernier terme.
Sa biographie est aussi celle de l’esprit de curiosité. Insatiable. Sensoriel. Attentif à tout. Témoignant de tout ce qui l’entoure. Faisant sienne, la formule d’un compagnon penan, « la forêt est ma peau ». Ses écrits précis et sensibles de six longues années sur tous les aspects d’une jungle qui l’absorbe et d’un peuple premier qui l’accepte comme à peu près l’un des siens, et ses dessins de la faune et de la flore restent des documents précieux pour l’écologie et l’anthropologie. Rien de rousseauiste. La jungle exige toute son attention. La jungle est un enfer sur terre. Il se réjouit, lui, le lettré, de lire la nature, d’apprendre peu à peu la grammaire des traces car c’est tout un imaginaire qui se développe en lui. Mais cet apprentissage de l’ancien berger des alpages suisses, anarchiste antimilitariste et malgré tout casse-cou, auprès d’un peuple crépusculaire ne dure que quelques mois de paisibilité relative. Les machines se rapprochent, l’armée aussi, tout comme la cupidité et la corruption d’État. La déforestation transforme la jungle en lune. Bientôt un tiers du territoire excavé et stérilisé, et les Penan chassés toujours plus loin dans la forêt profonde. Durant des années, Bruno Manser s’improvise alors stratège, activiste sous les épais branchages du Sarawak comme dans les instances internationales, porte-parole de petits fantômes sylvestres, en même temps qu’individu solitaire et énigmatique. L’armée le pourchasse. On lui tire dessus.

Bruno Manser a disparu en mai 2000, lors de son tout dernier voyage au Sarawak, dix ans après l’avoir quitté, sans que l’on sache exactement qui, d’un accident, ou d’une exécution par des miliciens ou des militaires aurait causé sa mort. Son corps n’a jamais été retrouvé. Rudi Sueter, avec un bel esprit de curiosité lui aussi, a épluché les archives familliales et les traces contradictoires, interviewé des dizaines de proches, est revenu dans la forêt tropicale y chercher quelques signes de l’esprit de Bruno Manser. Les Penan, eux aussi, en dernier ressort ont lancé le rituel Murek : « Bruno est encore en vie. Mais il nous est impossible de voir où il se trouve. » Les traces qu’il aura laissé sont celles d’une aptitude au monde et celles de l’épouvante devant ce qui le menace.

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