Jean-Marc Gancille, ou l’éloge de la terreur verte

Le 19 mai 2019, par Emmanuel Lemieux

L’idée : Non, l’écologie ne doit pas être cool mais churchillienne. Un essai exige des politiques publiques plus radicales devant l’ultimatum climatique, avant que ne s’en mêlent terroristes verts et guerres de territoires viables.

#Société
Ne plus se mentir. Petit exercice de lucidité par temps d’effondrement écologique, Jean-Marc Gancille, Rue de l’Échiquier, col. Les incisives, 96 p., 10 €. Février 2019.

Radicalité La littérature écologiste a eu son petit succès éditorial, avec Comment nous allons sauver le monde (Massot Éditions), livret pédagogique et mouvementiste, publié dans la foulée de la pétition L’affaire du siècle et ses plus de 2 millions de signatures. Un petit essai sur le même sujet mais beaucoup moins aimable, montre les crocs.
Son auteur, Jean-Marc Gancille, vit replié à la Réunion, où il décompte les baleines et se consacre à la défense de la faune sauvage. Mais durant une petite décennie, il fut une figure de l’écologie militante. À Bordeaux, il cofonda Darwin, dans un ancien camp militaire en friche, devenu, en quelques années, un site donné en exemple de « développement urbain alternatif et de citoyenneté active ». Avec l’appui d’Alain Juppé. En 2018, il craque. Le co-working avec les élus, il s’en lasse. L’auteur se met à distance de l’écologie politique raisonnable auquel il ne croit pas du tout. Les différentes listes vertes en lice et en concurrence microcosmique aux élections européennes ne lui donnent pas tort.

Pour une « contestation conflictuelle »

Gancille sera-t-il à l’éditeur Thomas Bout, ce qu’est le Comité invisible à Éric Hazan ? Une façon de suggérer une insurrection radicale devant un modèle économique productiviste, et une société de consommation qui va avec ? Et pourquoi pas, le terrorisme vert pour bousculer la nonchalance collective ? Pour l’instant, il défend le principe d’une « démocratie forte et puissante, garantie par un État impartial pour dépasser les logiques de conflits d’intérêts et enclencher une transition immédiate.  » Mais jusqu’à quand ? L’inertie est là, et ses complices sont nombreux : « Avons-nous vraiment le courage de nous confronter au risque existentiel que cela suppose ?  »

Jean-Marc Gancille, vice-président de l’ONG Widlife Angel et militant de l’écologie décroissante et radicale.

Gancille fait partie de « l’écologie churchillienne », sang et larmes, espoir dans son mouchoir, mais vérité frontale et discours sans novlangue, celle d’un Bernard Charbonneau (dont L’Échappée vient de publier l’excellent Totalitarisme industriel), d’un Yves Cochet qui inquiétait ses camarades d’EELV, en suggérant d’ores et déjà de pratiquer le ticket de rationnement pour le pétrole, ou encore, du sociologue allemand Harold Walzer et de ses analyses terrifiantes sur les prochaines guerres climatiques. Il est un militant de « la contestation conflictuelle » que pouvoirs financiers, économiques et politiques ont peu à peu contribué à dévitaliser.

La pollution de l’esprit du cool

Pour Gancille, il est grand temps pour les sociétés humaines de s’alléger et de s’affranchir. Il déroule avec un talent vigoureux et une grande clarté, la carte des réjouissances qui attend l’humanité face aux emballements imprévisibles de la planète, qu’elle génère elle-même. C’est que les croyances ont la vie dure. « L’une des plus incroyables réussites de la société industrielle et marchande est d’être parvenue à convaincre l’opinion que la consommation pouvait changer le monde  », pointe-t-il. Gancille déchiquette à belles dents, l’esprit du cool, ce marketing vaudou qui est le ressort actuel des fausses actions collectives et d’une propagande pernicieuse, permettant aux systèmes de se défausser sur les individus en les culpabilisant. Il moque le « nouveau culte massif des solutions individuelles et du héros écolo à la cool  », mais également les dérives de l’école de la « collapsologie ».
Plus on sait, moins on se bouge : Jean-Marc Gancille élabore son analyse, en s’appuyant sur les travaux du psychosociologue Léon Festinger (père du concept de « dissonance cognitive  »), ou du philosophe Oskar Negt (« schisme de réalité »).
L’historien de l’environnement John R. McNeill décrivait déjà, en 2000, cette difficulté à installer le thème de l’écologie dans le biotope des idées : « Dans la lutte pour la survie et la puissance, dans le méli-mélo de la course à l’argent et à la dépense, rares sont les citoyens et les dirigeants qui se sont préoccupés de l’impact environnemental de leurs comportements ou de leurs idées. Même après 1970, au moment du brusque éveil de la conscience écologique, des fables simplistes ont continué à gouverner l’opinion publique et le discours politique  », écrit-il dans Du nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au XXe siècle (Champ Vallon/ Seuil).

Les écologistes radicaux sont déjà « fichés S »

Dans ce contexte, il ne verrait pas d’objection à ce que soit déclenchée une « guerre civique » et à ce que monte de plusieurs crans le combat écologiste. L’initiative de quatre ONG, en décembre 2018, d’attaquer l’État en justice pour dénoncer son « inaction climatique », lui paraît être une bonne piste. Il va plus loin et constate, qu’à l’instar des Gilets jaunes,« seules des années de combat de militants déterminés comme dans la forêt de Hambach, à Notre-Dame-des-Landes, sur la ligne TGV Lyon-Turin ou encore à Sivens » ont porté leurs fruits. Cette radicalité a déjà été amorcée puisque « Les écologistes zadistes sont déjà "fichés S", c’est-à-dire assimilés à des terroristes présentant un risque de trouble à l’ordre public ou d’atteinte à la sécurité de l’État ».
Avec son essai vif et cinglant, Gancille nous jette un verre d’eau glacé à la figure. Profitons-en, tant qu’il reste de l’eau.

Lire aussi sur notre site : Arrêter la folie de l’exploitation animale, par Jean-Marc Gancille. ici.




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