Delphine Gouédart : L’adrénaline des « Quatre col’ »

Le 10 mai 2020, par Emmanuel Lemieux

Confinement, déconfinement. Quels sont les effets de la pandémie sur la politique, les médias, la recherche, les professions intellectuelles ?

Zoom sur La télévision parlementaire LCP en 4 épisodes. (2/4)

Breaking news ! À peine le temps d’expliquer «  Je peux vous rappeler ? Je dois joindre la rédactrice en chef. 17 h 58, le Sénat vient tout juste de voter le projet de loi », celui qui, ce samedi 8 mai, proroge l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 10 juillet, que Delphine Gouédart, directrice de la rédaction, est déjà loin. Dans quelques minutes, Public Sénat, après avoir débriefé deux-trois sénateurs sur la séance, va céder la place à LCP. Sur le canal 13, la cohabitation des deux chambres parlementaires est de rigueur depuis les origines tumultueuses il y a vingt ans. En période Covid-19, le dispositif des entretiens est similaire. On interviewe de loin. Au bout de la perche télescopique, le micro est recouvert par un sachet plastique. Il y a beaucoup d’air sur l’écran entre les interlocuteurs. Il faudra s’y faire. LCP débat. Le direct s’ouvre sur la plongée de hémicycle où le Covid-19 impose là aussi, l’éclaircissement et une forme étrange de solitude sur les bancs.

Delphine Gouedart, directrice de l’information sur LCP. Portrait : Claude Germerie pour Les Influences.

« C’est une parenthèse, même si elle risque de durer un certain temps. »

À Luxembourg, le téléspectateur a pu suivre les discussions sur la responsabilité pénale des décideurs, en première ligne les maires, durant l’état d’urgence sanitaire. En commission mixte paritaire, le Sénat et l’Assemblée nationale se sont accordés sur une responsabilité à la mesure d’un contexte de compétences, pouvoir et moyens. Sur l’écran c’est maintenant au président de l’Assemblée nationale, depuis le perchoir, de donner ses instructions barrières démocratiques. Ne pas poser les mains sur les micros, respecter les distances physiques, s’exprimer depuis le banc et non à la tribune. « C’est une parenthèse, même si elle risque de durer un certain temps » reprend la journaliste. Ce qu’en écho, en direct sur LCP, une député signale également. Depuis le début du confinement généralisé, Delphine Gouédart est venue pratiquement tous les jours à la rédaction proche de l’Assemblée, avec Ludovic Fau le rédacteur en chef : « On ne peut pas tout télétravailler comme dans les rédactions de presse écrite. Depuis des semaines, les réunions de rédac ou par petits groupes de journalistes se font par Teams, même si rien ne vaut d’être ensemble.  ».
Il y a quelques semaines encore, la directrice était plutôt sur le mode « L’info à LCP ? On valorise le journalisme parlementaire en le reliant au terrain, on réfléchit, on se développe ». L’année promettait de rendre visibles les efforts entrepris sur les directs, mais aussi le contenu produit pour les réseaux sociaux. L’actu a imposé brutalement son ordre, et pas n’importe lequel. En janvier, elle égrenait les Gilets jaunes, des passes d’armes lors des questions au gouvernement ou encore, le « booster d’audience » qu’avaient été les retransmissions de la commission parlementaire et les débats sur l’affaire Benalla. Coronavirus a contaminé l’antenne.

L’année promettait de rendre visibles les efforts entrepris sur les directs, mais aussi le contenu produit pour les réseaux sociaux.

La journaliste l’avoue, elle biberonne l’adrénaline, celle dans laquelle elle a infusé, de TF1 en I-Télé , en passant par le suivi de l’Élysée sous Sarkozy. C’est un cliché professionnel qui prend une drôle de dimension en période confinée. « Le 17 mars, nous nous étions déjà préparés, pratiquement et mentalement. On savait que l’Assemblée nationale ne pouvait pas être totalement portes closes et le législateur resté inactif. C’est un poumon démocratique qui concerne tout le monde, et qui justifie bien un effort de programmes frais dans cette période extraordinaire.  » Mieux. LCP aura mis les bouchées doubles pour les directs. Aux « Quatre col » [la salle des Quatre Colonnes], c’est une équipe immuable de la chaîne et celle d’un autre média désigné à tour de rôle, qui assure le suivi des débats et des réactions des députés. Résultat, les séances parlementaires en direct et en intégralité dès le 19 mars, ont totalisé plus de 100 heures d’antenne. « Moi qui viens des chaînes de news, j’ai retrouvé dans ces circonstances, la gestion, la souplesse et les ajustements heure par heure  » décrit-elle. On est pas certain que ce travail d’information ait rivalisé avec les audiences historiques d’On a retrouvé la 7e compagnie sur TF1, mais « être le seul média qui capte le discours sur le déconfinement d’Édouard Philippe, ou l’audition de Jean-Michel Blanquer ont fait partie de mes petits moments de fierté. » D’autres journalistes ont réalisé des reportages, comme suivre des députés sur le terrain en période Covid, et des 26 minutes, telle l’immersion signée Ahmed Tazir à la Cité Pablo-Picasso de Nanterre.

La reprise du 11 mai sera fluide, assure-t-on à LCP, mais elle comptera aussi sur une réalité nouvelle. Les émissions de plateaux, Audition publique, Ça vous regarde, Parlement hebdo, Question d’actualité reprennent (lire encadré), avec des invités extérieurs, mais pas plus de deux. « Nos studios sont trop petits pour pouvoir respecter la distance physique, d’autres invités pourront participer au débat mais par messagerie. » Depuis deux mois, les équipes de montage et de postproduction de la petite chaîne ont appris à exercer leur métier à domicile, et cela va continuer pour la plupart d’entre elles. « Nous sommes encore dans l’inconnu. C’est sûr, les télévisions produisent des images moins bonnes qu’auparavant, les profils et les lumières sont moins avantageux parfois, mais tout cela n’aura qu’un temps, estime Delphine Gouédart qui souligne : Surtout dans le monde d’après, toute la conception du journalisme parlementaire que nous défendons à LCP depuis deux ans va se trouver enrichie par nos expériences. Le goût de l’adrénaline ne nous empêche pas de réfléchir. »

DE L’INFO AD HOC POUR LES RÉSEAUX SOCIAUX

Brigitte Boucher

Sans surprise, les règles sanitaires seront observées dans les émissions d’information de LCP qui reprennent du collier à partir du 11 mai. Francis Letellier essuie les plâtres le lundi avec Audition publique. L’émission de débats animée par Myriam Encaoua est pour l’instant, réduite à 3 rendez-vous (mardi au jeudi). Les Enquêtes de LCP (26’) rédémarrent, ainsi que Circo, réalisé par Céline Crespy (premier sujet : la liquidation de l’usine Luxfer et la question des nationalisations). Parlement hebdo (copro avec Public Sénat) redémarre sa case du vendredi, et Brigitte Boucher assure les Questions d’actu du mardi.
La période de confinement a déconfiné aussi des idées et des réflexes, notamment pour des programmes courts en direction du public des réseaux sociaux. « Comme j’avais cru comprendre qu’il était technophile et qu’il avait quasiment un petit studio de qualité professionnel chez lui, j’ai demandé à Thomas Despré d’explorer des entretiens courts » explique Delphine Gouédart. Et c’est comme cela que le petit format Le Monde d’après a été bidouillé par le journaliste en quelques heures, et servi chaud sur les réseaux sociaux. D’autres émissions semblent adaptées comme la série d’interviews (écrites) Les députés au temps du confinement de Brigitte Boucher, sur le site Web de LCP, ou bien la chronique de Stéphane Blakowski, Si je peux me permettre, sur FaceBook.

Lire aussi : Bertrand Delais : déconfiner LCP ; Guilaine Chenu : face au Covid-19, « une créativité d’urgence ».] ; Jean-Pierre Gratien : 20 ans de mandat à LCP.




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